LE BALLON DIRIGEABLE DE M. DUPUY DE LOME EN
L'aérostat dirigeable de M. Dupuy de Lôme offre une forme allongée dont la gravure ci-contre donne une idée très-exacte. La longueur totale de l'appareil de pointe en pointe est de 36 mètres 12 centimètres; le diamètre au milieu est de 14 mètres 84 centimètres (1).
Le ballon est couvert, à sa partie supérieure jusqu'au méridien horizontal, d'une enveloppe ou chemise à laquelle s'attache un double filet. Le premier filet extérieur sert d'attache à la nacelle, le second, intérieur,
nouyelle méthode de préparation de l'hydrogène, qui a vivement occupé l'attention des industriels, et qui est encore un grand pas fait vers la facilité de construction d'un grand ballon dirigeable. M. Giffard a construit un appareil où l'hydrogène s'obtient à un prix bien inférieur à celui du gaz de l'éclairage. La réaction fondamentale consiste dans la réduction de l'oxyde de fer naturel par le gaz oxyde de carbone, et dans la décomposition de la vapeur d'eau par le métal réduit. L'eau abandonne au fer son oxygène, et l'hydrogène se dégage; le fer, oxydé de nouveau, est réduit par l'oxyde de carbone, et ainsi de suite, alternativement. Le même poids de fer est ainsi employé indéfiniment pour isoler l'hydrogène de l'eau.
(1) Voir à l'Appendice, note C, pour la description complète de l'appareil de M. Dupuy de Lôme.
est destiné, d'après M. Dupuy de Lôme, à donner à l'ensemble les conditions de stabilité propres à l'ascension.
A l'arrière du ballon allongé est fixée une voile triangulaire qui sert de gouvernail. La nacelle oblon-
Le ballon dirigeable de M. Dupuy de Lôme (dessin de Jahandier).
gue est suspendue à la partie inférieure ; elle est munie d'une hélice de propulsion, mise en mouvement par une manivelle que huit hommes peuvent faire agir dans la nacelle.
A la partie supérieure de l'appareil sont adaptées deux soupapes destinées à l'évacuation de l'hydrogène. La fermeture hermétique des clapets de la soupape, qui s'ouvrent du dehors au dedans, s'obtient à
l'aide de bandes de caoutchouc jouant le rôle de ressorts, comme dans les ballons ordinaires.
L'étoffe de l'aérostat se compose d'un taffetas de soie blanche et d'un nansout entre lesquels sont interposées sept couches de caoutchouc. Le tout est rendu imperméable par un vernis à base gélatineuse.
Le gonflement de l'aérostat, qui cube 3,500 mètres, s'est effectué par l'hydrogène pur. Ce gaz était préparé au moyen de batteries où le fer et l'acide sulfuriquo décomposaient l'eau.
L'ascension a été exécutée le 2 février 1872, à 11 heures du matin. L'aérostat était gonflé au fort de Vincennes. MM. Dupuy de Lôme, Zedé, Yon, Dartois et dix autres personnes, en y comptant les hommes de manœuvre, prennent place dans la nacelle.
Le ballon dirigeable s'élève, il est emporté par le vent et s'oriente dans l'atmosphère sous l'action du gouvernail. Les hommes de manœuvre font agir l'hélice, et le navire a pu être légèrement dévié de la direction du vent. Quoi qu'il en soit, le vent soufflait vers le nord-est, M. Dupuy de Lôme a touché terre dans cette direction ; s'il y a eu déviation, elle n'a été que peu sensible.
Voilà, dans toute sa simplicité, le résultat de l'ascension de M. Dupuy de Lôme. En quoi, nous le demandons, ce voyage aérien, se distingue-t-il de ceux que nous venons de décrire ?
Cependant un grand nombre de journaux se sont extasiés sur les prodiges accomplis dans l'ascension du 2 février. Où sont ces prodiges?
M. Dupuy de Lôme,a-t-on dit, a résolu ce triple problême concernant: 1° la stabilité; 2° la vitesse; 3° l'obéissance de l'aérostat.
La stabilité d'un ballon allongé dans l'air ! Le ballon allongé de M. Giffard, en 1852, a été d'une stabilité parfaite. Quant à la vitesse propre du navire aérien et à son obéissance sous l'action du gouvernail, tout cela a été aussi obtenu par M. Giffard.
On s'est étonné que M. Dupuy de Lôme,au moment d'opérer la descente, ait reconnu le lieu d'atterrissage ; mais cet étonnement est risible pour tout aéronaute. Il suffit de connaître les environs de Paris et d'avoir entre les mains une bonne boussole qui donne la direction pour savoir où l'on passe.
