CHAPITRE XVII
Cependant l'aérostat s'abaissait vers la terre, et la nacelle, rasant les inégalités du sol , éprouvait de fortes secousses. MM. Deschamps et Crémieux s'étaient couchés dans la nacelle par le conseil de M. Godard, qui restait debout, cherchant à manœuvrer de manière à arrêter la marche de l'aérostat. Un choc lance l'aéronaute en avant de la nacelle et le fait tomber à terre.
M. Godard se relève aussitôt, et, ne songeant qu'au danger de ses compagnons, court après le ballon, qui venait de parcourir 5 ou 6 kilomètres en quelques minutes , et leur crie de tirer la corde de la soupape, que M. Deschamps tenait d'une main , tandis qu'il se retenait de l'autre à la nacelle. En même temps, M. Crémieux , qui a montré dans cette circonstance un sang-froid admirable , s'occupait à couper les cordes de la nacelle , afin de la séparer du ballon , au moment où l'on se trouverait tout à fait près de terre.
Un nouveau choc a jeté M. Crémieux hors de la nacelle, sans que sa chute lui ait occasionné aucune blessure grave, et M. Deschamps s'est alors laissé glisser à terre. Entraîné quelque temps par une corde qui s'était embarrassée à ses pieds, il a reçu quelques blessures à la tète et une entorse.
La Ville-de-Paris a continué sa marche encore quelque temps, et s'est abattue à une demi-heure de là, près Cassis.
Cependant M. Godard , inquiet sur le sort de ses deux compagnons, a continué de courir dans la direction qu'ils avaient suivie, et les a pu rejoindre non loin d'une habitation isolée, où ils ont été transportés, et dans laquelle on leur a donné les soins que leur état réclamait.
Moins grièvement contusionné que ces messieurs, M. Godard est aussitôt parti pour Cassis, afin de se procurer une voiture pour les transporter à Marseille.
Arrivé au détour d'une colline, il aperçut à quelque dis-
tance une grande clarté qui éclatait tout à coup et sillonnait la campagne. C'était la Vill&-de-Paris qui brûlait; le gaz qu'elle contenait encore s'étant enflammé, on ignore encore par quelle cause. Des paysans se trouvaient à l'entour de l'aérostat, et ont pu annoncer à M. Godard, qui les a interrogés de loin, que son aérostat était entièrement consumé, sauf l'extrémité, et que l'explosion du gaz n'avait occasionné aucun mal aux rustiques spectateurs qui semblaient se réjouir autour de cet incendie comme autour d'un feu de joie.
Telle a été l'issue fatale de cette ascension à laquelle notre ville tout entière était accourue comme à une fête.
Les voyageurs sont arrivés le soir même en ville. Le ballon est évalué à environ 45,000 fr. C'est, comme on le voit, une perte considérable pour M. Godard. Nous apprenons avec plaisir, et nous nous empressons d'annoncer qu'une souscription va être ouverte dans plusieurs cercles de notre ville, pour dédommager l'aérouaute et réparer ce désastre. Nous ne doutons pas que nos compatriotes ne s'empressent d'y apporter leurs offrandes. »
On ne sait pas encore aujourd'hui la cause de cet incendie. Est-ce la malveillance ou l'imprudence des naturels du pays? Sont-ce les étincelles que la ferrure de la nacelle ou de l'ancre ont dû faire jaillir sur ce sol de granit? L'enquête la trouvera peut être. — Pauvre ballon, si beau, si régulier, nous ne pensions pas devoir faire si tôt ton oraison funèbre !