‹ Les bals travestis et les tableaux vivants sous le second empireChapitre 3 sur 13 · LES 13AI,S TRAVESTIS · texte numérisé non relu

LES 13AI,S TRAVESTIS

ancien familier des Tuileries qui n'a point de raison pour être injuste, « très au-dessous de la réalité ».

J'ai entretenu le publie, déjà et surtout, des l'eninies appartenant à la famille de l'empereur Napoléon lll, des femmes politiques qui brillèrent aux Tuileries et quelque peu, mais sans les portraiturer toutefois, des mondaines proprement dites qui ])rètèi'enl i\ la Cour cette apparence de légèreté et d'inq)udeur pour laquelle l'Histoire demeurera sévère. C'est donc des mondaines luibituées des Tuileries, et du mouvement de plaisir qu'elles déterminèrent autour de l'Empereur et de l'Impératrice qu'il va être question ici ; c'est aussi de quelques autres femmes qui restèrent en debors de la Cour, mais qui surent avoir sur Napoléon 111 une influence considérable et fameuse, que je vais m'occuper .

Le goût des charades et des tableaux vivants, le goût de l'épice dans les plaisirs, à la Cour, remonte au lendemain de la guerre d'Italie ; mais la société du Second Enq)ire ne se livra réellement à cette débauche de joies qui devait l'emporter, qui devait la ruiner dans sa chair et dans son esprit, qu'après les événements de 186(), qu'après Sadowa. Ce fut alors, à la Cour et à la ville, comme un déchaînement de passions contenues, comme une curée d'amour et de bonne

Costume des Chambellans de l'Empereur.

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chère, comme la licence de l'alcôve el de la table.

La femme du Second Empire, je l'ai dil, demeure comme la per.sonniiication très caractérisée de l'époque qui la vit s'épanouir, qui la vit régner et la classification méthodique même qui la particularisa, alors, la met d'avantage en relief, la rend plus accessible à l'observateur que la femme d'aucun autre temps, que la femme de la première partie de ce siècle, par exemple, ou que celle de notre actualité — que celle surtout d'aujoui'd'hni qui se trouve un peu sans étiquette et perdue, dans le tlot envahissant des élégances et des perversités, dans le nivellement et dans la communion des instincts. Cette classification était, en effet, bien établie sous le Second Empire; le cercle des femmes était fort bien marqué, fort restreint et en dehors de ce cercle il eût été puéril de chei'cher quelque individualité désirable. Il y avait les femmes du monde dont l'étiquette non disqualifiée, non vulgarisée disait la qualité dans tout son absolu. Il y avait les femmes du demi-monde qu'il ne faut pas confondre avec celles que, présentement, nous nommons ainsi. Les femmes du demi-monde, sous le Second Empire, étaient des femmes dont la naissance, dont l'éducation et dont la fortune étaient souvent égales à la fortune, à l'éducation et à la naissance des femmes de la première catégorie, mais qui, à la suite d'incidents

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personnels, intimes ou publics, s'étaient trouvées rejetées du milieu auquel elles avaient appartenu et qui tenaient maison à côté des salons les plus fermés. Il n'était pas aisé, même, de franchir leurs portes, et leurs réunions avaient le ton et la marque des assemblées de bonne compagnie . On pratiquait peut-être l'amour, chez les demi-mondaines d'alors, avec moins d'austérité apparente, avec moins de voiles que chez les mondaines et dans l'aspect ordinaire des choses, ce détail seul indiquait la diiierence qui existait entre elles.

Ainsi qu'aujourd'hui, et plus bas dans l'échelle sociale, il y avait aussi, sous le Second Empire, les femmes dont l'amour est l'exclusif métier, la nécessaire occupation, celles à qui l'on donna ce nom qui est resté <i les cocottes >>, mais (jui, en se généralisant, ne saurait nous rendre l'idée de ce que furent encore les courtisanes d'hier. Les cocottes du Second Empire n'avaient ni éducation, ni naissance; elles sortaient, le plus souvent, des coulisses des petits Ihéàti'es où elles figuraient, ou bien elles venaient en droite ligne des faubourgs; mais recherchées par une société d'hommes plus choisis que les viveurs modernes , moins nombreuses que celles qui leur ont succédé, elles avaient une attitude, elles avaient, dans l'enchaînement de leurs aventures, comme une mar(|ue spé-

