CHAPITRE XIV
rut ne pas être d'une indispensable nécessité ; lo globe, ainsi allégé, remonta tout d'un coup, mais avec une telle rapidité et à une si prodigieuse élévation, que nous avions de la peine à nous entendre, même en criant. Je me trouvai mal, et il me prit un vomissement considérable.
Grassetti saigna du nez ; nous avions tous deux la respiration courte et la poitrine oppressée. Comme nous étions trempés jusqu'aux os, au moment où la machine nous avait transportés dans ces hautes régions, le froid nous saisit rapidement, et nous fûmes couverts en un instant d'une couche de glace. Je n'ai pu me rendre compte de la raison pour laquelle la lune, qui était dans son dernier quartier, se trouva en ligne parallèle avec nous, et nous parut rouge comme du sang. Après avoir parcouru pendant une demi-heure ces régions immenses, et avoir été portés à une hauteur incommensurable, la machine recommença à descendre lentement, et nous retombâmes encore une fois dans la mer, il était environ quatre heures du matin.
Je ne puis déterminer précisément à quelle distance de la terre ferme se fit notre chute, la nuit était trop obscure, la mer trop houleuse, et nous-mêmes dans une situation d'esprit qui nous rendait incapables de faire des observations. Ce devait être dans le milieu de la mer Adriatique, c'est-à-dire à peu près dans la direction de Rimini. Quoique notre chute se fût faite doucement, la galerie s'était enfoncée ; nous avions la moitié du corps dans l'eau, et souvent nous étions entièrement couverts par les vagues. Le ballon s'étant relâché de plus de moitié, par suite de toutes ces variations et de ces événements, il donnait prise au vent, qui pouvait s'y engouffrer comme dans une voile, en sorte que nous fûmes ainsi traînés et ballottés pendant plusieurs heures, au gré des flots agités.
Au point du jour, nous nous orientâmes, et nous nous
trouvâmes vis-à-vis de Pesaro, à quatre milles environ dè la côte. Nous nous flattions d'y aborder heureusement, lorsqu'un vent de terre nous repoussa avec violence vers là pleine mer. Il était grand jour, et nous ne voyions autour de nous que l'eau, le ciel et une mort inévitable. A la mérité, notre bonne étoile nous envoya bien quelques bâtiments ; mais du plus loin qu'ils apercevaient cette machine flottante et qui brillait sur l'eau, ils étaient saisis d'épouvante, et faisaient force de voile pour s'éloigner de nous. Nous n'avions donc plus d'autre espoir que d'aborder sur les côtes de la Dalmatie, qui étaient bien loin vffcà-vis de nous.
Hélas i cette espérance était très-faible, et nous aurions été indubitablement engloutis par les vagues, si te ciel, qui voulait notre délivrance, n'eût dirigé vefs nous un navigateur qui, plus instruit sans doute que ceu* qui nous avaient fui , reconnut notre machine pour un ballon et nous envoya bien vite sa chaloupe. Ses matelots nous Jetèrent un gros câble que nous attachâmes à la galerie, et au moyen duquel on nous hissa, exténués et mourants. Le ballon, ainsi allégé, ne tarda pas à s'élever encore dans les airs, malgré tous les efforts des mariniers qui voulaient l'attirer 4 eux.
La chaloupe était fortement secouée ; le danger devenait imminent , et les matelots se hâtèrent de couper la corde. Aussitôt le globe remonta avec une rapidité incroyable, et se perdit dans les nuages, où il disparut tout à fait A notre vue. H était huit heures du matin quand nous arrivâmes à bord du vaisseau. Grassetti était comme mort : à peine donnait-il encore quelques signes de vie. Il avait les mains mutilées ; le froid, la faim, et ces angoisses horribles m'avaient totalement épuisé. Le brave marin qui commandait ce navire fit tout ce qui dépendait de lui pour
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nous restaurer. 11 nous conduisit heureusement au port de Ferrada, d'où l'on nous transporta à Pola, où nous fûmes accueillis de la manière la plus affectueuse, et où un habile chirurgien fit l'amputation de mes doigts. »
Est-ce assez navrant?
Ce récit est fait par Zambeccari; nous l'avons retrouvé dans l'excellent Manuel de M. Dupuis-Delcourt. Quand on pense que cette ascension eut lieu le 8 octobre 4804, et que Zambeccari ne mourut qu'en 4 81 2, ayant continué toujours ses ascensions , on se demande comment un homme qui a passé par de telles angoisses peut se résoudre à les affronter encore? — C'est qu'il y a l'autre revers que nous avons montré le premier.