INTRODUCTION
Dans le premier volume des Baluba-Hemba, l'Introduction fut consacrée à la civilisation méthodique de l'Afrique nègre. Le lecteur peut se rendre compte de l'utilité de la Collection des Monographies en matière civilisatrice. Les deux phénomènes sociaux traités, à titre d'exemple, ont montré la voie. On a pu constater le rôle joué dans l'analyse du phénomène religieux par l'auteur de la superbe Monographie des Baluba, le R. P. Colle, des Pères blancs d'Afrique. Nul mieux que l'éminent missionnaire n'était armé pour parler avec autorité. Les succès de son apostolat et de son Ordre sont connus. Par la seule lecture des longues pages que ce second volume consacre aux coutumes religieuses des Baluba, on a pu se rendre compte de la compétence ethnographique de l'auteur. Sur les sociétés secrètes africaines, la science ne dispose de rien de plus complet, à l'heure actuelle.
II est donc logique de réserver cette Introduction à l'utilisation des Monographies par la science de Thistoire des religions.
Nous nous proposons de montrer les services que peut rendre notre Collection aux diverses sciences sociales. Et bien que la classification sociologique nous pousserait à commencer par l'économie, la génétique et l'esthétique — ainsi qu'il a été expliqué dans l'Introduction du précédent volume — la contribution de la présente Monographie au phénomène religieux est telle, qu'il nous a paru convenable de réserver un tour de faveur à la science de l'histoire des religions.
Aussi bien, y sommes-nous invités, de façon instante, par M. Georges Foucart, le distingué professeur d'histoire des religions à l'Université d'Aix-Marseille.
Son livre récent. Histoire des religions et méthode comparative^ s'occupe, à de nombreuses reprises, de notre Collection de Monographies. Il en fait à la fois un éloge très instructif — dont nous lui sommes profondément reconnaissants — et une critique « améliorante » pleine de bienveillance — dont nous ne saurions assez le remercier. Il ajoute qu'il nous serait obligé d'exprimer notre opinion sur l'utilisation de notre Collection pour la méthode comparative qu'il propose et qu'il défend avec un talent si vigoureux.
Les pages qui suivent s'efforcent de satisfaire aux désirs de l'éminent professeur.
1 . M. Foucart atteste que, grâce entre autres, à la Collection de Monographies ethnographiques africaines, « l'appareil de références » dont dispose la science de
l'histoire des religions s'est perfectionné avec une rapidité remarquable et est susceptible de s'améliorer encore bien plus rapidement à l'avenir.
« L'appareil des références, répète-t-il à plusieurs reprises, se perfectionne rapidement; les progrès s'y marquent de jour en jour, et de plus en plus passent au second plan, comme sources documentaires, les anecdotes des voyageurs qui ont trop largement servi de références aux premières thèses totémistes. Rien que dans les trois ans qui séparent la présente édition de la précédente, la continuation de l'œuvre admirable, entreprise en ethnographie congolaise par la Belgique officielle ou universitaire (suite et élargissement, sous deux rubriques différentes, des splendides Annales du Musée du Congo ^ les huit volumes actuels des Monographies ethnographiques^ la publication de la Revue Congolaise^ pour ne citer que le plus important);... voilà assurément de quoi permettre à quiconque veut prendre la peine de les lire attentivement, de se faire une opinion motivée sur le « totémisme » africain qu'on prétend encore nous imposer. »
C'est l'écho des débats qui présidèrent à la naissance de l'entreprise des Monographies ethnographiques. Il y a sept ou huit ans, divers membres de la Société belge de sociologie, spécialistes en sciences religieuses, se plaignaient vivement de l'indigence des matériaux dont disposait l'histoire des religions. Leur critique portait principalement sur les sociétés dites primitives. On n'avait guère que des récits de voyageurs de passage. Parfois même ces témoins peu dignes de foi en matière aussi délicate que les choses religieuses, se contredisaient partiellement ou totalement. Comment établir des conclusions scientifiques sur des bases aussi fragiles ?
Les autres membres de la Société de sociologie, spécialistes en économie, en génétique, en art, en idéologie, en sciences juridiques et politiques aboutissaient à des conclusions plus ou moins identiques.
La conclusion de tous fut la même : il faudrait recommencer le travail de Sociologie descriptive de H. vSpencer sur des bases plus larges et le tenir à jour. La Société belge ne recula pas devant l'immensité de l'effort. Elle traça les grandes lignes de la future Encyclopédie.
On connaît la suite : les résolutions du Congrès mondial de Mons en 1905; la fondation du Bureau international d'ethnographie ; la première réalisation de l'œuvre pour la race nègre d'Afrique; la publication successive des onze premiers volumes de la Collection de Monographies africaines.
Puis successivement les témoignages de satisfaction des sociétés savantes, des congrès nationaux et internationaux, des expositions et des savants des diverses sciences sociales. C'est dans ce tableau que vient se placer la parole autorisée de M. Foucart, pour la science des religions.
Depuis sept à huit années, les progrès, en matière de documentation, ont été marquants. Nous en arrivons au point que les faits assemblés peuvent être utilisés pour la science. M. Foucart ne parle que des huit premiers volumes de Monographies. Voici le onzième. Et qu'est ce que ces onze publications en comparaison des quatre à cinq cent mille renseignements dont dispose à l'heure qu'il est le Bureau international d'ethnographie?
2. Dans la belle Introduction de son livre, M. le professeur Foucart écrit : « M. Van Overbergh a certainement rendu le plus précieux service à la science, en
dépouillant cet énorme répertoire de faits ; il a dégagé, en épargnant la longue lecture des contextes, le renseignement précis, portant sur tel point déterminé, et nettement isolé de la vie sociale et religieuse. » Mais il ajoute, à diverses reprises : « Son travail n'aura pas contribué à donner confiance à rhistorien des religions
dans la solidité de la démonstration ethnologique »
« A propos de faits tels que le totémisme, la survivance des morts, les caractères ou attributions des esprits ou des fétiches, l'absence ou l'inexistence d'un dieu suprême, des idoles, etc., on trouvera des assertions si diamétralement opposées, qu'une opinion moyenne est impossible à dégager. »
Il convient de distinguer le fait des contradictions et la conclusion que M. Foucart en déduit.
Pour ce qui concerne la conclusion, c'est une déduction de savant, qui discute les témoignages enregistrés par la Collection de Monographies. Elle intéresse les spécialistes en histoire de religions. Elle n'est pas une critique de la documentation elle-même. Aussi convientil de ne pas nous y attarder.
Quant au fait de l'enregistrement par les Monographies, des témoignages contradictoires, il m'apparaît comme une des conditions essentielles de l'impartialité objective de l'œuvre. Longtemps on nous en fit un grief. Mais, à la lumière de la discussion, le préjugé s'est dissipé. On admet maintenant que la documentation a pour devoir de rapporter tous les renseignements dans leur intégralité. Nous avons concédé que sur les auteurs de ces témoignages il fallait donner le plus de données possibles ; ainsi le savant serait mis à même de peser, dans chaque cas, la valeur du document.
Que, dans les premières Monographies les témoignages assez peu nombreux sur les phénomènes religieux produisent sur le lecteur l'impression qu'exprime M. Foucart, je le veux bien. Mais les volumes récents constituent un progrès évident. Les enquêteurs d'élite qui nous ont prêté leur aide avaient sur leurs prédécesseurs l'avantage de longs séjours et d'une préparation spéciale. Grâce à eux, les contradictions passent au second plan; leur témoignage paraît décisif en beaucoup de cas. Avant peu, j'en ai la certitude, les Monographies traiteront le phénomène religieux avec le même luxe de détails que les autres phénomènes sociaux, moins compliqués.
Un des buts scientifiques essentiels de notre méthode de signaler les contradictions, est d'attirer ainsi l'attention spéciale des enquêteurs de l'avenir. Ceux-ci ayant constaté le différend, s'efforceront de dégager la vérité. Us le feront avec un soin d'autant plus grand qu'ils auront connaissance des objections.
Il ne faudrait pas cependant exagérer la quantité de contradictions que les Monographies rapportent,quant au phénomène religieux. Elles sont peu nombreuses, en somme. La démonstration est facile. Prenons le dossier des numéros 101 à 122, relatif aux onze Monographies parues. Si les témoignages concernant le « totémisme » sont encore assez rares, ceux qui traitent de la « survivance des morts », des « caractères des esprits ou des fétiches », de « l'absence ou de l'existence d'un Dieu suprême », des « idoles » — qui sont les faits signalés par M. Foucart — sont aussi nombreux que concordants dans la généralité des cas.