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ciale qui les faisaient moins banales. Dans un affinement auquel elles n'étaient point rebelles, vers lequel elles tendaient même, elles rivalisaient, parfois, delégance et de tenue avec les mondaines, avec les demimondaines et leurs équipages, au Bois, allaient de pair, pai" la correction, avec les leurs. Il y a loin, on le voit, de cet exposé du personnel féminiu du Second Empire à celui qu'on pourrait faire des femmes d'aujourd'hui. Autant et plus même que sous le Second Empire, la femme actuelle est jolie, désirable, luxueuse. Mais elle a subi je ne sais quelle transformation, mais elle s'est, si je puis ainsi parler, tant dépensée, tant offerte, mais il semble que les idées démocratiques qui sont les nôtres l'aient tellement vulgarisée et modifiée, qu'il serait fort malaisé d'en déterminer le classement. La mondaine, en notre temps, c'est-à-dire la grande dame, devient rare ; il en existe encore quelques spécimens que l'on se montre comme un phénomène comme un vivant anachronisme. Elle n'est d'ailleurs presque plus de notre époque, ayant des cheveux blancs et ses tilles ou ses petites-tilles s'en vont, avec la cohue qui s'amuse, vers la grande fontaine où tous boivent la même eau. Quant à la demi-mondaine, elle n'est plus : le Second Empire l'a entraînée dans son effondrement. La cocotte est légion, partant sans état civil.

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Les mondaines, sous le Second Empire, comprenaient en outre deux catégories : celles qui allaient à la Cour et celles qui n'y étaient point reçues, ou plutôt qui ne s'y rendaient que sur invitation spéciale et lors, seulement, des grandes soirées ol'licielles . Mais en dehors des Tuilei'ies, la plupart de ces femmes qui formaient entre elles comme une sorte de francmaçonnerie de salons, se mêlaient, se relronvaient et se fréquentaient. Des préjugés, des opinions ou des conventions de famille, simplement, et le plus souvent, les empêchaient de se réunir ordinairement autour des souverains et elles reprenaient à la ville leur liberté, leurs amitiés, ainsi (pie leurs ohligati(jns de maîtresses de maison.

La Cour, d'ailleurs, donnait le ton à la ville, et les femmes, même, qui boudaient les Tuileries, ou que les Tuileries ne voulaient pas — mais ces dernières étaient fort peu nond^reuscs, — copiaient les fêtes, les joies qui enfiévraient le château et calquaient leurs réceptions, leurs élégances, leurs amours, leur vie entière sur l'existence habituelle de l'Empereur, de l'Impératrice et sur celle de leurs fannliers. Le duc de Larochefoucauld, en dépit de la manssaderio qu'il opposait à la politique impériale, en dépit des regrets que provoquait on lui une inactivité de commande, n'offrit-il point à la société parisienne un bal

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travesti qui eut tout l'éclat, toute la liberlé et tout le retentissement des bals des Tuileries, des ministères ou des ambassades? Et si je cite cette réception, c'est qu'elle indique une tendance d'esprit général dans le monde du Second Empire, une tendance d'cspril qui emportait la société tout entière, sans distinction de parti, vers un but unique, vers le plaisir, vers la satisfaction de tous les appétits, vers la possession de toutes les ivresses, vers l'absolu de toutes les passions. Un frisson de volupté secouait d'ailleurs, alors, les clans divers de la société, et des musiques charmaient toutes les oreilles, et des folies entraient dans tous les sens.

Parlant des femmes du Second Empire, je ne puis oublier ici un fait d'histoire mondaine fort intéressant.

Il y eut, sons le Second Empire, plusieurs tentatives faites, dans la société des Tuileries et dans le monde parisien, en vue d'acclimater chez nous des réunions spéciales de femmes élégantes, sons l'étiquette consacrée de « clubs. « Et, en effet, pendant un temps, ce fut, parmi les mondaines, comme un amusement nouveau qui les occupa — ce qu'on pourrait nommer le « jeu du club. »

C'est alors qu'un peu de tous les côtés, des coteries s'organisèrent sous différentes appellations et que des

femmes se rassemblèrent pour des causeries, pour des promenades, pour des dîners, eu dehors de toute initiative masculine, loin de la compagnie des hommes.

