COMPARAISON DU SYSTÈME GIFFARD ET DU SYSTÈME DUPUY DE LOME
Le ballon de il. Dupuy de Lôme esl de forme moins allongée que celui de il. Giffard.
M. Dupuy de Lôme dit lui-même qu' « une forme plus oblongue eût encore réduit davantage la résistance, accru la vitesse et rendu plus facile le maintien de la direction au moyen du gouvernail. » Il reconnaît par conséquent que la forme plus oblongue du ballon de M. Giffard est bien plus favorable à la direction, mais il n'a pas su vaincre les difficultés de construction, qui n'ont pas arrêté son prédécesseur.
Pourquoi M. Dupuy de Lôme, qui a riris à M. Giffard son principe, la forme de son aérostat, son gouvernail ne l'a-t-il pas imité plus complètement encore ? Pour-
quoi a-t-il supprimé la traverse inférieure et rigide du ballon Giffard, qui relie l'aérostat allongé à la nacelle, sans que la traction des cordes puisse déformer le navire aérien?
Avec ce dernier système on peut obtenir, dans les meilleures conditions de stabilité, un allongement considérable de l'aérostat.
M. Dupuy de Lôme complique son appareil d'un double filet lourd et embarrassant qui tend à contracter l'aérostat, et qui lui interdit d'arriver à la forme plus allongée, qui offre à l'air une résistance beaucoup moindre sous un même volume.
Ainsi, loin d'y avoir progrès dans la forme du navire, il y a infériorité; M. Dupuy de Lôme l'indique lui-môme, nous le répétons, en disant qu'il aurait réduit la résistance et accru la vitesse « par une forme plus oblongue. »
L étoffe du ballon de M. Dupuy de Lôme a été inventée par M. Giffard dans les ballons captifs à vapeur.
L'imperméabilité du tissu est indispensable au ballon dirigeable. M. Dupuy de Lôme a obtenu un tissu imperméable en faisant fabriquer une étoffe par le procédé Giffard, tissu de soie enduit de caoutchouc et recouvert d'un vernis imperméable.
M. Giffard s'est servi, pour la première fois, de tissus enduits de caoutchouc avec addition extérieure de vernis divers pour construire ses ballons captifs.
Le gaz hydrogène du ballon de M. Dupuy de Lôme a été fabriqué à l'aide de batteries inventées par M. Giffard.
Nous avons vu que M. Giffard, après de longs tâton-
nements et des recherches délicates, a construit à Londres une batterie à hydrogène, qui lui a permis de produire 12,000 mètres cubes de gaz. M. Dupuy de Lôme avec une batterie toute semblable, mais plus petite, n'a pas eu de peine à obtenir un volume de gaz trois fois moins considérable.
Le ballon de M. Dupuy de Lôme a été fabriqué par le constructeur de M. Giffard.
En 18o5, M. Giffard, lors de la construction de son second ballon dirigeable, s'attacha un jeune homme vraiment épris de l'aéronautique, M. Yon. Il lui fit couper et coudre les fuseaux de son ballon, lui communiqua tous ses secrets, tous ses procédés.
Pendant vingt ans, M. Yon a travaillé sous les ordres de M. Giffard ; il a construit sur les plans de cet ingénieur les grands ballons captifs de Paris et de Londres ; il a été initié à tous les travaux, à toutes les recherches de M. Giffard ; il a vu de près comment on faisait de b Dîmes soupapes, comment on parvenait à établir des tissus imperméables, par quels procédés se prépare en grand l'hydrogène pur.
Or, M. Yon a été chargé de fabriquer le ballon dirigeable de M. Dupuy de Lôme, et celui-ci ne se doute certainement pas des services immenses que son constructeur lui a rendus en lui apportant à chaque moment, pour chaque problème de détail, une solution puisée l'école de M. Giffard.
Le ballon allongé de M. Giffard avait pour moteur une hélice mise en mouvement par une machine à vapeur de la force de 30 hommes. Le ballon allongé de M. Dupuy
— ?6 de Lôme n pour moteur une hélice mise en mouvement par huit hommes.