Le numéro 113, par exemple, consacré au Monothéisme et au Polythéisme est singulièrement éloquent. La croyance
au Dieu unique s'en dégage avec une force singulière. Et si les témoignages sur une question aussi compliquée que la Providence laissent encore à désirer, ceux qui attestent les attributs du Dieu unique se précisent de plus en plus. Les contradictions du début n'apparaissent plus guère que comme une manière de mettre en relief les résultats acquis. Et pour peu que nous y joignons les documents des autres peuplades africaines qui n'ont pas ewQOXQ Monographie ^nhWée. mais qui figurent dans VEncyclopédie du Bureau international d'ethnographie, ces impressions s'accentuent au point de domner à l'esprit le plus critique et le plus prudent les éléments de la certitude scientifique.
3. M. le professeur Foucart veut bien appuyer à plusieurs reprises sur les excellents instruments de travail que constituent pour ses élèves les Monographies ethnographiques. « Je viens d'achever, écrivait-il encore tout récemment, la lecture du volume neuvième (les Baholoholo) de votre excellente série. Je suis véritablement plein d'admiration pour l'œuvre que vous accomplissez en publiant ces volumes et c'est le sentiment que partagent sans restriction tous nos étudiants. C'est le seul instrument de travail pratique. »
Rien ne saurait nous causer plus de joie que l'utilisation de nos Monographies par les élèves des Universités. En Belgique il y eut des initiatives remarquables. Cela s'explique : les Monographies parues intéressent surtout le Congo belge. La plupart ont trait aux spécialités géographiques, juridiques, économiques. D'autres pays, notamment d'Allemagne et des Etats-Unis nous sont parvenus des échos d'initiatives semblables. Le témoignage de M. Foucart prouve que la méthode pénètre
jusqu'auprès des étudiants des spécialités les plus complexes.
Ce n'est pas seulement le fait de Tutilisation de notre Encyclopédie par les jeunes savants de demain qui nous réjouit, c'est surtout la pensée que la méthode documentaire elle-même conquiert ainsi des sympathies qui ne tarderont pas à s'affirmer sur les terrains les plus divers.
Notre espoir est de voir réaliser dans les autres domaines de la pensée ce que nous avons essayé avec succès pour l'ethnographie des peuplades africaines.C'est à la jeunesse des Ecoles que nous pensions surtout quand nous posions les conclusions générales de l'étude sur la documentation internationale parue récemment dans la Vie Internationale :
a) La critique iuternationale s'accorde à reconnaître que l'œuvre ethnographique entreprise, l'essai en grand sur les nègres d'Afrique, a réussi.
Ce qui a été possible pour les noirs est possible pour les autres races.
Donc, la mission confiée par le Congrès Mondial de Mons (1905) peut être réalisée. 11 n'y a aucune impossibilité technique ni pratique.
Ce que l'initiative privée a pu, pourquoi les Gouvernements ne le pourraient-ils?
b) Pourquoi, au surplus, une méthode scientifique similaire ne serait-elle pas applicable aux autres sciences sociales? L'ethnographie est bien la plus compliquée, puisque dans sa notion large, elle embrasse, pour les peuples inférieurs, toute la vie sociale.
Uue objection a été faite : « Soit, a-t-on dit, vous avez prouvé que la méthode s'appliquait à la sociologie
descriptive ; mais vous n'avez pas fait la preuve pour la science sociologique elle-même. »
Sans nous attarder aux discussions théoriques, nous avons répondu par une application de la méthode à la sociologie elle-même. Un double essai a été tenté sur les systèmes de M. De Greef et de M. Ward, aussi distincts que possible. Le Mouvement sociologique international a publié l'une et l'autre étude. 11 s'est trouvé qu'il n'y avait aucune impossibilité. Au contraire; ce fut plus facile.
En l'absence de toute autre objection, la conclusion paraît s'imposer.
c) Il y a plus.
Si la méthode s'applique aux sciences sociales, pourquoi ne pourrait-elle s'appliquer aux sciences moins compliquées?
Les difficultés paraissent moindres à mesure qu'on descend les degrés de la hiérarchie des sciences.
Au reste, bien des essais ont été tentés victorieusement par des Associations internationales et même par des sociétés savantes nationales. Ceux qui ont été faits en Belgique et que j'ai étudiés de près sont tous démonstratifs. Aucun n'a échoué devant des difficultés d'ordre technique.
La voie est ouverte désormais.
d) Les grandes règles de la méthode peuvent être indiquées. 11 reste entendu qu'elles devront se plier aux exigences de chaque spécialité.
Outre les indications bibliographiques et iconographiques, l'Association internationale disposera de dossiers documentaires.
Chacun de ces dossiers comprendra « tout ce qu'on sait » sur la question envisagée; ils seront composés
d'autant défiches qu'il y aura de renseignements distincts; ces fiches seront classées toujours dans le même ordre, pour la facilité des recherches et des consultations.
Ces dossiers, tenus à jour, seront classés de la manière la plus pratique et la plus scientifique. Une classification par noms d'auteurs et deux ou trois classifications par ordres des matières paraissent s'imposer.
Les publications prendront, autant que possible, la forme de fiches détachables, de manière que chaque savant puisse les grouper an gré de ses hypothèses et de ses préférences.
Il est désirable que les revues techniques, relevant d'une même spécialité, publient leurs études de manière à ce que celles-ci soient utilisables, sans plus ample travail, par le Répertoire général adopté par l'Association internationale.
e) Il va de soi que, pour les matières qui le comportent, le Musée, qui n'est au fond qu'un conservatoire de documents, doit faire partie intégrante de la documentation. Dans chaque dossier de l'œuvre ethnographique, par exemple, sont classées non seulement les descriptions des objets de musées, mais l'indication précise de l'établissement où ils se trouvent. Bien plus, l'œuvre ethnographique a produit à l'Exposition universelle de Bruxelles (1910), un projet complet d'une disposition de Musée ethnographique, adaptée à la fois aux exigences du Répertoire, aux besoins delà science et à l'instruction du grand public (1). Pourquoi pareille conception ne serait-elle pas applicable aux autres sciences?
(i) Voir la description de ce projet, qui reçut la plus haute récompense à l'Exposition, dans V Introduction àe la Monographie des Kuhu (VI).
/) On a vu que le Gouvernement belge poursuivait énergiquement, par diverses institutions appropriées, la coordination des diverses bibliothèques publiques et semipubliques de Bruxelles, de manière à utiliser au maximum toutes les ressources de l'outillage scientifique et littéraire de la capitale. Ainsi se trouvera avant peu à la disposition des multiples Associations internationales qui ont leur siège à Bruxelles, toute la documentation bibliographique nécessaire à la constitution des dossiers. Un effort semblable a été réalisé dans plusieurs pays, sous des formes semblables; il devra Têtre partout oii des associations scientifiques internationales existent. D'autre part, le succès des mesures internationales pour favoriser les échanges des livres rares entre les diverses bibliothèques, lève les dernières difficultés. Désormais la possibilité de dresser le Répertoire général de la documentation en toutes matières ne peut plus être contestée. La voie est ouverte. L'effort à réaliser ne dépasse pas les lorces des Associations internationales. Que chacune d'elles se mette à l'œuvre! Le début du xx^ siècle doit cette leçon de solidarité aux générations qui montent.
Les critiques de M. le professeur Foucart sont plus intéressantes encore que ses éloges. Elles nous donnent l'occasion de faire un examen de conscience dont nos lecteurs apprécieront la portée. Nous choisissons les deux critiques principales : la première est relative à la part trop restreinte accordée à la religion dans le questionnaire ethnographique ; la seconde concerne les définitions dont il faudrait faire précéder le questionnaire.
1. L'Histoire des Religions de M. Foucart renferme divers passages constatant le regret de l'auteur de ne pas voir donner par notre questionnaire une importance plus grande aux religions.