La plupart de ces clubs, d'ailleurs, n'eurent qu'une existence éphémère. Leur organisation était basée sur une abstraction mondaine tro}) absolue pour avoir chance de réussite, et sous le Sccoiul Empire, si l'on avait beaucoup de défauts, on n'avait point encore celui d'être « fin de siècle. »

On a dit qu'un « Club des Boiteuses » a fonctionné sous le Second Empire et dans ses dernières heures. Mais nulle part, dans les notes particulières concernant cette époque, dans les chroniques môme, dans les lettres personnelles échangées entre grandes mondaines, pas plus que dans le souvenir de celles d'entre elles qui vivent encore et que j'ai consultées maintes fois, ce club ne se trouve mentionné.

On peut penser, s'il exista, qu'il ue fut qu'une très peu importante tentative d'une coterie de deuxième ordre, et que pas une des femmes qui conti'ibuèreut à son recrutement n'était assez classée pour en imposer l'originalité.

11 y aurait de bien amusantes pages à écrire sur les clubs de femmes du Second Empire, réunions que l'on a essayé de faire revivre depuis, sans y apporter les suprêmes sélections cjui les caractérisèrent jadis.

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Sans vouloir ici m'attarJor sur ce sujet, je puis cependant rappeler qu'il y eul, avant la guerre, à Paris, un club fameux de femmes dont les titulaires étaient prescjue exclusiment choisies dans la société des Tuileries.

Ce fut le Club des Laides, que Ion a sans doute confondu avec le Club des Boiteuses et qui eut pour fondatrice et pour présidente M"" la princesse de Metlernich.

Le Clul) des Laides eut son moment de célél)rité et d'influence, et pour la justification de son nom, il se trouva, en effet, que plusieurs femmes élégantes, mais peu favorisées physiquement, en firent partie. Mais il ne s'y rencontra point cjue des visages disgracieux, et l'on peut presque dire que, peu de temps après sa formation, le Club des Laides — ainsi que dans une spirituelle antithèse — n'eut plus de « laid « que le nom.

La guerre dispersa cette réunion ; mais après la chute de l'Empire, sous le gouvernement de M. Thiers et sous le Septennal môme de M. le Maréchal de Mac-Mahon, je crois, la plupart des femmes qui en avaient fait partie se rassem])lèrent de nouveau et réorganisèrent ce club sous une étiquette neuve : le Club des Lnutonnes.

J'ai raconté ces choses, déjà, et j'ai ajouté ce détail qu'alors les femmes se montrèrent moins cruelles aux

hommes que sous le Second Empire et les admirent

auprès d'elles. C'est ainsi qu'elles en firent des « Louions. »

On m'a rapporté une très drolatique anecdote relative aux clubs de femmes, sous le Second Empire.

L'un des plus brillants officiers de la Maison de l'Empereur avait une femme charmante qu'il adorait et à laquelle il ne permettait que peu d'écarts mondains.

Cependant, enhardie par l'attitude plus liljre des femmes qu elle fréquentait, la jeune épouse se laissa enrôler dans un de ces clubs dont je viens de parler.

Le mari ne dit rien tout d'abord et attendit son lieure pour faire comprendre à sa compagne le déplaisir qu'elle lui causait. Et ce fut d'une manière fort spirituelle et fort originale qu'il lui exprima ce déplaisir.

Mettant à profit une courte absence de sa femme, il métamorphosa complètement sa chambre. Il fit transporter dans l'appartement de madame tout un aménagement à usage d'homme et encombra le sien de tous les bibelots qu'il en retira.

Puis, lorsqu'il apprit le retour de sa compagne, au lieu daller la cliercber à la gare, il s'enfernui.

La jeune femme ne fut pas peu étonnée, à son arrivée, de constater le déménagement opéré en son absence et son étonnement n'eut plus de liornes lors-

M. le marquis do C'aux, Ecuyer de l'Empereur.

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qu'ayant ouvert la porte de la chambre de son mari, elle le trouva en peignoir, assis devant un métier à tapisserie, et très occupé de son travail.

