CHAPITRE V
me trouver; pour mettre le comble à cette cruelle alternative, une sourde commotion se fit sentir sous mes pieds; je m'aperçus à la vivacité de la secousse que j'étais enlevé rapidement; d'ailleurs la légère draperie qui entourait mon vaisseau me l'assura, car c'est le seul point qui m'ait averti de mon ascension et de ma descente; en montant, je remarquai que la draperie se couchait vivement sur les parois du vaisseau , et en descendant elle voltigeait pardessus ma tête et m'embarrassait. Je me rassurai sur ce bruit, pensant que c'élait un coup de canon. Enfin, enlevé à une hauteur considérable aux environs du Champde-Mars, où j'étais repassé, la terre me parut comme une carte géographique grisâtre. Tout était de niveau. Je ne distinguais plus rien, pas même les montagnes. Je cherchai celle du Calvaire, mais elle avait disparu à mes yeux. Dans ce moment, une seconde explosion se fît entendre et produisit le même effet que la première ; mais je n'en eus aucune frayeur. Quoique je parusse stationnaire, je ne montais pas moins perpendiculairement, parce que j'étais encore une fois dans le calme ; ma draperie que j'examinai me l'annonçait ; d'ailleurs, certains petits nuages que j'avais traversés fuyaient sous mes pieds, et ceux que j'apercevais dans le lointain me parurent une mer tranquille, au-dessus de laquelle j'étais fort élevé. Dans ce calme j'éprouvais bieo des conirariétés; tout à coup mon ballon devenait flasque, et de suite il se gonflait et était prêt à crever.
C'est alors que je laissai échapper l'air inflammable par l'appendice ; et, quoiqu'il eût six pouces de diamètre, cette issue suffisait à peine pour le passage de l'air inflammable qui se raréfiait; lorsque mon appendice se désenflait, je le reprenais et serrais jusqu'à ce qu'il fit bourrelet sur mes doigts; alors je lâchais craignant la rupture de mon globe.
Enfin, Monsieur, dans l'espace de quinze minutes où je
parus stationner, mon ballon changea quatre fois de formes; j'attribuai ces effets à de petits nuages très-légers que sûrement je traversais, car mes mains devenaient fraîches et humides ainsi que mon appendice. Lorsque mon globe se désenflait et lorsqu'il se tendait, j'éprouvais une sécheresse et une chaleur excessive.
Bientôt mon ballon, dans un état de mollesse par le pôle inférieur, s'est trouvé violemment agité; les vents s'en- • gouffraient dessous, et il faisait tantôt plafond, tantôt parasol. Je vis l'instant où leur violence allait m'obliger à lâcher mon appendice , dans la crainte où j'étais qu'il ne s'arrachât ; mais je l'attachai avec une longue 6celie, afin qu'il obéit aux secousses. J'aperçus à ma boussole qu'en moins d'une minute je tournai quatre fois sur moi-même. J'avouerai que ce tourbillon me fit impression ; mais bientôt un petit courant, prenant mon ballon par l'équateur, le creusant un peu et me faisant par une secousse perdre la ligne perpendiculaire, je pris bientôt une autre route, qui me parut être celle de Montrouge.
Échappé de ces vents impétueux et contraires, pendant lesquels j'avais éprouvé un grand froid, j'imaginai en être quitte à cause du calme où j'étais, pendant lequel mon ballon se gonflait. Je montai encore perpendiculairement ; le froid devenait excessif. J'eus faim ; je mangeai un morceau de pâté ; je voulus boire , mais je ne trouvai au fond de mon vaisseau que des débris de verres et de bouteilles que m'avait laissés le jeune militaire dans son combat, lors de mon départ. Je trouvai son chapeau sous mon siège , je m'en couvris.
Dans un état de tranquillité , ne pouvant rien voir ni entendre, puisque autour de moi un affreux silence régnait de toutes parts, le sommeil fut prêt à s'emparer de moi; mais, me levant en sursaut, ce danger m'effraya ; je voulus