« J'aurais voulu parler comme il convient, écrit-il, du « questionnaire » parce qu'il n'est probablement pas du sujet plus important. L'enquête ethnographique tout entière et — pour ce qui nous occupe seulement ici — la compréhension exacte des religions des non-civilisés dépendent entièrement de la façon dont le programme d'enquête sera tracé. Sans doute De Jonghe a-t-il raison de penser que l'enquête elle-même vaut moins par l'ordre adopté et la rigidité méthodique des subdivisions que par les dons naturels et par les connaissances de l'observateur. 11 n'en est pas moins certain que l'utilisation des renseignements susceptibles d'être fournis par les résidents est liée à la façon dont les questions seront clairement divisées, et à la netteté de la méthode générale des recherches. 11 n'est rien de plus difficile que de rédiger d'une façon satisfaisante l'intitulé d'un questionnaire de ce genre.... Pour l'instant je me place ici exclusivement au point de vue de l'histoire comparée des religions, et je ne signalerai que le plus indispensable. 11 est certain qu'envisagés sous cet aspect, les questionnaires actuels sont fort défectueux. J'écris ceci ayant sous les yeux, la série principale des questionnaires rédigés dans les vingt dernières années, soit à la suite de congrès, soit à l'occasion de missions particulières, soit enfin sous les auspices d'un gouvernement à l'usage de ses fonctionnaires coloniaux — par exemple, celui édicté par la Belgique pour le Congo, et qui est probablement le meilleur de tous. Le progrès est incontestable depuis le pro-
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gramme élaboré jadis par la Société d'Anthropologie de Paris. Mais avec quelle peine se dégage peu à peu la vision préalable des questions à poser et de la façon dont il faut les grouper quand il s'agit de phénomènes religieux. Aussi, dans les Monographies ethnographiques, qui comprendront peut-être un répertoire total de cinquante volumes et plus de la moitié des non-civilisés du continent africain, la forme purement matérielle du fait observé a servi de base à la classification. Elle oblige souvent à lire toute la Monographie pour dégager les renseignements essentiels, La section consacrée à la religion ne contient pas le dixième de ce qui est vraiment phénomène religieux. Les mets interdits ou défendus sont à V alimentation, de même que l'anthropophagie (!); l'importante série des mutilations, cicatrisations et tatouages est dispersée sous diverses rubriques. Les coiffures sacerdotales ou celles des chefs, les masques des féticheurs (ceux-ci d'ailleurs à peine étudiés), nombre d'ornements ayant un caractère de talismans, mis à l'occasion de cérémonies religieuses, se trouveront aussi au vêtement. Les « initiations » des jeunes hommes, des féticheurs, des sorciers, des médecins, etc., figurent à \ éducation, les pratiques et les croyances animistes sont classées aux autres stades de la vie sociale (naissance, puberté, mariage, mort); trop souvent ce qui, dans le chant, la danse, la musique, les fêtes mimétiques, les figures ciselées ou sculptées, etc., a un caractère nettement magico-religieux est placé aux divers arts et métiers, comme si l'essentiel était l'exécution matérielle ou technique, \ enquête sur la valeur interne de chacune de ces choses, de chacun de ces actes ou objets, est trop souvent négligée ou passe inaperçue. Enfin, aucune préoccupation n'apparaît de rechercher ou de noter ce qui subsiste de
la vieille religion-magie dans Texécution des actes techniques ou des manifestations de l'activité humaine, telles que la pêche, la chasse, l'agriculture, la vannerie, les métaux. A tout instant, on devine, à un détail fugitif, tout ce que Von apprendrait d'intéressant si C attention de V enquêteur s'était portée de ce côté avec une insistance suffisante.
« En somme, la question religieuse ne paraît pas avoir été comprise synthétiquement dans les définitions préalables qui ont servi de base à la rédaction des questions. La religion y apparaît réduite au m.inimum de l'observation matérielle de quelques rites et de quelques croyances sur le vieux plan des premières recherches des voyageurs d'autrefois, guidés par les Conseils aux voyageurs, les Hints to travellers OU les Instructions des anthropologues de l'ancienne école. 11 n'est que juste, après ces critiques, de louer comme il convient le grand progrès des enquêtes de nature spécialement religieuse manifesté dans les derniers volumes parus, grâce au zèle de M Van Overbergh. Progrès d'autant plus méritoire que par la force des choses, le plan général reste soumis à la répartition initiale des questions. M. Halkin a été le premier à y réformer ce que l'ordre qu'il avait proposé avait de défectueux (t. VII, les Ahahua) en multipliant les renvois nécessaires de section à section. »
Cette longue citation permet de juger à la fois de la manière d'argumenter de M. le professeur Foucart et de la portée de sa critique.
On ne peut que lui savoir gré d'accumuler ainsi les motifs de son opinion. On le comprend du premier coup. C'est une base de discussion excellente. Pour ma part, je remercie M. Foucart d'avoir bien voulu appliquer cette méthode puissante à la critique du questionnaire ethnographique, que nous employons depuis huit ans.
Je me hâte d'avouer que cette critique se justifie admirablement lorsqu'on se place au point de vue de son auteur : la spécialité de l'histoire des religions. Je dois ajouter que sa valeur me paraît diminuer à mesure qu'on s'éloigne de ce point de vue exclusif pour tendre de plus en plus vers le point de vue de la Sociologie descriptive, dont le phénomène religieux n'est qu'un des aspects du phénomène idéologique, qui lui-même n'est qu'un des sept phénomènes sociaux fondamentaux.
Le savant, spécialiste en histoire de religions, est tenté, sinon d'exagérer l'importance de ses études, du moins de se cantonner plus ou moins exclusivement dans le domaine de sa spécialité. M. Foucart se place sur ce terrain. « L'étude des phénomènes religieux, écrit-il dans l'Introduction de son livre, n'est donc de toute manière qu'une partie de la science ethnographique, et non toute <:etie science. C'est de cette partie que j'entends m'occuper ici exclusivement. » De là, il résulte naturellement que M. Foucart ne cherche dans les Monographies, nonseulement ethnographiques, mais sociologiques, que la partie qui intéresse ses études. Ainsi préoccupé, il court tout droit vers la partie du questionnaire qui s'occupe expressément du phénomène religieux. Le questionnaire, ainsi interrogé, depuis le n^ 101 jusqu'au 122 inclusivement, lui présente les divers aspects essentiels de la religion chez les primitifs, au sens large.
Nous n'avons ici ni le temps ni l'intention de discuter sur la formule et la teneur de chacune de ces questions. Ce que nous affirmons, appuyés sur notre expérience de sept années d'enquêtes pratiques, c'est que toujours nous sommes parvenus à faire entrer les renseignements qui nous furent apportés, sous une des 22 rubriques du
questionnaire. Ceci prouve tout au moins Tampleur suffisante des libellés, pour les besoins constatés jusqu'ici.
Entendons-nous bien.
Le libellé des numéros du questionnaire n'est jamais qu'indicatif et exemplatif. Il appelle l'attention de l'enquêteur sur tel ou tel aspect de la vie sociale ou individuelle. Mais il va de soi et c'est l'esprit qui domine toute l'enquête ethnographique depuis ses origines, que l'observateur d'une peuplade a le champ libre, pour chaque numéro, d'aller aussi loin que possible dans la description du phénomène qu'il décrit. Il n'a pas seulement à répondre aux questions et sous-questions formulées, mais à noter tout ce qu'il voit ou entend, que le questionnaire le contienne expressément ou non. Ce que nous affirmons, après sept ans d'expérience, c'est que tous les renseignements ainsi obtenus — qu'ils répondent aux termes des questions ou non — c'est que nous, qui dépouillons ces enquêtes, nous avons pu classer sans difficulté tous les documents relatifs au phénomène religieux proprement dit, sous les diverses rubriques 101 à 122 de la Vie religieuse du questionnaire Halkin, approuvé par la Société belge de sociologie.
Le lecteur ne peut pas méconnaître cet esprit large qui anime le questionnaire, pour peu qu'il se donne la peine de l'examiner. En tête du chapitre consacré à la Vie religieuse^ par exemple, se trouve ce Nota bene explicatif :
« Idées religieuses... : Les exposer, sans les discuter, ni les apprécier. Constater des faits, les décrire. Ne pas entrer dans des détails sur les grandes religions dont les principes, les théories, les tendances sont connues. S'attacher surtout à analyser les idées religieuses du
peuple, noter chaque fois si chacun possède des idées vagues, imprécises ou précises sur sa reh'gion et ses croyances ; quelle importance prennent ces croyances dans sa vie morale^ dans sa vie journalière \ si, pour l'indigène, sa religion est une explication suffisante de ce qu'il voit ou de ce qu'il croit. Ne rien oublier, pas même an tout petit détail Ne pas chercher dans la religion des incultes des traces de la Révélation primitive et insister sur les contradictions qui existent dans les idées religieuses d'un même individu. »
Si donc, le questionnaire n'est qu'indicatif et non limitatif, si tous les documents religieux proprement dits recueillis jusqu'ici ont pu être rangés sous les rubriques du questionnaire réservées à la religion proprement dite, ne convient-il pas de conclure que jusqu'ici, pour les peuplades nègres africaines tout au moins, l'outil d'enquête qu'est le questionnaire de M. Halkin ne s'est pas montré insuffisant?