, — Mon pauvre ami, s'écria-t-elle, êtes-vous devenu fou?

— Non, répliqua le pauvre ami, je ne suis pas fou; mais puisque, ma chère, vous avez changé de sexe, il ne peut vous déplaire que je m'essaie à perdre le mien également, .le joue les Pénélope.

La leçon fut excellente. La jeune femme comprit toute la peine qu'elle infligeait à son mari, en même temps que tout le ridicule qui la couvrait et elle <> démissionna » à son Club.

L'histoire ressemble peut-être à un conte de fées. Mais ne renferme-l-elle point la moralité des clubs de femmes?

•Je viens de dire qu'autour des femmes du Second Empire s'agitait une réunion d'iiommes plus choisis que les viveurs d'aujourd'hui. Les hommes de ce temps eurent, en effet, ainsi que les femmes une allure très particulière. Tout en vivant dans le même vertigineux toui'billon de fête, ils vivaient mieux ou plutiM paraissent avoir donné à l'aspect public de leurs heures une marque moins banale. Sans beaucoup d'intelligence, ils étaient inlinimeut gracieux et séduisants, ou ne peut

le méconnaître, et dans la séleclion à laquelle ils s'appliquaient, ils s'emparaient davantage de l'espril et du cœur des femmes. Le puijlic ne les aima point; mais ils n'eurent, mallieureusement pour l'iMiipereur, jamais le souci de se faire aimer du pui)licet les fautes qu'ils commettaient, et le mépris dont ils frappaient la foule ne les troublaient guère.

Les hommes à bonnes fortunes furent nombreux, sous le Second Empire, et d'un ordre social parfait, répondant merveilleusement à la qualité des l'cnimes qui les agréaient. Us portèi-ent loin leurs amours et leur faste; le scandale même ne les effraya point; mais ils furent élégamment licencieux, toujours, mais ils ignorèrent sans cesse la basse et publique obscénité des viveurs qui les ont remplacés.

Ils furent égoïstes, ils furent cruels dans leurs satisfactions et après avoir eu le coui-age ou le cynisme de toutes les démences dans le bonheur, ils n'eurent point la bravoure de faire face au danger dans les revers, lorsqu'ils se présentèrent. Mais tout en flétrissant leur attitude, tout en déplorant leur frivolité, ne peut-on, dans l'inconscience qui les caractérisait, trouver une excuse à leur conduite? Ils furent les amants magnitîques dont toute la force est réservée à la femme ; ils furent les joueurs irresponsables d'une destinée qu'ils croyaient sereine; ils furent les parasites affinés

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d'une société malade et inintcllectuclle ; ils furent les héros d'une décadence trompeuse dans son éclat ; ils furent les railleurs des philosophes attristés. L'oubli, le blâme leur sont dus, mais non la haine, car pour me servir de la parole cvangélique, en vérité, ils ne surent ce qu'ils faisaient.

BAI. s TRAVESTIS ET TABLEAUX VIVANTS

L'Epoque impériale reste, je l'ai déjà dit, comme la représentation du plaisir dans ce qu'il a de plus fou, dans ce qu'il a de plus ])rillant. 11 serait vain, en effet, de contester que le Second Empire mit à son ordre du jour la joie, attacha à son char triom])hal bientôt passé, le rire.

Parmi toutes les mondanités de ce temps, les bals travestis et les tableaux vivants sont demeurés comme Tune de ces curiosités qui' attirent, retiennent, exaltent l'imagination, comme l'une de ces choses faites de réalité et de rêve, vite apparues, vite vécues, dont on parlera souvent avec le regret de ne les avoir point connues, de n'en avoir point partagé le charme subtil, l'ivresse élégante. Non seulement dans la mémoire du monde tout spécial qui forma l'entourage de l'empe-

reur Napoléon IK et celui do l'impéralrice Eugénie, mais encore dans l'esprit du public, les bals trayestis et les tableaux vivants sont l'objet de particulières préoccupations. On s'en entretient, on les apprécie, on les commente, comme l'on ferait d'un fait bislorique considérable et non sans raison, peut-être, puisqu'ils donnèrent au Second Empire la pliysionomie frivole et cynique qui lui est tant reprochée. Mais ceux-là mêmes qui assistèrent à ces fêtes, s'ils se les rappellent assez pour les redire, sont pour la plupart impuissants à les retracer littérairement, et il résulte de ce retour négatif dans l'au-delà, que la génération actuelle les ignore dans ce qu'elles eurent de licencieux et d'artistique splendeur, il faut le déclarer aussi.

