LES SULTANES
J'ai nommé plus haut quelques-unes des femmes qui furent en vogue aux Tuileries. A côté de ces femmes, et sur le même rang, il en était d'autres qui méritent de n'être pas oubliées.
lVr°la comtesse de Brimont est de celles-là. Très liée avec le prince Napoléon qui appréciait son intelligence et sa beauté, elle obtint ses entrées au cluUeau et mit tout on jeu, dit-on, pour accaparer l'attention et le cœur de l'Empereur. Des propos malins affirment qu'elle réussit dans son entreprise. Mais si M'"' de Brimont connut l'intimité de Napoléon 111, on ne peut considérer cette liaison comme l'une de celles qui marquèrent dans la vie du souverain. Quoiqu'il en fût, quelque temps après son apparition à la Cour, sous les auspices d'Emile de Girardin, elle ouvrit ses salons
et y établit une sorte de cercle politique qui donna un moment, quelque inquiétude au pouvoir. Elle tenta d'attirer chez elle, alors, les femmes de l'entourage impérial et ce fut bientôt, rue du Cirque, oîi elle habitait, comme une succursale des Tuileries. Mais cette vogue un peu aventureuse dura peu. Les mondains qui se rendaient à la Cour n'avaient qu'un goût très modéré pour les choses sérieuses; ils s'ennuyèrent chez M'"" de Brimont et désertèrent sa maison. Mais elle n'en persévéra pas moins dans ses intrigues et l'on sait qu'après la guerre de 1870, même, sous le gouvernement de M. Thiers et sous le Septennat du Maréchal de Mac-Mahon, elle s'occupa très ardemment de politique et fut mêlée à certains faits impoTtants de cette époque.
Quatre femmes furent célèbres sous le Second Empire, par l'amitié, par l'intimité qui les unirent. Ce sont M"'" de Metternich, de Pourtalès, de Galliffet et de Poilly.
J'ai déjà parlé de M"" de Metternich et j'ai mis en évidence le rôle abominable qu'elle joua à la Cour de Napoléon 111. Quant à M'^dc Galliffet et de Poilly, elles ne furent que des mondaines et leur seule beauté les désigne au souvenir du public.
Mme Pourtalès quej'ai citée déjà, par sa situation de famille s'imposa davantage aux Tuileries. Elle fut
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non seulement la plus adulée des femmes de l'enlourage de l'Impératrice, mais l'une des plus observées sinon des plus écoutées au point de vue politique. A tort ou à raison, en effet, on lui supposait, sous le Second Empire, des préoccupations internationales, et ses liens de parenté et de famille avec les Allemands la mettaient en évidence. Je crois qu'on a beaucoup exagéré la pensée de M™ de Pourtalès, sous ce rapport, et que sa politique serait fort malaisée à définir. Ses sympathies allemandes no sont pas cependant niables. Après la chute de l'Empire, ayant rencontré l'Empereur Guillaume, à Bade ou à Ems, elle lui rendit hommage et abandonnant presque euLièrement la France, elle s'installa dans sa propriété d'Alsace, la Roberlsau. Les souvenirs de la Cour des Tuileries et des heures où elle marchait dans le triomphe des hommages français, l'ont-ils suivie dans cette retraite? M""= la comtesse de I^ourtalès seule pourrait répondre à cette question. Ces souvenii's sont vivants encore dans la mémoire de ceux qui l'admirèrent, jadis, et l'on parle toujours, dans le clan des anciens familiers de l'Empereur, do ce bal fameux qui eut lieu aux Tuileries en l'honneur du Tsar, en 1867, et au cours duquel M"" de Pourtalès faisant vis-à- vis au prince de Galles, dansa un quadrille inoubliable. M'"'' la comtesse de Pourtalès avait été présentée à
68 LES BALS TllAVESTIS
l'Enipereur et à rimpéralricc vers la fin de l'année 1839 et il existe au sujet de cette double présentation qui fut mouvementée, une lettre fort curieuse de M. le duc de Cambacérès, en date du 5 janvier 18G0. Je la publie ici à titre de document intime et original.
