RÉPONSE DE M. BLANCHARD A M. FAUJAS DE SAINT-FOND
Je vous remercie, Monsieur, du compliment que vous me faites sur mon voyage aérien. Il n'a pas été aussi curieux que je l'aurais désiré; mais qui aurait pu prévoir l'accident qui m'arriva ?
Le zèle que vous témoignez pour les découvertes utiles vous a engagé à me demander des détails sur mes travaux aérostatiques, j'y souscris avec bien du plaisir.
Le Journal de Paris, dites- vous, dans sa feuille du 3 mars , rapporte sans aucun titre une expérience que j'ai faite antérieurement pour voler par les seules forces de la mécanique. Ce que le journal a dit, Monsieur, est fondé sur le rapport que je lui ai fait de mes manœuvres; mais il aurait pu s'expliquer plus intelligiblement, en disant que, sans le contre-poids dont il parle , je ne serais peutêtre jamais parvenu à quitter le sol que par secousses ou espèces de sauts de carpe, comme il m'est arrivé après six ans de travail, puisqu'avec le secours du contre-poids je ne pouvais rester suspendu sous ma charpente, et que, malgré tous mes efforts, j'étais nécessité à descendre même assez vivement. Je conviens donc, Monsieur, qu'il m'aurait peut-être encore fallu bien des années avant que je fusse
parvenu à m'élever par le seul secours de la mécanique ; c'est ce que j'ai dit dans ma lettre au Journal de Paris du 21 février, en rendant hommage à M. de Montgolfîer.
A l'égard du compte que j'ai rendu de mon voyage devant messieurs de l'Académie, il est bien vrai que je ne parlai point de direction ; mais je laissai ce dernier article en note jointe au premier, dont je venais de faire le détail ; j'ai avoué de bonne foi, dans le journal du 4 mars, que je ne savais si je devais mes évolutions à mon gouvernail et à mon appendice ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'élevé à une certaine hauteur sur Passy, et apercevant la Villette, où je ne désespérais pas encore d'arriver, malgré le malheur qui venait de me contrarier, j'attachai une corde de mon gouvernail à ma jambe, ne pouvant me servir de ma main gauche, que j'avais enveloppée de mon mouchoir, à cause du coup d'épée que je venais d'y recevoir, et de la main droite attirant avec l'appendice le dessous de mon ballon qui faisait drapeau, j'en formai une espère de voile avec laquelle je pinçai le mieux qu'il me fut possible un courant d'air qui me paraissait opposé à mon dessein, et, au moyen de quelques secousses de gouvernail, je parvins à louvoyer contre ce courant et à retraverser la rivière. Mais dans ces passages la chaleur du soleil ayant échauffé et raréfié l'air inflammable, j'oubliai bientôt mon gouvernail et tout espoir de direction, pour m'occuper du terrible danger qui me menaçait.
Mon ballon ne fit plus voile en se gonflant, il m'échappa de la main, et les plis qu'il avait en partant se tendaient avec une telle violence, qu'il craquait de toute part. Mon vaisseau, dans lequel je marchai pour sonder mon ballon et les cordages, en faisait autant, tant il avait été maltraité à son départ.
Je vous laisse à juger, Monsieur, de l'état où je devais