Les érudits, les chercheurs, les lettrés, tous ceux qu'intéresse une reconstitution d'art ou d'histoire, seront heureux sans doute de voir renaître, comme en une laulerne magique, les belles dames et les beaux seigneurs des impériales fêtes, et c'est dans le but de les satisfaire que je vais tenter l'exhumation de ces bals ainsi que de ces tableaux, où les plus gracieuses et les plus amoureuses, parmi les femmes, où les plus galants parmi les hommes, se mêlèrent en des décors paradisiaques, en des féeries d'or, de salin et de velours, en l'oubli de ce qui n'était point eux, égoïstes

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certes, mais égoïstes comme la jeunesse qui, môme dans ses pécliés, est charmante.

On ne saurait m'accuser d'être l'apologiste du Second Empire. Cependant, je ne puis m'empècher de reconnaître que ce fut un temps très aimable que celui oîi tant de grâces, où tant de fines mondanités se rencontrèrent pour mettre un peu de poésie — de poésie légère et sensuelle — sur la prose lourde des heures habituelles.

Je laisse, ici, toute récrimination aux moroses et dans la vision de cette Cour impériale si chatoyante, si spirituelle même, dans sa matérialité, mais si impré voyante, je trouve je ne sais quel charme qui captive le regard ainsi que l'imagination, je ne sais quelle jouissance mélancolique d'artiste. Je reste devant cette Cour, devant le souvenir de son éclat, devant sa joie et sou rire non interrompus, jusqu'au coup de foudre final, comme devant le rire, comme devant la joie d'une troupe d'enfants en leurs ébats, et nulle amertume, nulle maussaderie ne s'éveillent en moi.

Je songe à cette Impératrice si belle, si adulée, si gaie; à ces femmes qui l'entouraient, si délicatement jolies, si suprêmement affinées; je songe à cet Empereur très rêveur, très énigmatique et très bon ; à ces hommes, cavaliers hardis et superbes qui l'escortaient; à ce pauvre petit prince caressant qui s'en est allé

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moLirir sous l'atteinte de quelques brutes. Et sincèrement, dcyaut cette rapide évocation de jours lointains que traversa l'éclair des batailles, de jours qui agonisèrent dans les clameurs etdans le sang, j'éprouve cette émotion qui saisirait un artiste devant la loile d'un maître qu'un rustre déchirerait et jetterait, en morceaux, à tous les vents.

Les bals travestis les plus célèbres qui eurent lieu, sous le Second Empire, furent avec celui ([ue donna .M. le duc de la Rochefoucauld et dont il a été question au début de ce livre, le bal de l'hôtel d'Albe, organisé de toutes pièces par l'Impératrice; le bal de la (bichesse de Bassano, aux Tuileries; les bals des AU'aires étrangères, sous l'administration du comte W'alewski; les bals de la Marine, avec le marquis de Chasselou|)- Laubat; le bal de l'hôtel Metlernicli, offert à l'Impératrice par la princesse, son amie; et enhn quelques autres fêtes ayant eu pour théâtre les Tuileries.

Il serait long et fastidieux de les décrire tous. Le plus fameux, le l)al de l'hôtel d'Albe, nous les rendra (hins h'ur pin sioiiomie générale.

On sait que l'hôtel d'.Vlbe, aujourd'hui disparu, était situé aux Champs-Elysées et s'étendait, avec ses jardins, à l'angle même de l'acluolle avenue de l'Aima.

L'impératrice Eugénie fut l'inspiratrice de la fête

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qui devait s'y tenir et cette fête fut merveilleuse.

