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CHAPITRE XI

Au milieu de tous les végétaux empruntés aux flores diverses, subtropicales ou intertropicales, et qui croissent au Hamma, c’est-à-dire dans une des parties chaudes de l'Algérie, les Bambous ont attiré tout d’abord notre attention par la rapidité, ou pour mieux dire, par la spontanéité de leur végétation. Les dimensions acquises en peu de temps par certains Ficus, la croissance réputée de l'Eucalyptus globulus, le prompt développement des inflorescences ou des hampes florales des grands Agave introduits dernièrement, l’allonsement des feuilles des Musacées, ne sont pas à comparer à l’élongation rapide des chaumes des Bambusées, dont nous avons suivi pas à pas la marche ascensionnelle pendant déjà plusieurs années.

Quelques auteurs ont cité des faits surprenants de cette pousse des Bambous, mais les chiffres de croissance sont donnés par eux d’une manière générale, ou bien ils ne concernent qu'une seule observation. Encore, ces expériences ont-elles été faites, le plus souvent, dans des serres, c'est-àdire dans des conditions anormales de végétation. Le journal de Petermann (1860, p.196) en signale quelques-unes. Ainsi, au Jardin botanique d'Édimbourg, un Bambou, dont l'espèce n’est pas précisée, a grandi de 16 centimètres en un seul jour, et cet accroissement a été obtenu au moyen d’une température de 65-70 degrés Farenh., soit 18 à 21 degrés centigrades. Le Bambusa gigantea des Birmans atteint une hauteur de 30 mètres, et grandirait de 50 centimètres par jour. Mais ces chiffres sont dépassés par l’exemple donné du Bambusa Tulda, du Bengale, qui, en trente jours, atteindrait 22 mètres de haut, soit un accroissement de 3 centimètres par heure.

Le docteur Karl Koch, professeur de botanique à Berlin,

mentionne la force végétative du Bambusa verticillata observée par l'inspecteur Bouché au Jardin botanique de cette ville, Ce Bambou, qui avait 1 mètre de hauteur le 22 août, atteignait 12 mètres au 24 novembre de la même année. Cette croissance n'avait rien de régulier, dit l'observateur, car elle variait, d’un jour à l’autre, de 2 à 4 centimètres ; son plus grand accroissement a été de 22 centimètres en vingtquatre heures.

Le voyageur Fortune, dans son exploration en Chine, fut frappé de la rapidité de croissance des Bambous, et il mesura un chaume vigoureux qui augmentait de 6 à 9 centimètres en vingt-quatre heures ; 1l constatait en même temps que cet allongement en hauteur était plus acüf pendant la nuit.

Plusieurs faits de ce genre sont également rapportés par divers auteurs, mais plus ou moins préeis et semblant être ou exagérés, où la constatation de phénomènes exceptionnels. Aussi, nous-mêmes, dès 1868, frappés du changement visible qui s’opérait de jour en jour dans les toulfes de Bam bous, de la prompte élongation de certains chaumes dont naguère encore on constatait la sortie de terre, nous crûmes devoir établir plus mathématiquement la rapidité de leur développement et suivre plusieurs fois par jour, et pendant des années, toutes les phases de leur allongement, afin d'en bien connaître et d’en définir la marche normale.

Pour mesurer avec précision ces grands végétaux, ou tout au moins ceux d’une puissance d’élongation aussi accentuée, point n’est besoin d’avoir recours à des instruments spéciaux. Une simple règle divisée, ou, mieux encore, sans divisions, mais munie d’une équerre glissante, peut enregistrer avec précision les allongements obtenus durant certains intervalles déterminés, pourvu que cette-règle soit solidement fixée au sol, bien perpendiculaire et parallèle à l’axe d’allongement. Il y a lieu de se préoccuper de ce dernier détail, quand on doit suivre la plante dans des développements de plusieurs mètres de hauteur, ainsi que nous l'avons fait pour de grands Bambusa macroculmis, dépassant plus de 20 mètres. Il faut ajouter que, au-dessus de 10 mètres, 11 v a de réelles

difficultés matérielles pour suivre l’expérience à de telles hauteurs.

La partie du végétal qui marque la limite de croissance d’une observation à l’autre doit être prise en considération. Dans le plus grand nombre des cas, nous avons choisi l’extrémité des limbes en forme de languettes, réunies en faisceau au sommet du chaume, parce que ces limbes avortés sont ordinairement droits et rigides; mais, vers la fin de la croissance du chaume, ces languettes se transforment en véritables limbes qui s’'inclinent quelquefois sous leur propre poids. Dans une espèce notamment, le Phyllostachys aurea, les limbes en lanières sont toujours flexueux. Dans ces cas-là, 1l convient d'enregistrer la croissance, en prenant, comme point d’arrêt, la dernière ligule ou la base du dernier limbe à son point d'insertion sur la gaine.