« Mad. la C"''° de Pourtalcs, écrit M. de Cambacérès, a été présentée à l'Empereur au Cercle diplomatique et par moi. La présentation s'est faite de la seule manière voulue en pareille circonstance, en nommant la dame à Sa Majesté. L'Empereur s'est approché de Mad. la 0'=^''° de Pourlalès et lui a parlé, sachant parfaitement qui elle était. Je ne sais si ce détail de nomination a échappé à Mad. la C"''" de Fourtalès, qui s'attendait peut-être à un cérémonial plus compliqué et quoique j'aie prononcé son nom plus haut que ceux des autres dames présentes; je le regretterais ])ar suite de l'incertitude qui est restée dans l'esprit de cette dame touchant la réalité de sa présentation à l'Empereur; mais, je le répète, cette formalité a été accomplie dans les formes consacrées par l'étiquette et par nos nombreux précédents.
« J'avoue que je n'oserais être aussi explicite en ce qui concerne la présentation à l'Impératrice. J'ai été témoin, sans malheureusement y pouvoir porter remède dans le moment, d'une manœuvre pou adroite faite par le premier maître des Cérémonies, lorsqu'il s'est agi
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de nommer Mad. la G"'*'"' de Pourtalès à l'Impératrice. Sur ce point, je crois qu'une démarche de sa part auprès de Mad. la C''^^'' de Pourtalès pourrait et devrait mettre fin à ce regrettable incident qui n'a pas empêché, après tout, que l'Impératrice n'ait couvert de son indulgente tolérance, la forme tant soit peu irrégulière de cette présentation.
« Je ne vous cacherai pas que j'ai eu la pensée d'en dire, le soir même, deux mots à M. le d'Ornano, bien convaincu que je lui rendrais service en le mettant à même de réparer spontanément une erreur assurément bien involontaire. Toutefois, il m'est aussi revenu à l'esprit que M. le ministre de Prusse n'était pas non plus complètement innocent de cette infraction à l'étiquette. Elle n'aurait pu être commise si, comme l'avis en avait été donné à MM. les membres du Corps diplomatique, Mad. la C''""'' de Pourtalès s'était trouvée auprès du ministre au lieu d'être séparée de lui par un grand intervalle. Je m'étais, en conséquence, plu à espérer qu'en considération de cette circonstance atténuante, l'incident se terminerait entre nous, dépens compensés. Il paraît qu'il n'en sera pas ainsi. Je m'en affligerais; mais quoi qu'il advienne, on ne pourra établir l'irrégularité de la présentation à l'Empereur ni empêcher, relativement à la présentation à l'Impératrice, que le fond ne demeure acquis
et ne puisse être remis on question, malgré le vice maladroit de la forme. »
Cette lettre si grave au sujet d'un incident fort banal en vérité — une forme plus ou moins correcte de présentation — montre l'importance que l'on attachait à la Cour à la personne de M""^ de Pourtalès, et tondrait à confirmer les soupçons de ceux qui veulent que cette femme ait leiiu un rôle politique aux Tuileries. Mais comme les preuves manquent pour établir ce point spécial d'histoire diplomatique, il est sage de ne voir dans la lettre du duc de Cambacérès qu'une simple discussion relative à un cérémonial mal compris ou manqué.
Dans les dernières heures du règne impérial, une beauté très vantée vint faire concurrence aux femmes dont le renom n'était plus à établir à la Cour. 11 s'agit de M"^^ la comtesse de Beaumont, bolle-sœur do M. le Maréchal de Mac-Mahon. Très artiste, très peu d'accord avec l'étiquette, malgré sa haute naissance, M"'" de Beaumont révolutionna un peu les Tuileries par la liberté de son attitude et de son langage. Cependant, on l'eût prise parfois pour une madone et nulle mieux qu'elle ne savait jouer les ingénues. Mais, chez elle, l'ingénue était terrible. Les familiers des Tuileries se rappellent encore l'aventure dramatique dont elle fut l'héroïne. Accusée par son mari, le général de
Lcff Cinq Parties du Monde, tableau reprt^seDté au Ministère de la Marine. [D'après des notes nrigmales.)
sous LE SECOND EMPIRE.