Quand nous sommes parti de Paris assiégé , dans un petit ballon ordinaire, le vent nous entraînait vers l'ouest. En planant au-dessus de Versailles, il n'était pas difficile de reconnaître le parc, le château, le tapis vert, et de s'apercevoir avec la boussole que notre marche se continuait vers l'ouest. Plus loin, nous glissons dans l'espace au-d'essus d'une épaisse forêt; une bonne carte nous indique facilement que nous naviguons dans les couches d'air qui couvrent les rameaux de la forêt d'Houdan. Plus loin encore, nous apercevons une ville qui s'étend à nos pieds ; et les mêmes observations nous donnent la certitude que c'est Dreux qui nous servira de port. Nous descendons, en effet, à 300 mètres de la ville de Dreux, sachant parfaitement à l'avance où nous atterrissions, comme le sait tout praticien habitué aux voyages aérostatiques.
M. Dupuy de Lôme a suivi du haut des airs la route qu'il a parcourue ; il n'a rien fait de plus dans ce sens que tous les marins de l'atmosphère initiés aux manœuvres de l'aérostat.
Malgré la force du vent, a-t-on dit encore en parlant du nouvel appareil, l'atterrissage se fit avec le plus grand succès, sans secousse, grâce à la forme de l'aérostat, grâce aussi au nouveau point d'attache du guide-rope et de la corde d'ancre.
Une bonne descente en ballon n'est heureusement pas un fait exceptionnel, et quand on gravit l'atmosphère dans un aérostat ordinaire, on ne se casse pas toujours les reins à la descente. Le ballon allongé est évidemment plus favorable à l'atterrissage que les aérostats sphériques ; mais cela a été encore affirmé et démontré par M. Giffard en 1852.
Les éloges que M. Dupuj de Lôme a trouvés dans la presse seraient incompréhensibles, si l'on ne faisait observer que la plupart d'entre eux ont été écrits dans l'enthousiasme irréfléchi du premier moment par des rédacteurs souvent incompétents dans les questions aérostatiques. En outre, presque tous ces écrivains n'avaient à l'oreille que la cloche de M. Dupuj de Lôme ; comment auraient-ils pu entendre le son de celle que M. Giffard a mis en branle il y a vingt ans? Un grand nombre, du reste, sont revenus déjà sur une opinion qui avait été mal guidée par des documents incomplets (1). Quant aux écrivains qui avaient anté-
(1) Le rédacteur du journal le XIX e Siècle notamment, après avoir
rieurenient examiné de près l'histoire de l'aérostatique, ils ont su rendre a César ce qui appartenait à César (1). Un seul publiciste, bien connu du public, nous a singulièrement étonné dans ses appréciations; nous voulons parler de M. 'de Fonvielle, qui connaît aussi bien que nous le passé de M. Giffard. Dans le premier récit que le rédacteur du Soir a publié sur la récente expérience de M. Dupuy de Lôme, il a complètement omis de mentionner la grande expérience de 1852. Évidemment il a dû se produire quelque phénomène bizarre dans l'esprit de notre ancien compagnon aérien; le ballon-poisson de M. Dupuy de Lôme aura tenu tant de place dans son cerveau, que la case de la mémoire se sera trouvée momentanément obscurcie par une éclipse d'un nouveau genre. Ce qui tendrait à le faire croire encore davantage, c'est que, dans son article, Fonvielle n'a pas seulement oublié M. Giffard, il a oublié avec non moins de sans-gêne les plus élémentaires principes de la mécanique. Il y a quelque part, dans son travail, une phrase où il nous dit : « La vitesse de l'aérostat de M. Dupuy de Lôme était de 7 à 8 kilomètres par heure clans un air calme. Comme l'air avait une vitesse de 64 kilomètres, le rapport de la force disponible à celle qu'il eût fallu
parlé uniquement des résultats de M. Dupuy de Lôme, a affirmé ensuite, avec beaucoup de bonne foi, que l'ouvrage de M. Figuier lui avait ouvert les yeux. Il reconnaît que l'inventeur du ballon Dupuy de Lôme est M. Giffard.
(1) Voir à l'appendice note D, Opinion de quelques savants sur l'aérostat de M. Dupuy de Lôme,
vaincre pour résister au vent était de 1 à 8. »Tous les bacheliers savent que, dans ce cas, le rapport n'est pas de 1 à 8, mais bien de 1 au cub' de 8, c'est-à-dire de 1 à 512, ce qui n'est pas tout à fait la môme chose. Non, en réalité, il n'y a rien, absolument rien de nouveau, de saillant dans l'expédition de M. Dupuy de Lôme ; mais si quelque lecteur impartial n'est pas encore convaincu, qu'il veuille bien nous suivre dans le chapitre suivant. Il verra comme va pâlir le ballon de 1872 à côté du ballon de 1852.