‹ Les bals travestis et les tableaux vivants sous le second empireChapitre 12 sur 13 · LES li.VLS TUAVESTIS · texte numérisé non relu

LES li.VLS TUAVESTIS

un but incertniii en apparciico, mais en rcalilé rejoignait sa voiture et s'engageait sur la route de l'Ardoisière ou sur celle de Handan. L'Empereur, de son côte, agissait de même et, à un lieu convenu d'avance, les deux attelages se trouvaient côte à côte comme si le hasard les avaient réunis.

Une après-midi, l'audace de M"" Bellengé s'aflirma davantage. On la vit, tout à coup, se présenter en voiture devant le chàlet de l'Empereur et ayant fait appeler l'officier de service qui se trouvait justement être, ce jour--là, son ancien ami, M. D..., elle lui ordonna d'aller informer Napoléon III qu'elle désirail l'entretenir immédiatement. Vainement, .M. il... lui fit observer que l'Empereur étant en conférence avec M. Honher et quelques ministres, il lui était impossible de le déranger.

M""Bellengé eut alors un geste impérieux et s'écria : — \h, tu m'embêtes avec tes ministres. Va dire, à l'instant, à l'Empereur, que je veux le voir, ou bien je te jure que je ferai moi-même ma commission.

Cette femme était capable d'oser cette incartade. M. D.., qui la connaissait, se résigna à l'obéissance et quelques moments s'étant écoulés, on aperçut l'Empereur qui, ayant interrompu sa conférence, sortit du chcàlet, se rendit jusqu'auprès de îlarguerite Bellengé, l'introduisit dans sa demeure et la lit entrer dans un

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petit salon qui se trouvait situé à gauche de la porte principale. C'est à dessein qu'ici je précise.

Quelques jours après cette scène, M'" Bellengé ayant annoncé qu'elle organisait chez elle une fête, ce fut à cjui, parmi ceux qui entouraient l'Empereur, lui enverrait des tleurs et des cadeaux. Cette réception fut, en effet, ce qu'elle promettait d'être, fort belle et fort réjouissante. On y mangea, on y but, on y joua et on y aima beaucoup.

Cependant, la félicité de M"" Bellengé ne fut pas complète. Elle avait remarqué, avec dépit, l'absence de trois officiers de la Maison de l'Empereur à qui, pourtant, elle avait envoyé des invitations. Ces officiers étaient M. le général Lepic, M. le baron de B... et un autre dont le nom m'échappe.

La jeune femme résolut de se venger de ce dédain, et le lendemain même une occasion s'étant présentée à elle, pour mettre à exécution son projet, elle s'en empara.

S'étant croisée, dans sa promenade habituelle, avec M. le baron de B... qui était à cheval, elle saisit le fouet de sa voiture et cingla, violemment, la monture de M. de B... La bête s'emporta, s'abattit et roula avec son cavalier dans un fossé.

L'incident causa une certaine émotion dans l'entourage de l'Empereur.

M. Mocquart fut l'un de ceux qui ne le déplorèrent pas et qui, au contraire, trouvèrent dans cette brutalité comme une leçon donnée aux collets-montés de la Cour.

— Vous n'avez que ce que vous méritez, dit-il à M. de B.., de qui je tiens ce récit; cela vous apprendra à faire « la bégueule. »

Puis, il ajouta :

— Aeillez sur vous, mon cber monsieur; votre « bégueulerie » vous portera malbeur.

M. Mocquart ne se trompait pas. M. de B... qui devait être décoré cette année-là, eut le chagrin de se voir oublié dans la distribution des honneurs périodiques et officiels.

On a prétendu que de l'intimité de l'empereur Napoléon III et de M"^' Marguerite Bellengé était né un enfant, un lils, et cette affirmation fut assez accréditée un moment, à la Cour, pour que l'impératrice Eugénie s'en inquiétât et décidât d'en connaître la vérité ou la fausseté.

Faisant abstraction de toute révolte personnelle, de toute susceptibilité, elle se rendit chez M"" Bellengé qui alors habitait rue Vernet, et je rapporte, ici, presque textuellement, le récit qu'elle fit elle-mém-,àrune de ses amies. M"" la comtesse X..., de cette visite.

— Hién, dit-elle à M-" X..., ne m'empêchera

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de faire la lumière sur la liaison de l'Empereur avec M"° Bellengé. Je crains que cette femme ne soit funeste à mon mari. Je crains, surtout, l'existence de cet enfant dont on parle tant et qui pourrait, dans l'avenir, être un sujet d'embarras pour mon fils. S'il m'est prouvé qu'il vit réellement, si toutes ces choses que l'on répète ne sont point des mensonges, je prendrai, je le déclare, toutes les mesures qui sont en mon pouvoir pour empêcher que cet enfant ne se pose, plus tard, devant le prince impérial, comme sou frère.

Et faisant allusion à M. de Morny, elle ajouta :

— C'est assez, comme cela, d'un bâtard dans la famille. L'un a réussi à l'Empereur; l'autre pourrait nuire à mon fils.