Ou descendait dans le parc par uu magnifique escalier à double rampe et il avait été décidé que les tables du souper seraient dressées dans le jardin même, sur les pelouses. Mais pour exécuter ce plan, selon les désirs de la souveraine, il eût fallu détruire les écuries ainsi que d'autres bâtiments et jeter bas une partie descomunms de l'iiôtel.

Ce projet très coûteux, trop lent dans sa réalisation, fut remplacé par un autre plus simple, plus rapide, mais tout aussi somptueux. MM. Rubé et Cbaperou, décorateurs de l'Opéra, furent chargés de transformer les jardins, et bientôt le parc entièrement couvert et entouré par des arcades peintes au travers desquelles on voyait, en trompe-l'œil, toute une succession de bosquets et de paysages, otTrit un aspect magique.

L'hôtel môme se trouvait encadré par cette décoration et l'escalier disparaissait sous d'admirables tapisseries d'Orient qui étaient la propriété de l'Impératrice.

Tout le long des bosquets et des paysages, des femmes formant des groupes ou isolées, et représentant dans toute une vivante réalité, des nymphes, des naïades, aux cheveux poudrés d'argent et d'or, se tenaient en des attitudes étudiées; des femmes encore, en costume de page, faisaient le service de la salle à

manger réservée aux souverains et à leurs plus intimes amis et circulaient dans les salons ou dans les galeries couvertes des jardins, pour l'utilité des invités.

Lorsqu'il fut question de la toilette que Flmpératrice et quelques femmes de son entourage, adopteraient pour ce bal, il y eut d'interminables discussions.

L'Impératrice ayant choisi un coslume de Diane, tout fut mis en œuvre pour la satisfaire el le carquois, les cothurnes, la ceinture ornementée d'or massif, furent confiés au ciseleur Fanières. Cependant, la jeune femme ne revêtit pas ce travestissement. Lorsqu'elle l'essaya, on lui fit comprendre que, malgré la jupe de gaze qui l'accompagnait, ce costume était peu convenable pour elle. Elle se résigna à son abandon et prit, des lors, un simple domino blanc qu'elle échangea d'ailleurs plusieurs fois dans la soirée, contre d'autres dominos de nuances diverses.

Ce bal, je le répète, fut splendide, et le coup d'œil de l'escalier envahi par tous ces hommes et par toutes ces femmes parés et masqués — masqués du loup seuseulenienl — donnait l'impression d'une saisissante évocation d'un conte de fées.

Le grand succès de cette fête fut pour le jeune comte de Choiseul qui, ayant eu la pensée gamine de se vêtir en femme — en une sorte de soubrette Louis XV, — fut méconnaissable et joua si bien son rôle que plusieurs

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galants le poursuivirent de leurs assiduités et de leurs déclarations pendant fort longtemps avant et après le souper.

Le bal de l'hôtel d'Albe resta dans la mémoire de tous, et les bals qui le suivirent n'en furent, en somme, que la copie.

L'un d'eux donna, cependant, préte:xte à un fait sensationnel qu'il est intéressant de mentionner.

L'une des femmes de la Cour, un soir, aux Tuileries, se présenta d'une manière fort spéciale.

Costumée en japonaise, elle arriva en palanquin porté par des mondains travestis en mandarins, et lorsqu'on la déposa sur le seuil du château, elle apparut dans toute la séduction et dans toute la légèreté de vêtements des marchandes de sourires, habituées des I)aleaux de fleurs.

L'une des femmes le plus en renom sous le Second Empire, M°'° la comtesse de Castiglione, se montra dans ces diverses fêtes sous de très multiples aspects: en religieuse chez la Ijaronno de Mayendoff; en romaine au\ Tuileries; en dame de cœur aux Afiaires étrangères ; en une sorte de travestissement qu'elle affirma être la reproduction de la tenue des reines d'Etrurie, aux Tuileries encore.

Ce dernier costume lui valut d'être l'héroïne d'un incident de salon.

Comme elle passait, un poignard à la main, son beau bras nu étalant sa splendeur sculpturale le long de son corps, elle se trouva en face de M"" Gorscbakoff — une russe fameuse, aussi, qui eut sa célébrité eu Salammbô — et celle-ci lui décocba cette épigramme :

— Ah, madame, ([uel adorable costume de reine détrônée vous avez là!