Beaumoiit, de poursuivre une intrigue avec l'un des plus fringants gentilshommes de la Cour, elle se vengea assez bizarrement de cette jalousie en prouvant à son mari qu'il se trompait sur l'identité de son rival. Elle lui livra la clef du petit meuble en lequel elle cachait ses lettres intimes, et le général, au lieu des billets qu'il attendait, qu'il espérait, trouva quatre lettres compromcLtautes qui l'élonnèrenl et qui déterminèrent quatre duels. Deux de ces lettres étaient signées de MM. de Metternich et de Galliffet. Cet incident fit grand bruit, à la Cour, alors, et M'"" la comtesse de Bcaumont s'en consola en s'occupant davantage de choses d'art — elle sculptait assez adroitement — et en se mêlant do politique. Ainsi que M'"" de Briment, la politique l'intéressa plus spécialement après la guerre, et son salon, que fréquentait M. Gambetta, acauit bientôt une certaine célébrité.
jjmos Montebello et de Morny furent également des plus brillantes parmi les femmes qui se pressaient autour de l'Impératrice.
M"° de Montebello fut la première femme qui reçut sa nomination de dame du palais, après le mariage de M'" de Montijo. Très enjouée, très élégante, et très pieuse, elle s'attira un jour, à Home, cette boutade de M. de La Valette : — • « La comtesse de Montebello broderait volontiers, pour le Pape, une paire de pan-
touiles afin de lui prouver son dévoiunent. » — Il est à son sujet, aussi, une anecdote amusante et qui montre bien le sentiment général dont s'inspiraient les femmes de la Cour dans les choses intellectuelles.
Un soir, à Fontainebleau, se trouvant dans la barque de l'Empereur et de l'Impératrice, sur le lac, en face de Mérimée qui récitait des vers, elle interrompit tout à coup l'écrivain pour s'écrier : — „ Mon Dieu, quel malheur! J'ai oublié de manger du fromage, au dîner, et j'en ai une envie folle. »
Cette exclamation, cette phrase peu en situation et venant ainsi couper la parole de Mérimée, provoquèrent un moment de gène qui eut un résultat dans les jouis qui suivirent cette soirée : Mérimée ne pardonna jamais à M""" de Montebello sa fâcheuse inattention.
Lorsqu'elle mourut, elle fut assistée par l'Impératrice qui la soigna, durant sa maladie, avec une sincère afTection. Ce fut l'Impératrice, aussi, qui apprit sa mort à son fils et qui, à Saint-Cloud, en l'embrassant maternellement, lui prodigua des consolations.
Quant à M"" de Morny, les survivants du Corps Législatif, sous le Second Empire, se souviennent encore de ses singes et de ses perroquets. Plus d'une fois, les singes de M""' de Morny, laissés en liberté, firent leur apparition dans les couloirs du Palais Bourbon et y troublèrent les discussions ou les intrigues.
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Lorsque le duc de Moruy s'éteignit, sa veuve se coupa les cheveux, les mit dans le cercueil et pleura longuement. On dit qu'alors elle ignorait les bonnes fortunes nombreuses de son mari, et l'on affirme qu'elle s'en vengea, lorsqu'elle les sut, en répudiant son nom.
Dans cette revue des femmes qui, sous le Second Empire, tinrent une place dans les mondanités de la Cour et de la ville, deux figures encore, à des titres divers, doivent être silhouettées. Ce sont M"" de R... et lady C. . .
La première. M"" la comtesse de U..., depuis fort dévote, quelque peu mauvaise et implacable, est très vivante toujours, et monte, chaque dimanche, correctement suivie d'un groom, l'escalier de la Madeleine, ce fameux escalier qui est aussi bien le chemin du bon Dieu que celui des amoureux — partant du Diable — pour aller écouter la messe d'une heure. Elle est devenue grave, son teint s'est coloré, sa mine s'est faite revêche et elle a une fille qu'elle a élevée rigidement.
Le vieux faubourg la connaît et les jeunes femmes, celles sur les lèvres desquelles le rire aime à se poser, la redoutent. Elle a des façons spéciales de regarder autour d'elle, d'inquisitorier ses amies; elle est intolérante et ses réflexions tombent sur les réputations les mieux établies ainsi qu'un acide sur une plaque de
métal; sa langue, comme celle des fauves, écorche.
Et pourtant, aux jours où ses cheveux étaient longs, où ses dents étaient blanches, où ses joues étaient jolies et pâles, elle n'était ni dévote, ni mauvaise, ni implacable. Elle faisait risette au plaisir; elle étalait sa beauté dans les salons et à la Cour; elle avait une' provision de petits bonnets qu'elle s'amusait à jeter par-dessus tous les moulins qu'elle rencontrait sur sa route; elle chantait juste, elle buvait sec, elle était l'héroïne d'histoires sans nom, selon l'expression de. Barbey d'Aurevilly; elle lisait sa messe dans le bréviaire gaillard de M. de Brantôme, ajoutant, deci delà, quelques nouveaux chapitres au livre du vieux chroniqueur.