Ce fut dans ces sentiments, donc, que l'Impératrice se présenta chez M"'' Bellengé.

Un malin, dans la voiture couleur marron dentelle se servait toujours lorsqu'elle voulait soi'lir incognito, et très voilée, elle se fit conduire rue Yernet, au domicile de la célèbre demi-mondaine.

L'Impératrice s'étant nommée à M'" Bellengé, il y eut tout d'abord de la part de la jeune femme, un étonnement profond, auquel succédèrent une méfiance naturelle, une inquiétude qui eurent pour résultat un accès de mauv aise humeur assez nettement exprimé et une conversation quelque peu animée.

L'Impératrice exigeait des aveux, voulait savoir, et M"° Bellengé se refusait à une confession, ne fournissait aucun renseignement capable de tranquilliser ou de troubler davantage son interlocutrice .

Cependant, le premier choc amorti entre les deux femmes, l'entretien prit une forme plus calme, |)rescjue sentimentale.

L'Impératrice fît appel aux pensées d'honnêteté de M'" Bellengé, cessa de lui parler en souveraine hautaine et puissante, en femme outragée dans son intimité, en rivale, pour lui arracher la vérité, et la courtisane émue, courbée soudain devant cette iMajesté qui ne redoutait pas de venir ainsi à elle, dans une humiliation, lui déclara qu'elle n'avait rien à craindre pour l'avenir, que nul enfant n'était né de ses rela-, fions avec l'Empereur et qu'elle ne serait elle-même jamais, pour Napoléon IH, une cause de tristesse.

L'Impératrice ayant, enhn, la certitude que ses soupçons n'étaient pas fondés, se leva et se disposa à prendre congé de M"" Bellengé.

Mais comme elle allait la quitter, elle se retourna vers elle et lui saisissant la tête dans ses deux mains, elle l'embrassa.

xVlors, la jeune femme se prit à pleurer, et s'étant agenouillée, baisa plusieurs fois la robe de la souveraine.

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Tel est le récit exact, fait par l'Impératrice ellemême, de cette entrevue étrange.

La souveraine rapporta, d'ailleurs, de cette visite chez M"" Bellengé, une impression indulgente sinon entièrement favorable.

— Cette pauvre femme a passé, avec tant d'autres, entre l'Empereur et moi, dit-elle, comme l'ombre du malheur. Cependant, elle n'est point mauvaise consciemment. C'est la vie qui est responsable du mal qu'elle a pu ou peut faire.

En dehors de toute considération d'intérêt, M"" Bellengé aima sincèrement l'Empereur et lorsqu'il mourut, elle ne se détacha point de son souvenir. Devant son cercueil, à Chislehurst, on se rappelle qu'une femme en noir vint se prosterner et pleurer. Cette femme était M"" Bellengé, et le sentiment très humain qui la conduisit, simple amoureuse oubliée, devant les restes de celui qui l'avait adorée et à qui elle devait tout, alors que tant d'autres, parmi les hommes, furent indifférents et ingrats, doit lui être compté sinon comme une réhabilitation, du moins comme le désir d'un pardon.

De ces pages, il ne faudrait pas tirer une conclusion trop défavorable, je le répète, à la société du

Second Empire qui, en définitive, ne fut ni plus mau-

vaise, ni plus dépravée, ni plus insouciante de ses devoirs que les sociétés qui l'ont précédée ou que celle qui l'a suivie.

Il ne faudrait pas, surtout, ici, entendre que l'empereur Napoléon 111, dans ses faiblesses d'homme privé, faiblesses qu'on ne pourrait sans déraison lui impuler à crime, fut oublieux de ses obligations de souverain ayant la charge d'un grand peuple.

Sa vie eut deux parts bien distinctes : l'une tout entière appartient à la femme; l'autre fut toute et dans la môme mesure, au pouvoir, au gouvernement.

Malgré ses entraînements ou ses imprudences, l'empereur Napoléon III ne se déroba jamais aux soncis, aux travaux qui lui étaient imposés par les affaires et c'est là une constatation que les philosophes impartiaux ne devront point négliger, lorsqu'ils écriront l'analyse de son règne.

Les hommes affirment qu'il est noble de mourir pour une idée, pour un idéal. Les femmes déclarent, avec non moins d'énergie, qu'il est beau et charmant de se donner à elles.

Une idée et les femmes tuèrent l'empereur Napoléon III. Les femmes récompensent le mort qui les aima, en couvrant de larmes sa tombe; une idée, même dans l'avortement de son exécution, vaut la gloire souvent à celui qu'elle hanta. Quel sera le ju-

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gement de l'Histoire devant la figure de l'empereur Napoléon III? Déjà, une plus juste appréciation de sa vie a calmé les haines que sa chute dramatique avait provoquées. L'avenir jettera-t-il sur sa mémoire quelques larmes et un peu de gloire , dans une satisfaction suprême offerte à son âme perdue dans l'infini?

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