Ceci pour mettre au point l'affirmation que formule M. Foucart : « La religion y apparaît réduite au minimum de l'observation matérielle de quelques rites et de quelques croyances sur le vieux plan des premières recherches des voyageurs d'autrefois. » Pour qui connaît la portée des termes du questionnaire Halkin dans la partie qui concerne le phénomène religieux proprement dit, une telle affirmation paraîtra injustifiée. Si ce point continuait à être contesté, je suis prêt à poursuivre un débat contradictoire détaillé. Mais j'ai des raisons de croire que l'argumentation qui suit donnera pleine satisfaction.
Bien entendu, nous n'avons parlé que du phénomène religieux proprement dit. Ceci suffit déjà pour mettre
au point le sens de l'affirmation de M. Foucart, qui déclare que « la forme purement matérielle du fait observé a servi de base à la classification Halkin. » Il convient de s'entendre sur « la forme purement matérielle du fait observé », en tant qu'elle s'applique au phénomène religieux proprement dit, c'est-à-dire en tant que spécifiquement différent de tout autre phénomène social. M. le professeur Foucart ne peut pas vouloir dire que la Vie religieuse de la peuplade au sens précis du terme (101 à 122), et qui est un des phénomènes les plus idéologiques qui soient, n'ait eu droit à la place spéciale qu'elle occupe dans le questionnaire, qu'à raison de « la forme matérielle du fait observé ». La forme « matérielle » du phénomène religieux n'en est évidemment qu'une partie minime, qui à elle seule ne peut absorber la partie essentielle, celle-ci devant seule entrer en ligne de compte pour le principe de la classification.
11 est à penser que M. Foucart a voulu affirmer qu'en dehors du phénomène religieux proprement dit (101 à 122), la « forme matérielle du fait observé » a servi de base à la classification Halkin. »
Dans ce cas, son opinion ne s'appliquerait plus au phénomène de la vie religieuse proprement dite, mais aux diverses manifestations de la vie religieuse dans les autres phénomènes sociaux : en matière économique, génétique, juridique, politique, etc.
Nous en revenons alors à la distinction qui faisait la base de notre Exposition scientifique de la vie religieuse chezlesFangs,dansla classe des sciences de l'Exposition internationale universelle de Bruxelles en 1910. Notre Introduction au volume VI (les Kuku) de la Collection des Monographies ethnographiques l'explique longuement.
Ce qui nous pousse à penser que telle est peut-être bien l'opinion du savant professeur, c'est que les exemples qu'il aligne font tous partie de cette catégorie de « phénomènes sociaux ayant un caractère religieux. »
En 1910 à Bruxelles, notre Exposition démontrait à l'évidence que dans une peuplade primitive, il ne fallait pas seulement considérer le phénomène religieux proprement dit, mais, en plus, l'aspect religieux des autres phénomènes sociaux. Pour chacun de ceux-ci, des documents d'une portée indiscutable étaient exposés : on voyait la vie religieuse dans le phénomène économique, dans le phénomène familial, dans le phénomène esthétique, dans le phénomène idéologique, dans le phénomène moral, dans le phénomène juridique, dans le phénomène politique.
« L'étude du phénomène religieux serait incomplète, disait le commentaire, si elle se bornait à l'idéologie purement religieuse. Comme trop d'hommes pratiques sont portés à croire que la religion est un phénomène superficiel, dont le civilisateur — qu'il soit missionnaire ou administrateur — ne doit presque pas tenir compte, il est utile, sinon nécessaire de montrer, par des exemples indiscutables, que pour le primitif, notamment pour nos Fangs, la préoccupation religieuse se retrouve dans la plupart des actes de leur vie. La religion pour eux est comme une atmosphère dans laquelle leur esprit baigne constamment. »
Sur tous ces points, je pense que notre accord avec -M. le professeur Foucart est complet. Lorsqu'il dit : « La section consacrée à la religion ne contient pas le dixième de ce qui est vraiment phénomène religieux », — question de proportion mathématique à part — , nous
ne différons pas d'avis, ainsi que le lecteur a pu en juger par nos explications et citations.
Reste l'objection, relative au questionnaire.
« Si nous sommes d'accord en principe, pourrait dire M. Foucart, pourquoi ne seriez-vous pas de mon opinion en ce qui concerne la disposition du questionnaire? »
Que critique le distingué professeur?
Que « les mets interdits ou défendus se trouvent à V alimentation », que les «coiffures sacerdotales ou celles des chefs, les masques des féticheurs, nombre d'ornements ayant un caractère de talisman, se trouvent aux vêtements », que « les initiations des jeunes hommes, des féticheurs, des sorciers, des médecins, etc., figurent à l'éducation », que les pratiques et les croyances animistes sont classés aux divers stades de la vie sociale », etc..
Notre réponse sera aussi détaillée que possible.
Que ces aspects religieux de certains phénomènes sociaux, de la plupart des phénomènes sociaux, ajouterions-nous volontiers (voir plus haut) doivent être observés et notés aus'si soigneusement que possible! D'accord.
Qu'il faille choisir entre les méthodes pour obtenir ces renseignements la meilleure possible! D'accord.
Que parmi ces méthodes relatives au questionnaire, il y en ait surtout deux qui doivent retenir l'attention : celle de M. le professeur Halkin et l'autre, disons celle qui se dégage de la critique de M. le professeur Foucart! D'accord.
La difficulté surgit au moment précis où il faut appliquer les idées d'accord à un questionnaire déterminé. Le questionnaire Foucart n'a pas encore paru; nous ne pouvons donc le discuter à fond ; nous risquerions de nous tromper. Quant au questionnaire Halkin, il est pra-
tique plutôt que théorique : combien de fois ne l'ai-je pas fait observer dans les Introductions de la Collection de Monographies ethnographiques !
Lorsque ce questionnaire Halkin fut discuté à la Société belge de sociologie, la critique de M. Foucart fut produite avec beaucoup de force par nos spécialistes en histoire des religions. Mais ce ne fut pas tout. Les spécialistes des autres phénomènes sociaux reproduisaient la même critique, chacun du point de vue de sa propre spécialité. Les économistes, par exemple, disaient : « La section consacrée à l'économie proprement dite ne contient pas la cinquantième partie de ce qui est le phénomène économique. Le phénomène économique n'est-il pas de tous les phénomènes sociaux le plus général ? » Et, ainsi des autres spécialistes. Pour donner satisfaction à ces demandes, également justifiées, il eut fallu faire au moins sept questionnaires différents.
Un synthétiste exprimait l'opinion qu'il eut peut-être mieux valu de poser, à chaque question, sept sous-questions capitales relatives chacune à l'aspect correspondant aux sept phénomènes sociaux essentiels.
Finalement, lassés de se buter à des impossibilités, du moment que chacun voulait faire œuvre parfaite en sa spécialité, les membres de la Société belge de sociologie s'entendirent sur le questionnaire le plus pratique possible. Ce questionnaire ne devait pas s'adresser à des « spécialistes » seulement (1) mais à des observateurs sociaux les plus divers, savants ou non, qui auraient à rapporter une pierre à l'édifice de nos connaissances sur l'une ou l'autre peuplade. Pour chacun d'eux, le questionnaire
(i) Qui détailleraient eux-mêmes la partie du questionnaire concernant leur spécialité avec la plus grande facilité.
serait indicatif, éveilleur d'idées. Tout résident, qu'il fut commerçant, administrateur, missionnaire, ingénieur ou agriculteur, médecin ou magistrat, blanc ou nègre, pourrait fournir une contribution utile. Tel qui avait observé à fond la construction d'une maison et ses raisons d'être pourrait apporter le résultat de son observation tout comme tel autre qui avait découvert les rites d'une société secrète et leur explication. Le questionnaire disait à tous : « Il y a un grand livre qui se fait en Europe sur les peuplades africaines, écrivez-y votre page, voici quelques échantillons des sujets que nous vous signalons. Choisissez la question ou les questions qui vous plaisent et que vous connaissez bien. »
Que le lecteur, au courant de ces idées, lise maintenant le préambule du questionnaire :
« Ce questionnaire a essentiellement le caractère d'un aide-mémoire pratique dans lequel les termes scientifiques ont été réduits à leur minimum... Afin de ne pas trop allonger ce questionnaire, toutes les formules de politesse ont été laissées de côté et les questions ont été posées très brièvement; d'autre part, nous n' avons attiré l'attention que sur les faits principaux, chacun étant instamment prié d'intercaler toutes les observations qu'il trouvera à y ajouter. »
C'est déjà clair. Voici qui l'est davantage : c'est encore un passage de l'Introduction du questionnaire Halkin :
« La Société belge de sociologie prépare un certain nombre de questionnaires spéciaux pour l'étude d'une ou de plusieurs coutumes importantes au point de vue sociologique; ils seront envoyés sur demande (voir question no 203). »
Ces questionnaires détaillés et approfondis correspondent si adéquatement à la partie positive de la critique
de iM. Foucart que je me demande s'ils ne lui donnent pas satisfaction pleine et entière.
