Mythologie et folklore
Voici une légende célèbre :
Jadis la terre était sans habitants, Kabezya-Mpungu qui l'avait créée (Kuhanga créer ; action propre au génie tout-puissant) y envoya Kyomba, le premier homme et deux femmes. En l'envoyant, il lui donna les instruments pour faire du feu, le luvio. Dans ses cheveux, il déposa les semences des plantes. Kyomba en se promenant un jour, aperçoit de petites plantes à peine germées ; il reconnaît qu'elles sortent des semences qu'il portait sur la tête. Les plantes mûrissent et produisent le maïs, l'éleusine, le manioc, tout ce qui fait à présent la nourriture végétale des hommes. En ayant goûté, il trouve cela délicieux. (Il avait sans doute jusque-là vécu des fruits de la forêt.) 11 se met à semer. Pour cela il faut remuer le sol. Il essaie quelque temps un bois pointu. C'est dur et fatiguant. Un peu plus tard, il cherche une pierre pointue qu'il emmanche; c'est encore bien pénible. Il découvre enfin une pointe de fer (qui lui enseigna l'art d'extraire du minerai, la légende ne le dit pas). Cette fois, le travail marche vite et bien. Il ne changera plus.
Cependant, un fils lui naît de sa femme préférée. L'enfant grandit sous les yeux de ses parents, aidant ceux-ci dans leurs travaux.
Bahiba. Congo, D, b, ii8,
D'autres enfants, garçons et filles, viennent aussi au monde, nés de Tune et Tautre épouse.
Un jour, la mère du fils aîné est prise de syncope, et tombe en une profonde léthargie. Sa compagne n'y comprend rien, ni les enfants non plus. Seul, le père sait ce que cela signifie. Il emporte la pauvrette, sans rien dire à personne, et s'enfonce dans la forêt.
Là, il se met en demeure de construire une cabane, une maison spacieuse; au centre une chambre bien abritée, chaude; tout autour des cloisons, pas moins de dix; dix portes sont faites dans les cloisons. Quand tout est prêt, il dépose sa compagne dans la chambre centrale, barricade solidement toutes les portes, et revient au logis, comme si de rien n'était.
Cependant, Kyomba a l'œil sur son épouse enfermée. Chaque jour il se rend vers elle, portant un peu de nourriture et un certain remède (on ne sait pas en quoi il consistait). Le fils aîné mis au courant, accompagne son père ; mais il a reçu défense absolue de le dire à sa deuxième mère, sous peine des plus terribles malheurs. Kyomba craint d'ailleurs que sa deuxième femme ne croie que sa rivale ne reviendra jamais plus, et n'en profite pour se montrer arrogante.
Les jours se succèdent, sans amener de changement à cet état de choses.
Kyomba dit un jour : « Je pars en voyage » et il part. Avant de se mettre en route il dit à son fils : « Si ta mère va vers la demeure cachée, dis-lui que je m'y oppose ; que c'est dangereux, que ne pas m'obéir en ce point aura pour nous tous des conséquences désastreuses ».
Cependant, deux jours se passent, et Kyomba ne revient pas. Sa femme alors donne à l'enfant un pot perforé de
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trois trous, et lui dit : « Va, mon fils, va puiser de Feau à la rivière. « L'enfant obéit. Il n'est pas plutôt parti que la femme s'écrie : « Mon mari se promène, moi aussi je vais me promener. » Et elle part vers la forêt. Tout à coup, elle aperçoit un petit sentier battu, elle le suit, et arrive à la demeure construite par Kyomba.
Malheureusement, son fils n'est pas là pour lui en interdire l'accès. Elle ouvre une porte, puis une deuxième, puis une troisième. A mesure qu'elle avance, sa curiosité s'accroît. Enfin, elle a franchi la neuvième porte, et s'apprête à ouvrir la dixième. Mais chut ! une voix se fait entendre à l'intérieur : « N'entrez pas ! N'entrez pas ! » Et pourquoi pas; moi je veux entrer. — « De grâce, n'ouvrez pas la porte, si vous entrez ici, je meurs aussitôt, et vous aussi, vous mourrez 1 » — « Je n'en crois rien; c'est un truc, vous mentez. » Et elle pousse la porte grande ouverte. Elle aperçoit une belle jeune fille toute blanche, toute fraîche, on dirait qu'elle vient de naître. Celle-ci la regarde et tombe morte. Sa compagne curieuse tombe morte à ses côtés !