Pour comprendre le mot de M'"' Gorscbakoff, il est nécessaire de dire qu'à cette époque l'étoile de la comtesse de Castiglione était en son déclin. Ce mot lit fortune et courut dans les salons au grand désespoir de la belle italienne.

M"'" de Castiglione était coulumiùre, d'ailleurs, d'aventures, et d'aventures parfois fort peu agréables.

J'ai raconté comment M. Caro devint amoureux d'elle après l'avoir vue chez M"" de Mayendolf, en religieuse.

Toute une histoire se rappoi'le à celte exhibition.

Sous la direction de la comtesse Stéphanie Tascher de la Paierie, une fête de bienfaisance devait avoir lieu chez M'"" de MayendotV, et M"" de Castiglione fut priée d'y prendre part en qualité de liguraute dans les tableaux vivants qui étaient très à la mode.

Dans le même temps, il arriva qu'un jour nal, sur la foi d'une indiscrétion, annonça que la comtesse paraitrait en effet, mais dans une presque complète nudité.

Costume do Diable noir, porté par M"' la princesse de Mctternicii; aux Tuileries, {D'après un croquis original.)

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C'est alors que, pour donner un démenti aux propos qui l'atteignaient, elle résolut de se montrer aussi vêtue que possible, ne laissant même point voir ses mains qu'elle avait admirables, et qu'elle choisit le costume de religieuse qui avait tant ému M. Caro.

Ce costume était, en vérité, très suggestif, ainsi qu'on dit aujourd'hui . Enlièrcmcnt noir, il enveloppait la comtesse de façon à ne permettre de deviner aucune de ses formes; les mains ramenées l'une sur l'autre et couvertes des vastes plis des manches, disparaissaient également et seul le visage, austèrement encadré d'un capuchon rapproché des tempes, était apparent. Une large croix blanche, sur l'épaule, prêtait simplement quelque impression de coquetterie à ce travestissement.

Le soir de la représentation, comme le secret de ce costume avait été rigoureusement gardé, comme on s'attendait à voir M'"" de Casliglione dévêtue ainsi qu'on l'avait afiirmé, lorsqu'elle apparut dans sa tenue sévère, il y eut, au fond du salon où avaient lieu les tableaux vivants, un coup de sifflet qui demeura toujours anonyme. A la suite de cet outrage, la comtesse se retira et resta pendant une semaine enfermée dans sa maison de Passy, couchée en des draps noirs ornementés d'argent et éclairée, seulement, par quelque veilleuse.

En romaine, dans un bal aux Tuileries, M"" de Castiglione fut moins cruelle aux regards du public.

Ce soir là, elle se montra nue presque, la chevelure dénouée et tombant sur les épaules. Sa robe, fendue sur le côté, laissait apercevoir la jambe sans maillot, elles pieds, posés sur de minces sandales, portaient en leurs doigts des bagues de grand prix.

Ce fut à ce bal, que M'"" de Castiglione fit oublier l'étiquette et que l'on monta sur des chaises, sur des banquettes, pour la voir, lorsqu'elle traversa les salons au bras du comte de Flamarens.

Son costume de dame de cœur, aux Allaires étrangères, ressemblait un peu à celui que porte la dame de ce nom, dans les caries à jouer. 11 élait plus sobre de plis et avait plus de ligne, plus de collant et sur la poitrine otlVait comme un symbole, aux amoureux et aux romanesques, un mignon cœur en rubis que protégeaient deux minuscules épées à la garde de brillants.

L'Impératrice ne se montra que rarement travestie. Elle parut, en bohémienne, aux Affaires étrangères; en dogaresse, parée des diamants de la Couronne, aux Tuileries, et en .lunon chez iM""'de Metternich. Son rang ne lui permettait guère que le domino, sous lequel d'ailleurs elle s'amusait à intriguer. Le pauvre M. Caro fut on se le rappelle, l'une des victimes de sa malignité.