L'un de ces chapitres vaut d'être raconté.
C'était en 1866, au temps où la Prusse faisait la guerre à l'Autriche qui allait tomber à Sadowa; et la France contemplait, muette, ce tournoi gigantesque des deux peuples, en se croisant les bras.
Chaque soir, aux Tuileries, des fêtes mondaines envoyaient leurs flonflons par-dessus les rives de la Seine. Des femmes jasaient dans le salon de l'Impératrice, des élégants, des lettrés, des artistes s'agitaient autour d'elle, enfiévrés.
La comtesse de H..., seule, qui résidait en Autriche où son mari, en mission diplomatique, l'avait emme-
Daphilis et Chlot:, tableau rcpiY-scnté aux Tuileries. [D'après dfs noies onijuuOps.)
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née, manquait à ces rendez-vous. Ses admirateurs habituels se consolaient de son absence : le prince P... en faisant jouer sa musique à l'Opéra; le marquis de M... en donnant des concerts au Conseryatoire ; le marquis de C... en mangeant sa fortune, en composant des fanfares de chasse ou en conduisant des cotillons.
Or, un soir, comme l'on devisait autour de l'Empereur, une étrange nouvelle vint rompre, sous la forme d'une dépêche, la monotonie relative de la causerie. Napoléon III, à qui cette dépèche était adressée, rapidement parcourut le papier; puis, soudain sa face s'empourpra , sa bouche se crispa et un rire bien rare chez lui, un gros rire fou et prolongé, le secoua. Et s'avançant vers le cercle des courtisans un peu interdits, il parla ainsi :
— Mesdames et Messieurs, je ris et cependant je devrais être grave. La comtesse de R..., notre amie, loin de nous en ce moment, a failli être victime d'une effroyable erreur de guerre. Elle est tombée dans une embuscade de uhlans et tout un poste de ces vilains hommes s'est rué sur elle, menaçant de la passer par les armes.
Comme l'Empereur s'était tu, il y eut de petits cris parmi les femmes. Seule, la princesse de Melternich, qui était la compagne de la comtesse de R... à Paris, eut un sourire malin.
Le souverain reprit :
— Sachez donc que M"" de R..., ayant trouvé original de francliir, dans un panier attelé de cjuatre poneys, les lignes ennemies, a été faite prisonnière par le premier poste de ulilans qui l'a aperçue. Exposée à être prise pour une espionne, elle s'est nommée. Et l'on me rend compte de l'aventure. 11 n'y a rien là que de très naturel ; mais voici le piquant de l'histoire. Comme l'état-major prussien ordonnait qu'on délivrât la comtesse, notre amie déclara qu'elle ne partirait pas, que le poste et son contenu lui plaisaient fort, qu'elle avait grand'faim et qu'elle souperait avec les officiers; qu'enfin elle ne rentrerait chez elle qu'après s'être reposée. Et ce qu'elle a dit a été fait. M'"' de H... a bu, mangé et fraternisé avec les soldats du roi de Prusse.
Et comme les auditeurs se récriaient, sceptiques :
— Messieurs, dit l'Empereur, ne vous moquez pas et rendez hommage à M"" de li... Celui qui m'écrit est bien informé et il me confie tout bas, qu'en cette nuit, les officiers du poste de uhlans ont été vaincus par notre amie.
Onant à lady C..., elle parut d'abord au\ chasses do Compiègne et, comme tant d'autres femmes, brillantes amazones, elle se servit de son talent en équitation pour captiver l'attention de Napoléon III.
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Ainsi que M°"= de R..., elle vit encore, et c'est pourquoi, son existence ayant été fort accidentée, je ne la nomme pas.
Elle eut, sous le Second Empire, son lieure de puissance. Soudainement jetée hors de la demeure d'un galant homme qui l'aimait et qu'elle avait outragé, elle vint en France et grâce au nom qu'elle portait, grâce aussi à des complaisances secrètes, elle forya le seuil des Tuileries. Le maître la vit et la voulut; comme elle n'était là que pour être voulue, elle ne lit pas traîner le marché qu'on lui proposait. Elle fouilla le cœur de cet homme éternellement épris de féminité, que seule, la femme faisait humble. Mais son l'ève fut court. Sedan l'emporta avec la vomissure de flamme de ses canons, et les régiments qui chargeaient le broyèrent sous les sabots de leurs chevaux.