Cependant, Kyomba revient de voyage. Ne voyant pas son épouse, il demande au fils aîné oii elle est. « Je ne sais pas, lui dit-il; elle m'a envoyé puiser de l'eau dans un pot percé de trous. Je suis resté longtemps à la rivière, essayant vainement de le remplir. A la fin, las et impatient, je suis revenu, et je n'y ai pas trouvé notre mère. Je suis ici à l'attendre depuis longtemps.
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Kyomba s'enfonce dans la forêt, appelant son épouse dans toutes les directions ; l'écho seul lui répond. Enfin redoutant un malheur, il va vers la demeure secrète, en trouve toutes les portes ouvertes, et au centre deux cadavres. A cette vue, il est saisi d'une grande douleur. Il revient à la maison et dit : « Mes enfants, un grand malheur nous est arrivé. Votre première mère était tombée dans un profond sommeil. Je l'emportai au sein de la forêt; là elle devait rester quelque temps; puis elle devait se réveiller; à ce moment, elle devait subir une métamorphose et redevenir jeune et belle. Seulement, personne ne pouvait jeter sur elle un regard, avant que tout ne fut absolument achevé. Seul, moi votre père, je pouvais le faire. Votre deuxième mère, poussée par sa curiosité, a franchi tous les obstacles, est venue la regarder et aussitôt la mort s'est emparé d'elles. Les voilà mortes, mes enfants, elles ne parleront plus, ne viendront plus parmi nous. Nous-mêmes, sommes condamnés à mourir de même. Si votre première mère avait pu achever sa métamorphose, elle nous obtenait à tous l'immortalité, tous nous aurions eu la faveur de nous rajeunir éternellement, mais maintenant nous devons tous mourir comme elle ».
Voici, touchant la même légende, une version différente. Celle-ci a cours du côté Ouest, comme celle-là a cours du côté Est de l'Uruwa.
Kabezya-Mpungu mit sur la terre un homme et deux femmes. Ces premiers habitants de la terre vivaient heureux depuis longtemps, quand une femme se mit à vieillir. Le Grand Esprit l'avait prévu, et lui avait donné le don de se rajeunir, et la faculté, si elle réussissait la première fois, de conserver ce don pour elle-même et toute l'humanité. Mais voilà que, se voyant toute rata-
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tinée, elle prit le van de sa compagne, qui venait de vanner le maïs destiné à faire de la bière, et alla s'enfermer dans sa hutte ; elle en ferma soigneusement la porte. Là, elle se mit à arracher toute sa vieille peau, laquelle se détachait d'ailleurs sans peine, et en déposa les morceaux sur le van. Aussitôt apparut une peau fraîche comme celle d'un petit enfant. L'opération touchait à sa fin ; il ne restait plus que la tête et le cou, quand sa compagne s'approcha de la hutte pour reprendre son van. La vieille n'avait pas eu le temps de l'en empêcher, que déjà elle avait poussé la porte ; mais hélas, au même instant, la femme presque rajeunie tomba morte, et emporta avec elle son secret. Voilà, pourquoi tous nous devons mourir.
Tout au commencement, il y avait sur la terre un homme et une femme. Un jour la femme part pour ramasser du bois à la forêt. Passant près d'un épais bosquet, elle entend tout à coup derrière elle du bruit dans les branches. Elle se retourne étonnée. Une voix sort du fourré et lui dit : « Viens par ici, j'ai une chose à te dire, un secret à te révéler. » La femme curieuse de savoir ce qu'il y a là, s'approche et voit sur un arbuste un être étrange, quelque chose comme un dragon. Elle s'approche encore et lui dit : « Qui es-tu et que me veux-tu? » La voix répond : « Je suis Kizimu (1), je viens t'apporter un grand bienfait. Voici deux fruits ; ils renferment quelque chose de précieux. Mais garde-
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ioi de rouvrir. 11 faut d'abord que ton mari ait reçu le sien, car il y a un fruit pour chacun de vous. Quand tu auras remis à ton mari le fruit qui lui est destiné, tu prendras le tien, tu rouvriras, tu en secoueras le contenu sur ta poitrine, et tu seras contente. » La femme prend le fruit et revient à la maison raconter à son mari ce qui lui est arrivé, mais sans lui dire que Kizimu lui a remis pour lui un fruit semblable. Elle se retire un peu à l'écart, ouvre le fruit ; il en sort une poudre magique qu'elle secoue sur sa poitrine. Aussitôt elle commence à avoir honte ; son être est bouleversé ; elle vient de remarquer qu'elle est femme. Cependant l'homme est allé à la forêt; dans les branches, il entend le même bruit, la même voix. 11 s'approche ; Kizimu lui dit : « Tu as reçu le fruit que j'ai donné à ta femme pour toi? » « Non, je n'ai rien reçu. » « Eh bien, elle a mal fait. Je lui ai remis pour toi un fruit avec la recommandation de l'ouvrir et de le secouer sur ta poitrine. Mais peu importe. En voici un autre. » L'homme accepte et avant de rentrer au logis, il ouvre le fruit, le secoue sur sa poitrine. Aussitôt il reconnaît qu'il est homme et sent la concupiscence naître dans son cœur. 11 continue sa marche vers la cabane et là, commence pour la première fois à chercher noise à sa femme : « Pourquoi ne m'as-tu pas remis ce que Kizimu t'avait donné? Pourquoi as-tu ouvert ce remède avant moi ? C'est moi qui devait l'ouvrir le premier ! ! » Et les voilà qui se chamaillent à qui mieux mieux.