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M"" la princesse de Metternich fut de celles qui osèrent le plus dans leurs costumes. Elle s'habilla, à Compiègne, en cocher de fiacre, pour une revue du marquis do Massa, et en diable noir, pour un bal aux Tuileries.

Dans son costume de cocher do fiacre, elle chanta des couplets dont la citation suivante donnera une idée, non pas littérairement, mais au point de vue de la légèreté qu'elle recherchait avec tant d'obstination.

Parfois, on modeste toilette.

Je conduis d'assez grand matin.

De Ijelles dames en caclietto Dont le but parait incertain.

Tantôt sur la place on m'arrête Et je cliarge un couple amoureux.

La dame a la jamlje bien faite.

Le monsieur parait fort heureux.

— Monsieur, Madame, à quel endroit?

Du coin de l'reil on se concerle.

— Allons où la campagne est verte ; Allons où la fougère croît.

Le samedi survient et, crac, Pour la noce il faut que j'attelle ; Et nous allons en ribambelle Faire trois fois le timr du lac.

En rentrant j'ouvre la portière Et souvent dans l'intérieur.

J'ai retrouvé la jarretière De la demoiselle d'honneur...

Cet extrait d'nne chanson qui fut applaudie à la Coiu'

paraîtra peut-être fade à la génération actuelle; mais, sous le Second Empire, si on était peu rebelle aux exhibitions audacieuses , on faisait volontiers l'oreille prude devant les mots. Or, M'"" de Metternich seule, pouvaitse permettre alorsdedire, devant l'Impératrice, les refrains du marquis de Massa et ceux qui avaient la vogue dans les cafés concerts. Plus Lard, quand elle eut familiarisé la Cour avec toute licence, les femmes de l'entourage impérial l'imilorent et ce fut aux TuilerieSj à Compiègne et à Fontainebleau, comme une émulation canaille — qu'on me pardonne cette expression — comme un écho ininterrompu des polissonneries de la rue.

M'"" de Metternich était laide et se vantait de sa laideur. Mais elle était bien faite et dans son travestissement de diable noir, elle fit voir ses jambes moulées dans un maillot sortant d'une jupe courte surmontée d'un corsage décolleté. Une toque cornue la coitlait malicieusement.

Dans un bal aux Tuileries également, il y euL un tableau que l'on nomma le Ballet des Abeilles. M""' la comtesse Molitor, la princesse Troubetzkoï, Magnan, de Lostende, la comtesse de Lépine et la baronne de Vatry se chargèrent de représenter ce tableau qui fut l'un des plus séduisants de tous ceux qui réjouirent la Cour. Chaque femme fut enfermée et amenée dans une

Costiiinc du Cocher de lïacrc, porté par M""" ki priticcsso de Metternich, en l'une des représculuti de CompiègQC. {D'après un croquis oriijinal.)

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ruche en paille dorée et à un signal, toutes ensemble sortirent de leur prison. Ce fut éblouissant. Très décolletées, les jambes dans un maillot et se perdant dans une jupe écourtée de danseuse, le corsage dessinant la taille et scintillant de tontes les couleurs de l'abeille, les actrices improvisées firent sensation.

M"' la comtesse de Pourtalès, parente de l'ancien ambassadeur de Prusse en France, fut l'une des femmes do l'entourage de l'Impératrice qui se montrèrent le plus volontiers et le plus souvent, dans la" séduction du travestissement. Le costume qui lui lit presque une célébrité fut celui qu'elle revêtit au bal de M"' de Metternich. Elle y vint en aimée et fut en effet acclamée. Son vêtement, en vérité, méritait d'être remarqué. Prise tout entière dans un maillot couleur chair, elle était voilée d'une jupe de gaze lamée d'or retenue à la taille par une ceinture ornée de pierreries, et son corsage qui s'appliquait à rendre tous les reliefs de la poitrine, était en étoffe précieuse. Ses pieds étaient protégés par des babouches qui valaient une fortune et sur sa tête cliquetaient des sequins.

Ce fut M'"" Gorschakoff et non M"'° de Castiglione, comme le conte la légende, qui parut aux Tuileries dans le costume de Salammbô, dans ce costume fameux qui fit scandale et qui, actuellement encore, est l'objet de tant de discussions et entretient la chronique.

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