Elle fut l'une des dernières maîtresses de l'Empereur, et elle montre encore chez elle, en une vitrine, la tasse en laquelle Napoléon III, au camp de Chàlons, but son café, comme aussi le collier de diamants qu'il avait enroulé à son cou, un soir, à Fontainebleau.
Après la guerre, elle revint s'établir de nouveau à Paris où elle fit de la politique exotique, de cette pohtique à laquelle on ne prend pas assez garde en France, de cette politique de salon et d'alcôve dont la femme a le secret, que la femme sait rendre redoutable, que
sa bouche distille, avec des caresses, ainsi qu'un poi son insaisissable qui s'empare des hommes d'Etat et le jette, pèle-mêle, dans la sanglante confusion des batailles.
Vc^'ous, talilcau rcprf?senlé aux Tuileries. [D'après des notes originales.)
MADAME DE PAÏVA
Lacly C..., quoique admise aux Tuileries, était placée socialement, moralement surtout, fort près des limites qui séparent les femmes de salon des femmes professionnellement galantes, des demi-mondaines. La revue de celles qui, parmi ces dernières, jetèrent de l'éclat, alors, serait longue à passer et je ne veux point la tenter ici, réservant cette élude pour un prochain volume : La Société parisienne nom le Second Empire. Cependant, il est trois de ces femmes : M"°" Musard, de Païva et Marguerite Bellengé, qu'il est impossible de ne point citer, qu'il est impossible de ne point silhouetter, parce que les destinées qui furent les leurs les mettent hors rang, les éloignent de la vie banale que se partageaient et que se disputaient, souvent, leurs rivales en beauté, en esprit et en amour.
M™" Musard était une américaine qui, ayant épousé le chef d'orchestre des bals de l'Opéra, fds d'un célèbre meneur de quadrilles, résolut de faire fortune non en économisant sur les appointements de son mari, mais en exploitant sa beauté qui était réellement merveilleuse. Elle édifia vraiment sa renommée et ses richesses fort habilement. S'étant installée tant bien que mal, plutôt mal que bien, et ayant loué une voiture au mois, elle se montra partout, dans Paris, au Bois, au théâtre, au Salon, aux courses, et les adorateurs ne tardèrent pas à la remarquer et à lui offrir tout ce qu'elle pouvait désirer.
Lorsqu'elle eut, dans le demi-monde, la place qui lui convenait, elle se donna un train superbe et ses équipages, ainsi que ses réceptions, furent vantés à l'égal des réceptions et des équipages des plus hautes personnalités de l'aristocratie. Son luxe d'intérieur était inouï; ses toilettes indiquaient la mode et elle fut certainement l'une des plus étincelantes étoiles que le hasard faisait apparaître, périodiquement, au firmament du Second Empire. Mais dans cette lumière, mais dans cette apothéose, marchaient invisibles et tragiques, pourtant, la folie et la mort — une mort affreuse — celle qui s'abat d'abord sur les yeux avant de s'emparer de l'àme. M'"° Musard, en effet, devint aveugle son visage tant aimé et qui portait son triomphe de
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baisers comme un cléO, s'immobilisa, s'oljscurcit, s'enlaidit de cette laideur particulière à ceux qui ne voient pas, de cette laideur chcrclieuse et inquiète, impassible et triste, et dans cet etlbndrement de son être physique, sa pensée s'émietta et la laissa sans intelligence. Cette existence succédant à une autre si pleine de joie ne dura pas longtemps pour elle, heureusement. Reléguée dans une maison de santé, elle y agonisa bientôt et Paris apprit, indifTérent, un matin, que celle qu'il avait tant admirée n'était plus.
M""° de Païva eut une destinée moins dramatique ; mais ses débuts dans la vie ne furent pas exempts de tristesse.
La femme qui devait, sous le Second Empire, acquérir une célébrité sous le nom de « marquise de Païva » était allemande d'origine, je crois, et se trouva, misérable, jetée un soir sur le pavé parisien, vagabonde, à la recherche d'une aventure et prêle à accepter celle qui viendrait apporter un dérivatif à sa détresse.