En ce qui concerne plus spécialement le phénomène religieux, un questionnaire approfondi est sur le métier, depuis plusieurs années. Il ne s'occupe pas seulement de la vie religieuse proprement dite (101 à 122), avec toutes les sous-questions aux questions qui y figurent maintenant, et que la matière comporte, mais aussi de \ aspect religieux de tous les autres phénomènes sociaux. Et, circonstance de nature à satisfaire davantage encore M. Foucart : la réalisation de cette œuvre a été confiée, par la Société belge de sociologie, à un égyptologue. Nous avons pensé, en effet, que les découvertes de la civilisation égyptienne avaient acquis une telle portée, pour l'Afrique notamment, que rédiger le questionnaire approfondi d'après les connaissances que nous avons de la religion égyptienne était sinon nécessaire, du moins de la plus haute utilité.
Dans l'opinion des membres de la Société belge de sociologie donc, les questionnaires détaillés devaient compléter le questionnaire général. Partout oii il se trouverait un observateur social de « grande allure », capable d'approfondir un ou plusieurs phénomènes sociaux, ces questionnaires détaillés seraient adressés sur demande.
C'est en tenant compte de cette double solution du problème-questionnaire, qu'il convient d'apprécier le libellé du Questionnaire Halkin.
Or, M. Foucart convient que l'aspect religieux des phénomènes sociaux autres que le phénomène religieux est bien souvent signalé, par une sous-question, à un certain nombre de numéros. C'est une manière pratique de résoudre le problème. A chaque détour principal du chemin, l'attention de l'enquêteur est attirée de ce côté.
Et il ne faudrait pas croire que ces sous-questions soient tellement dissimulées qu'elles n'apparaissent qu'aux spécialistes très avertis.
Voici deux exemples relatifs au premier fait signalé dans la partie critique de la note de M. Foucart. Les sous-questions visées, nous les soulignons :
« 24. Repas. — Combien par jour? Qui les prépare? Sont-ils pris en commun? Toute la famille ensemble? Les hommes à part? Les femmes à part? Les esclaves à part? Individuellement ? Existe-t-il une interdiction de regarder manger certaines personnes? Sanction aux dérogations à cette interdiction. »
« 25. Mets permis et défendus. — En existe-t-il? Lesquels? En quelle saison sont-ils défendus ou permis ? Raisons populaires de ce fait, religieuses, sociales, coutumes, hygiène? Mets réservés au sexe, aux enfants, aux personnes de rang élevé? Leur préparation est-elle spéciale. »
Maintenant en fait, comment les choses se passentelles?
Un enquêteur qui s'intéresse à ces questions, demande, neuf fois sur dix, quoi ? Le questionnaire approfondi et détaillé? Non. Avant de répondre à ces sortes de questions, neuf fois sur dix, il demande des renseignements complémentaires.
Ces renseignements complémentaires, il les trouve généralement dans une des cinq sources suivantes :
a) Ou bien il consulte les Monographies parues, s'il les trouve à sa portée et presque toujours il se tire d'affaire.
h) Ou bien il consulte le commentaire du Questionnaire de M. Halkin, signalé dans \ Introduction au volume VU de la Collection des Monographies, relatif aux Ababua. Le livre a pour titre : « Cours d'ethnographie et de géographie
humaines ». M. le professeur J. Halkin y explique chacun des numéros du Questionnaire. L'enquêteur qui a recours à cette source n'en a jamais demandé davantage.
c) Ou bien, il a lu la fin àeV Introduction du Questionnaire lui-même, ainsi formulée : « Les réponses aux questions ci-après devront être renvoyées à M. Cyr. Van Overbergh, président de la Société belge de sociologie, à Bruxelles, ou à M. Joseph Halkin, professeur de géographie ethnographique à l'Université de Liège ». Dans ce cas, il écrit à l'un ou à l'autre; ceux-ci sont toujours prêts à fournir les explications désirées.
d) Ou bien il connaît quelqu'un des collaborateurs des Monographies parues ou à paraître — il y en a des centaines — et le plus souvent ce collaborateur s'empresse de donner le renseignement demandé ou d'indiquer la source autorisée.
e) Ou bien il a recours directement au Bureau international d'ethnographie, qui possède un service organisé pour résoudre les difficultés posées et répondre sur le champ à toute question d'un collaborateur réel ou d'intention.
Lorsque M. Foucart déclare qu' <c à tout instant, on devine, à un détail fugitif, tout ce que l'on apprendrait si l'attention de l'enquêteur s'était portée de ce côté avec une insistance suffisante », il n'a pas songé peut-être aux dessous d'une enquête semblable à la nôtre et au patient labeur que nous venons de signaler. Le P. Colle, l'auteur de la Monographie des Baluba, avait coutume de dire : « Je me sens dans l'état du citron que vous pressez pour en faire sortir tout le jus. »
Il y a plus. Si d'aventure le correspondant qui demande ces explications avant de répondre au Questionnaire prouve d'une manière quelconque, qu'il est apte à fournir
des renseignements inédits et détaillés — sur <^ les mets interdits ou défendus », par exemple, — le Bureau international d'ethnographie avisé, s'arrête généralement à Tune ou l'autre des trois attitudes suivantes :
Ou bien, il entretient directement des relations écrites suivies avec ce correspondant, présumé en puissance de fournir des renseignements de choix; et alors, c'est un véritable interrogatoire sur faits et articles, à distance. Nos dossiers regorgent de semblables documents.
Ou bien, il met ce correspondant en rapport direct avec ceux de ses hommes de confiance — généralement un collaborateur ancien des Monographies déjà formé — qui a pour mission de s'entretenir avec le correspondant et d'extraire de lui « tout ce qu'il sait ». Ce procédé donne d'excellents fruits.
Ou bien, profitant de ce que le prédit correspondant est rentré en Europe, pour raison de congé, de maladie,etc., il lui dépêche un ou deux de ses interrogateurs entraînés qui parviennent souvent à des résultats magnifiques.
C'est à cette dernière méthode notamment que j'eus recours dans mes relations avec le R. P. Colle, l'auteur de la présente Monographie desBaluba-Hemba(volumesX et XI). Ses études antérieures, publiées dans la Revue des PP. Blancs d'Afrique, avaient attiré l'attention du Bureau international d'ethnographie. J'appris que le P. Colle devait rentrer en Europe. Dès son arrivée, il fut mis par ses supérieurs en rapport avec nous. Il ne fallut pas de nombreux entretiens pour juger que ce missionnaire éminent était un observateur d'élite. Il fut soumis « à la question » pendant plus de deux ans, à raison d'une ou de deux séances par semaine. Un sténographe recueillait souvent ses déclarations; d'autres fois son interlocuteur rédigeait; plus tard ce fut le P. Colle lui-même qui
XXX î
prit l'habitude, après chaque entretien, de mettre sur papier son propre témoignage. Dans tous les cas, cette première notation était revue et corrigée par l'auteur, à tête reposée; souvent, il interrogeait lui-même ses collègues et ses collaborateurs d'Afrique ; combien de fois n'écrivit-il pas au fond du Katanga pour dissiper une obscurité ou obtenir une précision! Lorsque le renseignement ainsi corrigé me revenait, je critiquais l'emploi de certains termes; nous découvrions ensemble la nuance précise de l'idée, et ensemble nous tâchions de trouver l'expression juste. Le P. Colle remportait le manuscrit et réfléchissait encore, interrogeant parfois à nouveau ses souvenirs, ses notes et ses collègues. Quand enfin le document me parvenait signé et mis en page, j'avais l'impression d'avoir obtenu de ce collaborateur admirable « tout ce qu'il savait et rien que ce qu'il savait ».
Cet interrogatoire détaillé et vivant, je le crois fermement, dépassera toujours le rendement des questionnaire « morts » les plus approfondis.