M. Dupuy de Lôme n'a pas été heureux clans les modifications de forme et de mode de suspension des cordes qu'il a apportées au ballon dirigeable de son prédécesseur. Mais où nous arrivons à une réelle stupéfaction, c'est quand nous voyons le constructeur des bâtiments cuirassés renoncer à la vapeur, comme force motrice, pour revenir aux bras humains. Comment, en 1832, en 1855, on a conduit dans les airs des navires aériens bien allongés, bien équilibrés, enlevant dans l'atmosphère une chaudière à coke avec un tuyau vertical, une machine à vapeur et ses accessoires mettant en mouvement une hélice ; en 1872, on recommence cette expérience dans des conditions bien plus humbles, on fait mouvoir péniblement la manivelle motrice par des manœuvres, accroupis dans une nacelle d'osier, et on chante victoire, on parle de grandes découvertes, de progrès accomplis ! Il y a la une erreur, un malentendu qui ne peuvent durer, et qui sont d'autant plus inex- " plicables qu'il suffit d'ouvrir les plus élémentaires traités de l'aéronautique, l'ouvrage de M. Figuier notamment {Merveilles de la Science) pour lire tout au long la description de l'appareil et des expériences de M. Giffard.
Que dirait M. Dupuy de Lôme, si un inventeur se présentait pour supprimer la vapeur des bâtiments cuirassés et nous ramener aux bateaux à voiles? C'est à peu près ce qu'il vient de faire pour les navires aériens.
M. Dupuy de Lôme obtient la permanence de la forme du ballon dirigeable par un ballonnet à air.
Permanence de la forme du ballon, voilà le point que M. Dupuy de Lôme considère comme fondamental, et bien à tort, comme nous allons le démontrer. Mais voyons d'abord comment il arrive à cette permanence de la forme.
Il introduit dans son aérostat un ballonnet, qu'il peut remplir d'air par un ventilateur. Cette idée est due au général Meu.snier, qui l'a proposée à la fin du siècle dernier, et n'est pas indispensable (1).
Toutefois, M. Dupuy de Lôme insiste longuement sur les avantages de son ballonnet. Si l'aérostat a perdu de l'hydrogène, son étoffe n'est plus tendue; elle devient flasque, peut rider de cavités qui offrent une résistance à l'air et qui font voile contre le vent. M. Dupuy de Lôme évite cet inconvénient en remplissant d'air le ballon intérieur, qui forme dans l'aérostat comme une vessie natatoire plus ou moins volumineuse, et qui conserve toujours au navire aérien sa forme primitive. Si l'aérostat dans ces conditions s'élève dans l'air, l'hydrogène se dilate, comprime le ballonnet, dont l'air s'échappe par une soupape automatique ; c'est l'air du ballonnet qui se perd, et non le gaz du ballon.
Ce procédé offre un grand inconvénient; en effet,
(1) Voir, pour le travail du général Meusnier, les comptes rendus de l'Académie des sciences, 1870, note du général Morin. (Séance du 31 octobre 1870.)
on se trouve remplacer primitivement par de l'air le gaz hydrogène léger, et tout en diminuant la force ascensionnelle du ballon on lui conserve toujours la même forme ; la résistance de l'air étant la môme, on diminue la force de l'aérostat.
Il serait bien plus sage, quand on a perdu du gaz, de diminuer le diamètre du ballon à son milieu, comme l'a proposé M. Giffard. Si l'on perd de la force, on se trouve ainsi faire diminuer proportionnellement la résistance de l'air. Pour arriver à ce résultat, il suffirait d'entourer l'enveloppe de l'aérostat allongé de courroies en caoutchouc qui étrangleraient le ballon lorsqu'il perdrait du gaz, et le rendrait plus mince quand il serait moins fort, tout en lui conservant une surface tendue, où nulle cavité ne pourrait se former.
Nous avons décrit le système Giffard de 1852, nous avons dépeint le système Dupuy de Lôme de 1872. Les deux expériences, faites à deux époques différentes; le < deux' ballons, construits à vingt ans d'intervalle, ont été mis en parallèle. La conclusion de ce3 comparaisons ressort avec évidence.