C'était au temps où le bal Mabille flamboyait et lançait à la nuit les flonflons de ses quadrilles. La future jyjme Païva, dans sa promenade anxieuse, vint à passer près de cet établissement chorégraphique et s'arrêta méditative, devant l'entrée où s'engoulfi-aient des cou-
pies rieurs et heureux, des femmes tapageusement vêtues, des hommes ayauL bieu dîné. Comme elle suivait du regard la cohue joyeuse des habitués de Mabille, et comme elle allait peut-être continuer sa route, un homme lit halte auprès d'elle et se prit à la dévisager.
Eut-elle, en cet instant, la divination de son avenir? Eut-elle comme l'impression inexpliquée et inexplicable que l'homme qui était là, devant elle, allait être l'édificateur de sa destinée? On pourrait le croire si l'on s'en rapporte à la conduite qui fut la sienne alors.
Ayant soutenu, durant quelques secondes, le regard de son admirateur, elle se tourna résolument vers lui et sans attendre qu'il commençât une conversation qui semblait indiquée, elle lui adressa la parole.
— Monsieur, lui dit-elle, je voudrais visiter le bal Mabille, mais je voudrais le visiter seule. Or, comme je n'ai pas le premier sou pour payer mon entrée et comme je ne suis pas familière de ce lieu, voulez-vous me rendre le service de me conduire au guichet, de solder mon droit de passage, sans exiger que je vous consacre ma soirée?
L'homme ne comptait pas sur l'originalité de cette proposition. La demande de la jeune femme le surprit. Il réfléchit; puis, comme prenant son parti de cette
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aventure sans profit personnel, il accéda à la prière qui lui était faite et s'étant incliné devant sa compagne d'une minute, il la cjuitta ainsi qu'elle le souhaitait.
L'étrange promeneuse avait déjà fait plusieurs fois le tour des palmiers en tôle qui bordaient le pourtour de l'orchestre, au milieu du jardin, et fatiguée, s'était assise sur l'un des bancs qui couraient autour du parquet couvert, sans paraître avoir été remarquée, lorsqu'un homme très élégant l'ayant frôlée, la vit, se retourna, revint sur ses pas et s'assit à son côté, engageant avec elle, un entretien dont le sens était facile à deviner.
Ce second interlocuteur plut sans doute à la jeune femme. Elle lui répondit et sortit du jardin à son bras.
Cet homme se nommait Henri Herz. Lorsque la pauvre vagabonde se réveilla, elle était sa maîtresse. Elle avait de la beauté, elle avait de l'esprit, elle était supérieurement intelligente surtout, et après une liaison fort sérieuse avec le musicien, elle en lit, religieusement, comme une sorte de mari. Un diplomate, le comte de Valbom, fut même le témoin de cette union.
Cependant, si la rencontre de la jeune femme et de Henri Herz avait eu un résultat heureux, leur mariage n'eut pas la môme félicité. A la suite de dissentiments intimes, une séparation s'imposa aux deux époux et
dès lors, celle qui s'était vue misérable à Mabille, à son entrée non dans un bal public, mais dans la vie, pourrait-on dire, lancée, connue et célébrée, ne fui plus embarrassée dans l'existence .
Libre, désormais, ou à peu près, elle se trouva en présence du marquis de Paiva, le séduisit, devint sa maîtresse, comme elle avait été celle d'Henri Herz, et prit son nom qu'elle garda et qu'elle rendit fameux. Le marquis ne la gêna point trop, et lorsqu'il mourut, quelque temps après cette liaison, il lui abandonna tous ses biens.
Ce fut pendant qu'elle élait la maîtresse du marquis que M'"' de Païva connut M. le comte Henckel et qu'elle en fut aimée. Aussitôt après son pseudo-veuvage, il la prit avec lui et en lit la femme éblouissante et fastueuse que l'on sait.
L'ayant installée dans une merveilleuse demeure — dans l'bôtel célèbre des Cbamps-Elysées — il l'autorisa à recevoir et ce fut chez elle, alors, le défilé de toutes les personnalités masculines et éminentcs du Second Empire. La chronique affirme même que ([uolques femmes de la Cour et du monde tentèrent d'être admises aux réceptions de M"" de Paiva; mais la marquise refusa toujours d'élargir son cercle en leur faveur, caractérisant davantage peut-être son individualité bizarre, par cette sorte de dédain.