Et voici qu'après ce travail de deux ans, le P. Colle est reparti en Afrique, parfaitement au courant des meilleures méthodes d'observations ethnographiques. Il a la volonté d'initier pratiquement à l'enquête ethnographique tous ses collègues de la Province Orientale. Il a résolu les difficultés pour lui-même; il est un maître incomparable. Son professorat à l'Ecole coloniale de Bruxelles prouve d'ailleurs ses qualités d'homme d'enseignement.
Lorsqu'il nous quitta, voici six mois, il me dit : « Maintenant je vois ce qu'il nous faut encore découvrir pour connaître à fond nos chers Baluba. Comptez sur moi pour pousser cette fois l'enquête aussi loin que possible. »
Voilà, M. Foucart, les grands pionniers de notre
science documentaire. Ils ont vécu de longues années au milieu de la même peuplade; ils ont voyagé assez pour en connaître approximativement un certain nombre d'autres ; ils connaissent à fond la langue de « leurs nègres », les usages et les légendes; ils ont conquis leur confiance jusqu'au point de provoquer des confidences, d'ailleurs contrôlées, sur les sociétés secrètes; ils sont revenus en Europe et sans aucune préoccupation d'école ni de théorie, avant même de connaître celles-ci, ils ont déposé; ils ont signé leur témoignage après de longues réflexions et de sérieuses discussions sur la portée des termes employés. Puis, ils se sont initiés à la science, aux meilleures méthodes d'observation ; ils ont constaté les lacunes de leur éducation scientifique antérieure et courageusement les ont comblé avec les maîtres les meilleurs. Ils repartent pour une étude, aussi approfondie que possible, des populations qu'ils ont décrites dans un volume comme celui qui suit cette Introduction. Connaîton une préparation plus qualifiée, offrant des garanties plus choisies ?
Dans des cas de l'espèce, qu'importe que nous ayons des questionnaires généraux ou spéciaux, exemplatifs ou limitatifs? Des observateurs sociaux comme le P. Colle débordent les questionnaires et les interrogatoires. Il suffit de leur donner des directives de recherches. Leur peuplade est leur laboratoire.
Et des hommes de ce genre ne sont plus des exceptions.
Depuis sept ans, combien se sont formés eux-mêmes ou ont été formés par le Bureau international d'ethnographie, les Instituts de géographie, les Universités, etc., dans divers pays.
Nous ne sommes plus en 1905, au moment oîi la
Société belge de sociologie approuvait le Questionnaire Halkin, comme instrument général et pratique de l'enquête ethnographique. Alors, il fallait « éveiller », par ces 202 questions l'esprit des explorateurs présumés capables de fournir des renseignements. Maintenant, l'éducation de beaucoup d'entre eux est faite. En voulezvous une preuve extrinsèque, puisée en dehors de notre œuvre? Comparez les revues de géographie et d'ethnographie de 1913 à ces mêmes revues d'il y a 7 ou 8 ans. En ce temps-là les études ethnographiques étaient rares et peu fouillées. Aujourd'hui, elles sont aussi nombreuses que scientifiques.
Savez-vous la recommandation que le Bureau international d 'ethnographie et la Collection de Monographies ethnographiques font actuellement à leurs collaborateurs :
« Voici notre questionnaire général, disent-ils ; il est bon ; il a fait ses preuves. Il est éclairé de la lumière de onze Monographies réalisées sur ce plan et publiées. Aucun autre questionnaire ne peut aligner de tels états de service, jusqu'à présent. Mais, si pour une raison ou pour une autre, vous préférez utiliser un autre questionnaire, ne vous gênez pas. Prenez ce questionnaire qui a vos préférences. Nous dépouillerons votre travail — en réponse à ce questionnaire de votre choix — renseignement par renseignement et nous classerons ces renseignements dans l'ordre de nos cinq collections documentaires.
Donc, si le questionnaire promis par M. Foucart, vient prochainement à jour, nous dirons à nos collaborateurs, spécialement désireux d'étudier le phénomène religieux :
« Nous vous signalons le questionnaire Foucart. C'est i'œuvre d'un historien éminent en matière religieuse. Si v^ous préférez répondre à ce questionnaire plutôt qu'au
questionnaire Halkin, nous n'y voyons aucun inconvénient. L'essentiel est que nous ayons le plus de renseignements exacts possibles. Nous nous chargerons de les classer dans nos collections. »
Cette attitude de tolérance n'est pas nouvelle. Déjà en 1905, en tête du questionnaire Halkin, la Société belge de sociologie avait tenu à exprimer ceci :
« En attendant la publication de ces questionnaires plus étendus et particuliers à telle ou telle coutume ou institution, voici une liste des questionnaires récents et dont l'emploi est à recommander (suit une liste de questionnaires français, anglais et allemands). » Pouvait-on être plus éclectique? N'était-ce pas dire, dès le début : « L'essentiel pour nous, c'est le renseignement exact et précis. Tout le reste est moyen. Parmi ces moyens, nous vous signalons notre Questionnaire) mais il en est d'autres. Prenez celui qui vous plaît le plus, si vous l'avez sous la main. Mais envoyez-nous vos documents, afin que nous les classions dans notre Répertoire général. »
Après ces explications détaillées, je crois bien que M. Foucart conviendra que la partie essentielle de sa critique ne porte guère contre le Répertoire général (et ses cinq classifications) du Bureau international d'ethnographie, ni même contre les Monographies ethnographiques.
Pour ces dernières, la méthode suivie dans la Monographie des Ahahua par M. Halkin lui-même, lui donne pleine satisfaction; il en convient. Le système des renvois est fécond, en effet, et nous le généraliserons peu à peu.
Nous le généraliserons, c'est-à-dire que nous n'appliquerons pas seulement ce système au phénomène religieux, qui seul intéresse M. Foucart, mais aussi aux autres phénomènes sociaux. Pratiquée avec mesure, cette manière de procéder peut donner de bons résultats.
Mais il y a mieux, à notre avis. Que M. Foucart et ceux qui pensent comme lui — quelle que soit leur spécialité — veuillent bien étudier d'un peu près la fin du volume : LES NÈGRES D'AFRIQUE. Ils y trouveront une
table coordonnée des matières d'après notre classification sociologique, s'appliquant aux dix premiers volumes de la Collection des Monographies ethnographiques. Cette coordination groupe les phénomènes sociaux dans Tordre de leur généralité décroissante et de leur complexité croissante. Le phénomène religieux est placé en tête du quatrième phénomène social, le phénomène idéologique. Les numéros 128 à 145 correspondent à l'animisme (101), aux mânes (102), aux fétiches (103), aux totems (104), aux idoles (107), aux cultes des phénomènes physiques (108), au monothéisme ou polythéisme (113), aux dieux (120), à la mythologie et au folklore (118), aux Manifestations religieuses sociales (116), à la magie (106), aux rites et cultes (117), aux temples (121), à l'âme humaine (109), à la vie future (110), au sacerdoce (122), à l'éducation spéciale du prêtre, du féticheur, du sorcier (74), aux sociétés religieuses secrètes (119). Puis vient, dans le même chapitre du phénomène idéologique : la philosophie, la science, l'éducation ; et sous chacune de ces sous-divisions les numéros correspondants du questionnaire.
De plus, dans notre classification sociologique, les aspects religieux des divers phénomènes sociaux sont renseignés par des fiches de renvoi aux divisions appropriées du phénomène religieux.
Il en est de même, mutatis mutandis, pour chacun des phénomènes sociaux.
Nous étudions en ce moment la possibilité d'ajouter une semblable table coordonnée par groupement sociologique de matière, à chaque volume nouveau.
Ceci donnerait évidemment pleine satisfaction au désir de M. Foucart pour l'histoire des religions et aux autres spécialistes, à chacun pour sa partie.
