XL VII
ment aux critiques adressées à la méthode, contient cette pensée : « Le présent livre, comme le premier, ne peut être qu'un essai. J'ai l'espoir qu'en continuant dans le même esprit, mes recherches à travers les religions de l'Egypte, je serai à même de présenter plus tard de nouveaux exemples de tout ce qu'une telle civilisation peut fournir à l'histoire comparée des religions.
Pour le plan général d'exécution, M. Foucart émet la proposition que voici : Si l'Egypte est choisie comme point de départ, la Chaldée pourrait fournir un premier terme de comparaison ; de là, il paraît qu'il serait bon de passer aux religions de l'Asie-Mineure et des civilisations égéennes ou méditerranéennes, de manière à grouper peu à peu l'Ancien Orient, puis aux religions du monde « classique ». Les religions de l'Inde mèneraient aux grandes civilisations de l'Extrême-Orient; puis ce pourrait être le tour des religions des deux Amériques (Toltèques, Aztèques, Mayas, Péruviens, etc.). Quant aux peuples dits « barbares » ou « non-civilisés », ils ne viendraient pas plus en dernière ligne qu'en première place. « Leur rôle apparaît différent, et il ne convient pas de créer une section aussi artificielle avec ces centaines de nations ou débris de nations de tous les points du globe. »
M. Foucart ajoute, du reste, que l'ordre qu'il propose ainsi n'a rien d'impératif à ses yeux. 11 admet les amendements. L'essentiel est qu'il y ait un ordre. Celui qu'il présente est une base de discussion.
Que penser de cette méthode comparative appliquée à l'histoire des religions?
1° En tant qu'effort de coopération scientifique, la proposition de M. Foucart doit recueillir l'approbation et
l'appui de tous ceux qui pensent que le progrès des sciences sociales a bien plus de chances de se réaliser de ce côté que du côté du travail isolé. Si quelques historiens en sciences religieuses pouvaient s'entendre sur la base proposée par le distingué professeur de Marseille, il est probable, sinon certain, que leur travail coordonné mènerait loin sur la route des lois du développement religieux. A ce premier point de vue, la proposition de M. Foucart mérite d'être prise en considération très bienveillante.
2° Le fil conducteur qu'il propose doit aussi, à notre avis, être pris en sérieuse considération. Dans l'état actuel de nos connaissances je ne pense pas qu'on puisse offrir un point de départ meilleur que l'Egypte : celle-ci paraît bien l'instrument le plus convenable, de ceux qui sont « pratiquement à notre disposition ». A ceux qui seraient tentés de proposer une grande Religion révélée vivante, on peut répondre par ces deux considérations qui paraissent décisives :
D'abord, les passions s'exciteront trop vives autour de la religion choisie, quelle qu'elle soit; les « fidèles » seront tentés de crier peut-être au sacrilège, les « incroyants » auront de la peine à être toujours justes dans leurs critiques ou leurs analyses ; l'une et l'autre catégorie risquent fort, dans bien des cas, de ne pas garder la mesure et l'impartialité qui convient en ces matières strictement scientifiques. 11 vaut mieux quitter ce domaine de l'actualité brûlante, s'il y a moyen.
La seconde considération précisément montre non seulement qu'il y a moyen, mais qu'intrinsèquement c'est préférable. M. Foucart l'établit à suffisance. Voici un de ses arguments : « Les religions mortes peuvent seules donner l'histoire d'une évolution complète ; seules
elles peuvent montrer tout ce qu'est capable de produire une donnée initiale, puisqu'elles seules ont accompli entièrement leurs destinées. Il faut entendre qu'il s'agit de religions mortes de vieillesse — comme ce fut le cas pour celle de l'Egypte — ayant achevé comme d'ellesmêmes leur existence, et non point de celles que des causes historiques ont brusquement mises à mort. »
On a reproché à M. Foucart, spécialiste en égyptologie, d'être un peu « orfèvre » dans sa proposition.
Le reproche n'a pas de valeur. Si « l'orfèvre » présente le vrai joyau, qu'importe son métier! J'ajouterais volontiers : n'est-ce pas une garantie de la qualité de la marchandise qu'il offre ?
En tous cas, nous voici en face d'une proposition ferme et motivée. Les contradicteurs devraient trouver mieux; Jusqu'ici ils n'ont rien présenté de meilleur. Jusqu'à nouvel ordre donc, il ne paraît pas y avoir d'objection sérieuse à la proposition de prendre l'Egypte comme point de départ.
3. Je m'y rallie d'autant plus volontiers, au moins jusqu'à ce qu'on ait trouvé mieux, que du point de vue de mes études sur les peuplades nègres d'Afrique, les religions égyptiennes offrent plus de ressources que les religions de n'importe quelle autre civilisation. îl suffit de consulter une carte de l'Afrique et de se souvenir d'un peu d'histoire pour acquérir la conviction qu'entre les peuples qui dominèrent dans la Vallée du Nil et les autres peuplades du Centre, de l'Ouest et du Sud du continent africain, il y eut de tout temps de perpétuels échanges économiques et idéologiques. Il est indéniable que bien des institutions religieuses, dont nous recueillons avec soin les vestiges dans nos Monographies ethnographiques africaines, sont expliquées par des institutions
similaires qu'ont révélées les fouilles de la terre des Pharaons. La comparaison systématique entre les unes et les autres s'impose. Et bien des clartés surgiront du simple fait de leur rapprochement : ressemblances ou différences, peu importe; les unes sont aussi intéressantes que les autres.
Donc, du point de vue de notre spécialité africaine, le choix de l'Egypte-point de départ ne saurait qu'être approuvé. Et volontiers nous collaborerons à la réalisation du plan.
4 Entendons-nous bien. Je ne parle de la proposition de xM. Foucart qu'en tant que directrice de recherches. Je n'entends exclure, par le fait de mon adhésion à cette méthode, aucune autre méthode susceptible elle aussi de donner des résultats féconds (1).
Ceci dit, je ne vois pas pourquoi l'ethnographie, basée sur les documents, devrait se croire déclassée « ou disqualifiée » parce qu'elle donnerait son adhésion à la
(i) Par exemple la méthode-questionnaire que M. le Dr Rappaport (Autriche) a soumis à la dernière réunion de V Internationale Vereinigung fur vergl. Rechtswissenschaft und V olkswirtschaftslehrt :
1. En sus des acquisitions scientifiques et des règles de droit, on remarque chez tous les peuples d'autres éléments qui sont des plus importants pour la constitution de l'économie nationale et des formes juridiques qu'elle revêt. La relip^ion est comprise au nombre de ces éléments. Avez-vous noté également son influence chez les peuples ou les peuplades que vous connaissez?
2. L'action de l'élément religieux est-elle directe et inconsciente, ou y a-t-il des traditions ou des recueils écrits qui forment des livres sacrés et exercent comme tels l'influence dont il est question ? Citez ces livres et recueils ?
3. Le peuple considère-t-il les règles contenues dans ces recueils comme des règles de droit, les assimile-t-il aux règles de droit proprement dit, de sorte que la force de ce dernier est parfois énervée par le droit religieux ?
4. Le droit religieux des populations que vous connaissez constitue-t-il un facteur vivant de l'économie nationale en réglementant par exemple, la durée du travail, l'emploi de certains matériaux ou en favorisant la productivité de la masse ?
5. Dans la vie religieuse, la règle de droit recouvre-t-elle la science comme le fait le droit dans notre vie moderne vis-à-vis de l'économie politique ? La règle du droit religieux détermine-t-elie les attitudes pratiques de la vie religieuse, et ces