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L'Empereur, un soir, vint chez elle, paraît-il. Mais, oubliant, on ne sait pour quelle raison, le chemin de sa demeure, il n'y retourna point.
Lorsque la guerre éclata entre la France et l'Allemagne, le comle llenciîel, grand seigneur prussien, quitta Paris et M"'" de Païva le suivit dans ses propriétés de Silésie. Ils vécurent là, en ermites, un peu, et ignorés.
Mais le nom de M"" de Païva et celui du comte Henckel furent de nouveau prononcés après la campagne. La paix étant signée entre les deux nations, et l'Alsace-Lorraine ayant été annexée à rAllemagne, on apprit soudain à Paris que l'empereur Guillaume avait désigné le comte Henckel comme devant occuper les fonctions de gouverneur des pays conquis et que, sans plus s'inquiéter de sa compagne que si elle n'existait pas, M. de Bismarck l'avait fait pressentir au sujet d'un mariage avec l'une de ses très proches parentes. Mais le comte Henckel aimait vraiment M"" de Païva. Il répondit à l'empereur Guillaume et à M. de Bismarck par un refus, et ce fut à la suite de cet incident qu'il reparut à Paris avec sa maîtresse.
Sa présence parmi nous, faillit provoquer une émotion diplomatique et l'on parla d'expulser du territoire français le comte et son amie. Mais, protégé par M. Thiers qui n'ignorait pas, cependant, la haine qu'il
avait, durant la guerre, manifestée contre nous, le comte Henckel put demeurer à Paris sans être inquiété ; renonçant à habiter l'hôtel fameux des Champs-Elysées, il loua, au gouvernement, la Maison-Blanche du Bois de Boulogne, située près du Moulin, en bordure de l'hippodrome de Longchamps, et il s'y installa. On sait que cette maison fut celle de M. le baron Haussmann, lorsqu'il était préfet de la Seine, et qu'il en laissait la disposition à ses tilles qui l'habitaient pendant l'été.
Mais le retour du comte Henckel et de M""' de Païva ne fut, parmi nous, que de courte durée. Tous deux reprirent, bientôt, la route de Silésie et c'est dans la tristesse et dans le froid de ces contrées que celle qui avait été l'une des divinités du plaisir, sous le Second Empire, mourut.
MARGUERITE BELLENGÉ
De M"° Marguerite Bellengé, je ne retiendrai qu'une cliose : son influence sur l'Empereur, les autres et très nonibrouses, mais aussi très vulgaires particularités de sa vie n'étant pas ignorées et ayant été rapportées un peu de tontes les fa(;ons.
Je rectiiierai cependant, à son sujet, un point d'histoire intime : la manière dont elle fit la connaissance de Napoléon 111.
On a dit que cette rencontre eut lieu, par hasard, un jour de pluie aux Champs-Elysées. L'Empereur se promenant à pied, avec son chef de cabinet, M. Mocquart, et surpris par un orage, s'étant abrité sous un arbre, aurait été aperçu par M"° Bellengé qui serait venue à lui et lui aurait posé, sur les épaules, un manteau. On a raconté, également, que M"° Bellengé aurait été présentée à l'Empereur par le comte Bacciochi et
que pour rendre son apparition originale, elle se serait avancée vers le souverain, en imitant les clowns, en marchant sur les mains, exhibant ainsi et dès la première minute, toute la séduction de ses dessous. Ni l'un ni l'autre de ces deux récits ne sont exacts. M'" Bellengé fut amenée à l'Empereur d'une façon beaucoup plus simple (jue no l'indiquent ces deux légendes pittoresques.
M'" Marguerite Bellengé était, sous le Second Empire, une « cocotte » de deuxième ordre, blonde, jolie, d'une beauté calme de vierge, sous les bandeaux do cheveux qui entouraient son front. Rien ne semblait la préparer aux destinées extraordinaires qui l'attendaient, lorsqu'elle se lia avec un ofticier de la Maison de l'Empereur, avec l'un des plus brillants acteurs du théâtre de Compiègne, M. D...
Cette liaison eut mèiue alors, à la t^our, un certain retentissement.
M. D..., en effet, était marié et le peu de précautions qu'il mettait à se compromettre avec sa maîtresse, lui attira les ol^servations de l'Impératrice.
La réponse du familier qui n'aimait plus sa femme et qui n'aurait pas demandé mieux que d'avoir un motif pour obtenir une séparation, fut typique.