2. La seconde critique importante que M. Foucart adresse au Questionnaire Halkin, c'est le manque de définition.
Précisons la pensée de l'éminent professeur : « II apparaît de plus en plus certain, écrit-il (p. 58), depuis l'essor récent de l'ethnologie, qu'un des grands obstacles auxquels se heurtent les enquêtes anthropologiques est l'emploi constant d'une terminologie qui suppose a priori chez les non-civilisés des « classements » analogues aux nôtres dès qu'il s'agit de ce que nous exprimons par les mots force, personne, vie, nom et même les mots âme et esprit. Il n'est pas jusqu'au système de Tylor qui n'emploie à tout instant cette manière de traduire inintelligible, par exemple en employant à tout instant le singulier âme pour étudier les civilisations radicalement incapables d'arriver à cette simplification. Quant aux enquêtes les plus récentes et les plus soucieuses de procéder d'après des méthodes scientifiques, la manière dont les plus complètes d'entre elles procèdent à cet examen (par exemple les Monographies ethnographiques ou les Questionnaires du gouvernement belge) montre qu'on n'y a encore aucune idée de l'importance de ces définitions préliminaires ni de la façon de classer les éléments. C'est en grande partie ce qui a donné naissance aux différents systèmes préanimistes, et un sérieux remaniement de l'animisme sur ce point le mettrait probablement à même de répondre victorieusement à la plupart des critiques dont l'œuvre de Tylor a été l'objet. Il en est notamment ainsi de la définition de la force^ que l'on n'a
pas assez nettement vue être à la fois une chose aussi matérielle que le serait un corps, une partie de l'être v^ivant, et non pas une émanation de quelque chose ou de quelqu'un, mais une de ses âmes ou un de ses esprits, au même titre que l'une quelconque des facultés ou énergies de n'importe quelle partie du corps. »
Et dans V întrodaction du même volume, nous lisons ce passage qui complète excellement la pensée de M. Foucart :
« Une étude psychologique sur l'ensemble des raisons qui justifient les répugnances des indigènes à renseigner sur leurs croyances serait grandement désirable. On a signalé un peu partout, et les enquêteurs le remarquent de mieux en mieux, les motifs les plus évidents : impuissance à concevoir d'une façon synthétique les pratiques fondées sur la coutume; oubli des circonstances dans lesquelles, à une époque déterminée, tel usage a été emprunté à une race voisine, ou imposé par elle; absence de toute codification précise, sous forme écrite, d'un rituel ou d'un formulaire. A mesure que les résidents, munis de questionnaires ou au moins d'indications directrices, attachent plus d'importance aux idées des indigènes sur les forces qui gouvernent le monde sensible, sur les esprits, en un mot sur les éléments essentiels de la religion, ils savent établir avec une précision croissante les motifs de cette espèce. Mais deux autres causes non moins fortes ont été jusqu'ici trop peu indiquées dans les diverses publications qu'il m'a été donné d'étudier. L'une est le danger qu'il y a, dans l'esprit du non-civilisé à révéler des concepts, des formules, des rites et des « noms » qui sont l'héritage, lentement acquis, de tout ce que les ancêtres ont su accumuler de moyens de dominer et de conjurer les forces de ce
monde. Pour eux, ce serait, en la plupart des cas, faire abandon de tout ce qui maintient la structure de l'appareil social, familial, ou de tout ce qui constitue les ressources de l'individu; ce serait livrer à l'étranger un moyen de domination absolu, par magie ou autrement. La seconde cause tient à des raisons d'ordre infiniment difficile à mettre en évidence et c'est de ce côté surtout que la rédaction des " questionnaires „ pourmit réaliser les progrès les plus fructueux. Il s'agit de la prétendue « incapacité à raisonner » que l'on voit délibéremment attribuer aux indigènes, et notamment à ceux du Continent noir. Elle a tendance à passer en axiome, ou peu s'en faut, dans les travaux ethnologiques, et il semblerait, à première vue, que les assertions émanant d'indigènes instruits à l'européenne, et avouant la même imipuissance à manier ou à rendre nos termes abstraits, sont un argument en faveur de cette explication, qui a au moins le mérite d'être commode.... II y a là un malentendu de début, et je lui attribuerais volontiers les trois-quarts de ces soi-disant impossibilités à comprendre ou impossibilités de se faire comprendre, ou surtout de ces contradictions qui foisonnent par milliers, sur les faits les plus précis du domaine religieux, dans les résultats produits par les différents enquêteurs. Je n'en veux pour exemple que les contradictions formelles, absolues, qui résultent du groupement sous une rubrique commune, de tous les témoignages relevés par les Monographies ethnographiques, à propos de telle ou telle croyance ou explication de croyance. Le vice responsable de cet état de choses est beaucoup moins l'incapacité intellectuelle de l'indigène, et même moins son désir de ne pas répondre que le désaccord
absolu des langages que nous manions eux et nous Entre
nos mots et les idées, devenues quasi-instinctives par
hérédité, que recouvrent ces mots; entre nos façons de construire une définition ou un raisonnement et la mentalité indigène, il y a un abîme infranchissable pour celuici ; et pour nous, à l'inverse, ses idées, ses façons de comprendre, d'interpréter le monde sensible, de raisonner, nous sont tout aussi impénétrables; pour un peu, nous pourrions dire, comme il le fait en parlant des nôtres, que ces idées nous font « mal à la tête ».... Quelques pages d'avertissement dans les questionnaires sur l'importance du sujet rendraient le plus grand service. Elles devraient avoir comme complément un certain nombre de questions rédigées avec le plus grand soin, tendant à faire dire aux indigènes comment ils se représentent la force, les sensations internes, les émotions, la structure des êtres, leur nombre d ' ^ âmes „ et leurs caractéristiques, ce qui fait le nom d'un être, ou sa vie, etc. La belle étude de Calonne sur les Ababua (vol. VII) constitue à cet égard un progrès qu'il convient de signaler. »
Ces longues citations m'ont paru nécessaire pour bien situer la critique de M. Foucart et en faire apprécier la portée.
La lacune qu'il signale dans les questionnaires en général et le Questionnaire Halkin en particulier n'est pas à nier, du moins dans la forme rêvée par M. Foucart.
Car, ne l'oublions pas, il y a dans le Questionnaire- Halkin un avertissement, en tête de la vie religieuse ; nows l'avons cité au numéro précédent. Comm.e c'est le seul Nota bene de l'espèce qui figure dans le Questionnaire, il en résulte que le lecteur doit en être particulièrement frappé.
Mais M. Foucart souhaiterait davantage. A raison de la difficulté spéciale de la matière, je serais tout disposé à le lui concéder, si, à mes yeux, comme je crois l'avoir prouvé tout à l'heure, l'importance pratique du question-
naire lui-même n'avait beaucoup diminué. Ainsi que je l'ai démontré, le questionnaire n'est plus guère, pour le Bureau intern. d'ethnographie et pour la Collection des Monographies ethnographiques surtout, qu'une amorce, une invitation à entrer en conversation suivie ou en correspondance avec les techniciens de l'enquête ethnographique. Plus nous avançons, plus cette tendance s'accuse.
Et dès ces premiers entretiens ou dès les premières lettres échangées, l'attention des explorateurs ou des résidents qu'il s'agit de faire déposer, est attirée sur les questions difficiles des matières qu'ils paraissent aptes à traiter. Si d'aventure — ce qui est encore rare — il se découvre « un sujet » qui a fait de l'observation du phénomène religieux le but de son activité, ce n'est pas le contenu de « quelques pages d'avertissement du questionnaire » qu'on lui sert, mais un véritable cours. Sur les notions de force, A' âme, à' esprit, etc., le technicien jette le plus de sa science qu'il peut, adaptant son langage à la mentalité du « questionné ».
Cette expériencejpratique m'a convaincu de la difficulté de trouver, pour chaque cas, dans un libellé de questions, la forme qui conviendrait à tous. Je ne dis pas que c'est impossible, et l'essai que M. Foucart nous annonce résoudra peut-être le problème.
Je répète que mon expérience personnelle — résultant de sept années d'efforts constants auprès de centaines d'explorateurs, dans des milliers d'entretiens — me porte à croire que quel que soit le libellé des questions qui seraient consacrées à ces matières si délicates, ce libellé risquera toujours de n'être compris que par un nombre très restreint de sujets d'élite, si restreint que ce n'est peut-être pas la peine d'apporter un changement v
radical à nos questionnaires actuels. Les rapports directs entre techniciens et « questionnés » sont et resteront bien plus fructueux.
Notons encore, pour juger le problème dans son intégralité, qu'il conviendrait, d'après la logique de la proposition, d'étendre l'obligation des « définitions préliminaires » à chacun des sept phénomènes sociaux fondamentaux. Voyez-vous le Questionnaire s'allonger, s'allonger? Serait-il encore maniable?
Et puis, qui se risquera à produire ces « définitions », en toutes ces matières? Çes « définitions » une fois données, seront-elles acceptées par les « chers collègues » des Universités et Académies?
Je me souviens qu'après mon «université», faisant un grand voyage d'études pendant deux ans dans les divers pays d'Europe, une des questions que je posais à tous les grands économistes rencontrés était celle de la définition de la «valeur», la notion essentielle des sciences économiques. Le résultat de mon enquête démontra la vérité de l'adage : tôt capita tôt sensus. Quand j'en fus à la définition trente cinquième, je cessai mes démarches. 11 m'en est resté, je l'avoue un certain scepticisme quant à la possibilité de faire accepter par d'autres savants une « définition » sur un sujet important, donnée par un collègue.