De là vient, disent nos noirs, que les hommes recherchent les femmes et que les personnes mariées se disputent si souvent.
(i) Kizimu est le croquemitaine noir, le mauvais, le monstre, le tentateur, dont le nom revient dans nombre de fables. C'est un être mal connu, espèce de dragon, moitié serpent, moitié homme.
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On pourrait ici rappeler la légende de Kongolo Mwamba (voir n^ 94) et celle du îruit de la mort (voir p. 507).
Pour les légendes sur les origines et les migrations, voir n^s 7 et 134, note sur les ''tumandwa twa maseba
Toutes ces légendes ne semblent-elles pas être l'écho affaibli des vérités primitives, mélangées, tronquées, déformées peut-être, mais toujours reconnaissables ? Il me semble qu'on pourrait y voir la survivance de la création des premiers hommes, de la chute dans l'Eden, de Noé, et peut-être même de Caïn, qui paraît ici confondu avec Noé dans la personne de Kongolo. Quoiqu'il en soit, ces récits m'ont été faits par des noirs, dont plusieurs n'avaient jamais entendu parler de nos religions supérieures.
P. Colle.
Baïuba. Congo. D, b, ii8.
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D. — Vie religieuse.
b) Rites et Cultes 119. — Sociétés secrètes.
Les sociétés secrètes sont fort répandues en Uruwa. Elles sont très puissantes. Afin de permettre au lecteur de se faire une idée précise de leur origine, de leur organisation et de leur fonctionnement, j'ai rassemblé dans les monographies suivantes tous les renseignements qu'il m'a été possible de recueillir. Assurément un certain nombre de ces indications trouveraient aussi leur place sous d'autres numéros. Je n'ai pas voulu cependant les distraire d'ici afin de présenter le phénomène dans son ensemble.
On trouve en Uruwa des sociétés dans lesquelles — suivant les espèces ~ les hommes et les femmes Baluba, les jeunes gens et les filles, les maîtres et les esclaves, fraternisent et se rendent plus ou moins solidaires les uns des autres. Le désir de participer à des danses, de recevoir une part des libations communes, l'assurance, la facilité de s'y livrer impunément aux plus viles passions, et surtout de se voir initiés à la confection de talismans et de remèdes et à divers secrets que chaque association prétend posséder, pousse nos noirs à s'affilier à ces confréries. Si d'aventure certains individus se montrent peu empressés d'y entrer, les sorciers les y forcent en les menaçant de la vengeance des génies. On a vu des membres eux-
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mêmes initier de force. Je ne cite qu'un exemple. En 1905, un enfant, âgé de 12 ans environ, jouant ou chassant dans la forêt, est aperçu par une bande réunie pour l'initiation : vite on le prend et on l'initie. Quand un membre meurt, les chefs des sectes forcent un de ses esclaves ou un de ses parents à s'initier pour prendre la place de celui qu'ils viennent de perdre. De la sorte, on peut dire que le peuple entier — du moins dans ses parties vives — se trouve enlacé dans un rite très difficile à rompre. Ces confréries sont les principaux obstacles à l'œuvre civilisatrice, spécialement des missionnaires.
Je traiterai successivement de neuf confréries, à savoir :
1^ La confrérie Bukazanzi ou Buzanzi (cannibales);
2° Les confréries Buyangwe, Bukabwala, Bulumbu ;
30 La confrérie Mbulye ou Mbuje ;
40 La confrérie Burungu;
50 La confrérie Buhabo ;
6° La confrérie Bulindu;
70 La confrérie Butwa.