Comme l'Impératrice lui reprochait sa conduite cl lui disait :
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— Vous êtes un coureur et votre femme que vous abandonnez est fort malheureuse. Que feriez-vous, cependant, si, usant de représailles, elle vous imitait et se consolait avec un galant?
M. D... répliqua avec quelque cynisme :
— Madame, je supplierais qu'on décorât ce galant. Or, l'Empereur ayant appris le roman de M. D... lui
dit, un jour, brusquement :
— II paraît que vous êtes un heureux bomme, mon cherl)..., et que vous avez une maîtresse délicieuse. On ne parle que d'elle au château. Serait-ce indiscret de souhaiter de la voir?
M. D... n'eut garde de refuser à Napoléon III la satisfaction qu'il indiquait, et c'est ainsi que M'" Bellengé lui fut présentée.
L'Empereur la complimenta, plaisanta avec elle et railla même avec malice ses amours; puis, ou sait ce qui advint. M. D... ne reparut point chez la jeune femme et ce fut, auprès d'elle, un autre plus puissant et plus dispensateur de faveurs et d'argent qui le remplaça. On sait, également, rinlluence que M"^' Bellengé exerça sur le cœur et sur l'esprit do Xapoléon 111. Cette influence, en somme, n'ajamais été complètement expliquée et je n'ose ici, lui donner la raison qui lui manque encore.
L'Empereur n'était point, en amour, un raffiné. C'est
LES RALS TRAVESTIS
peut-être même à cette indifférence, dans la recherche de sensations violentes, qu'il faut attrihuer son inconstance apparente vis à vis des femmes, le peu d'importance qu'elles eurent dans les actes sérieux de sa vie, en dehors de l'autorité imposée par l'impératrice Eugénie, autorité qui prenait sa force dans des considérations étrangères aux choses de la chair.
Quels moyens, quels philtres employa donc M"' Hellengé dans l'accaparement de cet homme"?
11 est presque avéré qu'elle s'empara de lui, en prêtant, justement, à l'intimité qu'elle lui offrait des attraits que toutes celles qui l'avaient précédée, n'avaient point su ou voulu faire agir, et qui ne leur avait mémo point été demandés. 11 est avéré que l'Empereur, tombé dans les mains d'une savante amoureuse, prit goût à la science qui lui était révélée et se laissa envahir par le besoin de cette science.
Quoi (ju'il en fût, M"" Bellengé devint la maîiresse attitrée, et hors Cour, de Napoléon III, et elle joua avec son impérial amant, comme une femme très mûre joue avec l'adolescent dont elle est l'initiatrice et qui lui prodigue ses premiers baisers.
L'Empereur, en effet, redevenait naïf presque, devant cetle femme, sans volonlé pour résister à ses caprices, sans autorité pour lui marquer des limites dans l'intimité de sa vie.
sous LE SECOND EMPIRE. 91
A Saiiil-Cloud, où Marguerite Bellengé logeait, non loin du Palais, pendant les séjours de la Cour, l'Empereur s'échappait furtivement, s'en allait la retrouver et c'étaient alors, entre lui et sa maîlresse, comme des gaités d'enfants. On renvoyait les domestiques, on faisait la « dînette » et c'était Napoléon lll qui dressait le couvert et qui servait.
Durant une saison que l'Empereur passa à Vichy, les choses s'aggravèrent tellement qu'elles tirent scandale; et lorsque Napoléon 111 revint à Paris, l'Impératrice qui avait appris l'attitude de son mari dans cette ville, ne put que l'accueillir par ces mots :
— Vous vous êtes conduit ainsi qu'un écolier.
L'Impératrice, dans cette circonstance, n'avait point tort et il faut avouer que l'Empereur avait été plus qu'imprudent pendant son séjour dans cette localité.
M"" Bellengé, installée dans le parc et mettant de côté toute réserve, affichait ouvertement et systématiquement sa présence, paradant devant la foule des promeneurs qui se massaient pour « voir la maîtresse de l'Empereur. »
Pendant ce temps, Napoléon 111 étirant sa moustache, marchait non loin de la jeune femme, de long en large, et ne la quittait pas du regard. Lorsque M"" Bellengé jugeait qu'il en était assez, pour elle, de curiosité ou d'admiration, elle sortait du parc, se dirigeait vers