Mes amis de la Société Belge de Sociologie partageaient ce sentiment quand la question des « définitions préliminaires » au Questionnaire Halkin fut agitée en une séance plénière, où toutes les spécialités ~ en sciences sociales — étaient représentées. Chacun apportait une ou plusieurs anecdotes assez semblables à la mienne. Conclusion : on écarta les « définitions préliminaires ». On s'en tint aux faits observables.
La longue pratique, acquise au Bureau international d'ethnographie prouve que l'absence de ces « définitions préliminaires » n'a pas empêché l'œuvre d'avancer.
Pour tout dire, il faut ajouter une autre opinion complémentaire de la Société Belge de Sociologie : « Rien de tel que l'expérience, dit-elle, pour montrer peu à peu ce qu'il conviendra de préciser dans les « termes » des questions. Nous demandons à ceux de nos membres qui seront mêlés à l'enquête de nous faire part, en temps opportun, de leurs observations telles qu'elles se dégageront de la pratique. 11 sera toujours temps d'aviser. »
Aujourd'hui un certain nombre de remarques ont pu être ainsi rassemblées. Des numéros du Questionnaire Halkin ont été améliorés ; des termes ont été changés ; des sous-questions ont été ajoutées. La lecture attentive des Monographies permet de constater les changements. Deux exemples : la question 2 a pris des proportions considérables ; ses cadres sont actuellement fixés, autant qu'ils peuvent l'être; — le n^ 186 aussi s'est élargi ; il croîtra encore ; les rapports entre la société étudiée et les autres se multiplient à mesure que l'Afrique se civilise et la Sociologie descriptive est hautement intéressée à l'étude aussi approfondie que possible des problèmes ainsi soulevés.
En matière religieuse proprement dite, il suffit de parcourir les Monographies récentes (IX, X et XI) pour se convaincre des changements apportés au Questionnaire par les techniciens-interrogateurs. Ces résultats euxmêmes ne donnent qu'une faible idée des sous-questions posées et commentées. C'est, pour les spécialistes attachés au Bureau intern. d'ethnographie, la réalisation pratique du questionnaire approfondi dont nous traitions dans le numéro précédent. Et ce questionnaire approfondi en
des termes aussi peu « savants », aussi peu « techniques » que possible, se perfectionne par l'usage. Dans l'interrogatoire du P. Colle, il prit des proportions considérables. Il se développe en ce moment pour la préparation de la Monographie des Fangs, qui sera très importante au point de vue du phénomène religieux.
Dans ce questionnaire pratique approfondi, notamment au point de vue religieux, les notions signalées par M. Foucart se trouvent comprises. Concevrait-on qu'il en fut autrement? Le n^ 109, consacré à l'âme humaine, par exemple, nous entraine logiquement et invinciblement à la recherche de ce que la peuplade entend par âme, force, esprit, vie, personne, le nombre d'âmes et leurs caractéristiques, V ombre, le double, le cœur, etc., etc. Dans ces expéditions psychologiques, le butin n'est pas encore abondant, qui s'en étonnera? Est-il si facile de savoir ce qui, à tous ces points de vue « se passe dans la tête » des membres de nos classes inférieures européennes? Les recherches folkloriques de chez nous ont-elles dépassé la limite d'un début modeste? Qu'on veuille donc bien nous accorder quelque délai pour le nègre d'Afrique! Tout ce qu'on peut demander à l'heure qu'il est ~ sur ces questions si complexes et si difficiles — c'est que les enquêteurs s'en occupent.
M. Foucart veut bien convenir que le volume septième, consacré aux Ababua, constitue à cet égard un progrès. « Le travail de M. de Calonne, dit-il, doit être signalé parmi les meilleures contributions récentes à l'ethnologie africaine. On peut le regarder comme un de ceux oii les nouvelles questions ont été le plus sérieusement examinées, et oii les relations existant entre des phénomènes en apparence indépendants ont été le plus clairement
rattachés les uns aux autres par l'étude de la mentalité indigène. »
D'autres volumes suivront, à mesure des possibilités.
Au surplus, ainsi qu'il a été rappelé en détail au paragraphe précédent, \eBareau intern. d'ethnographie et la Collection de Monographies ethnographiques seront heureux de recommander à leurs collaborateurs le questionnaire annoncé par M. Foucart et rédigé conformément aux remarques critiques dont nous nous sommes occupés.
Nous en arrivons à la méthode comparative que M. Foucart préconise pour l'étude de l'histoire des religions.
Il part de ce principe que les phénomènes religieux sont des manifestations de l'activité humaine. A ce titre ils sont susceptibles d'être étudiés scientifiquement.
Le premier point est d'observer les faits, « en sachant les isoler des circonstances multiples au milieu desquelles ils se produisent, et de les décrire fidèlement sans les plier à aucun système préconçu. »
L'analyse distinguera ensuite « la part qui revient aux deux facteurs qui ont concouru à la genèse et au développement du fait religieux » :1e facteur psychologique — l'homme lui-même, ses sensations, ses instincts, ses besoins, son imagination, son raisonnement, ses manières de sentir et d'interpréter la nature qui l'enveloppe — , et le milieu ambiant dans lequel l'homme est plongé : les « aspects des astres qu'il voit, puis observe; la configuration géographique du pays oii il se meut, avec tout ce qu'elle produit » ; plus tard « les formes de la vie écono-
mique, sociale et enfin politique qui résultent de ces causes naturelles. »
De là, selon les temps et les lieux, « des variétés infinies dans les formes que les religions ont revêtues, mais sous ces apparences changeantes, se cache une série de manifestations de l'esprit humain qui sont identiques, obéissent à des lois constantes et tendent vers la même direction. »
Le travail consistera donc alors à apprécier exactement la part qui revient à chacun des deux éléments constituants.
Pour y réussir, « la comparaison est l'instrument nécessaire qui remplacera ici l' expérimentation ».
Et voici l'application : « Après que dans une religion convenablement choisie, on aura étudié, aussi précisément et aussi complètement que possible, soit un rite important, soit une croyance, soit encore une série bien nette de modifications dans les pratiques du culte ou dans le fond d'une idée religieuse, on devra comparer à ces faits, sûrement démontrés et établis, ceux qui y correspondent dans d'autres religions. Quand on aura trouvé que les caractères générateurs du rite ou de la croyance sont les mêmes, et quand on rencontrera, à plusieurs reprises, la même évolution se produisant, je ne dis pas sous une forme identique, mais dans le même ordre et sous l'action de causes analogues il y aura bien chance qu'on ait réussi à dégager une des règles constantes du développement religieux. »
Quelle sera la religion qui sera « le prototype auquel on pourra comparer les autres » ?
M. Foucart répond sans hésiter : la religion égyptienne.
Pourquoi?
Parce que « la religion égyptienne est un fait unique dans l'histoire de Thumanité ». D'abord, on ne connaît pas une autre religion qui offre à l'étude une pareille durée : depuis les débuts de la période néolitique africaine jusqu'au IV^ siècle de l'ère chrétienne; entre ces deux dates extrêmes, il n'y a guère d'interruption, tant les textes et les monuments se suivent, période par période. Ensuite, pendant cette longue suite de siècles, « l'évolution normale des idées religieuses s'est accomplie sans interruption, sans réforme, sans introduction de croyances étrangères ». En revanche, l'influence religieuse de l'Egypte a rayonné bien au-delà de ses frontières. — Enfin, l'abondance de documents de premier ordre est unique au monde et s'accroît tous les jours.
Comprenons bien l'auteur : « Jamais, dit-il, je n'ai présenté l'Egypte comme un type auquel on devait ramener les autres religions, mais comme un point de départ; en second lieu, la méthode comparative, ainsi entendue, tient compte des différences autant que des ressemblances. »
La suite du livre de M. Foucart contient la série des exemples, choisis par lui, dans les religions égyptiennes pour faire comprendre la portée de sa méthode comparative, « Il a paru préférable, dit-il, puisqu'il ne s'agissait ici que d'exemples, d'en prendre qui se comprenaient de premier abord, et qui avaient leurs applications pratiques immédiates dans l'étude des religions des peuples dits « civilisés ». Quelle que soit donc la valeur de ces exemples, leur choix et leur nombre, la méthode comparative n'en dépend pas. Elle vaut par elle-même et c'est d'elle que nous allons nous occuper, comme M. Foucart le demande.
L introduction de la seconde édition, qui répond longue-