De l'examen des différentes expériences failes par nous, au Hamma, pendant plusieurs années, sur les mêmes espèces de Bambous, par rapport à leur croissance, il résulte que la vitesse d’allongement de quelques-uns est telle qu’elle dépasse 90 centimètres en vingt-quatre heures, suivant d’abord une marche progressive, pour diminuer ensuite par degrés sensibles ; de sorte que la plus grande vitesse d’allongement se remarque au milieu du chaume ou tige, point où, dans le plus orand nombre des cas, les mérithalles sont le plus distants.

Si donc, dès sa sortie de terre, on suit, dans sa complète évolution, ce turion conique et pointu qui doit former le chaume, on remarque d’abord une croissance d’une extrème lenteur, quelquefois même un arrêt momentané ; puis, sensiblement, un accroissement atteignant son maximum vers le milieu du chaume ; ensuite une décroissance graduelle jusqu’à l'arrêt complet de toute végétation. Cette marche est d’ailleurs générale pour tout organe de la vie végétale.

Nos deux groupes de Bambous à végétation automnale et à végétation vernale offrent ces mèmes caractères généraux; mais ils présentent l’un et l’autre, dans leur manière de croître, des particularités diverses et propres à certaines de leurs espèces.

d20 LES BAMBOUS.

Dans le groupe automnal, en ce qui concerne du moins les trois plantes expérimentées, les Bambusa macroculinis, vulgaris et vulgaris viltata, la croissance est régulièrement plus accentuée la nuit que le jour, et les maxima atteints en vingt-quatre heures sont moins accusés que dans le deuxième groupe à végétation vernale. La marche ascensionnelle est plus lente au commencement et à la fin de la pousse.

Dans le groupe vernal, on constate les plus grands allongements en vingt-quatre heures que nous ayons jamais enregistrés, non-seulement chez les Bambous, mais encore sur d’autres végétaux; ainsi le Phyllostachys mitis atteint normalement, à un point déterminé, dans les vingt-quatre heures, des croissances de 40-50 centimètres et plus. Les autres P hyllostachys, viridi-glaucescens, nigra, produisent des croissances aussi remarquables, par rapport à leurs dimensions. Aussi, les Bambous de ce groupe acquièrent-ils rapidement leur hauteur avec moins d’hésitation que ceux du groupe précédent, surtout au début et à la fin de la pousse. Pour le Phyllostachys mitis, la végétation est plus active, ou plutot l'allongement est régulièrement plus grand la nuit que le jour; mais c’est l'inverse pour les autres espèces étudiées : Ph. viridi-glaucescens, nigra, aurea, etc., dans lesquelles l’élongation est constamment plus active le jour que la nuit.

Nos expériences, relatées dans les tableaux qui suivent, démontrent que des Bambous de nos deux genres ont une croissance différente, relativementau maximum d’allongement diurne et nocturne. Les trois Bambous du premier groupe, à végélation aulomnale, ne laissent aucun doute à ce sujet; et comme leur accroissement a lieu à peu près à la même époque, on pourrait croire que les mêmes influences atmosphériques produisent sur eux les mêmes effets, bien qu'ils soient d'espèces et d'origines différentes; mais on ne pourrait affirmer cette thèse générale. L'observation la plus importante résulte donc des expériences du deuxième groupe, à végétation vernale, dans lequel une espèce, le P hyllostachys milis, atteint son maximum de croissance pendant la nuit, tandis que d’autres espèces voisines, se comportant inverse-

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ment, acquièrent ce maximum pendant le jour, comme les Phyllostachys viridi-glaucescens, nigra, aurea. Dans le plus grand nombre des cas, ces caractères particuliers et différents de chacune de ces espèces ont été constatés le même jour, dans un même sol, où, conséquemment, elles étaient soumises aux mêmes effets météorologiques.

Ces particularités de croissance diurne et nocturne étant établies, il convient de préciser également le point maximum de l'allongement diurne. Or, cette élongation, si elle est calculée dans le total métrique fourni par les matinées comparées aux après-midi, se trouve presque toujours en faveur des après-midi, ainsi que l’établissent les totaux des colonnes afférentes aux développements des six premières et des six dernières heures du jour (voir les Tableaux). Cependant, dans la majorité des cas, le nombre des matinées où la croissance est supérieure à celle des après-midi du même jour est beaucoup plus élevé que pour le résultat inverse; mais l’allongement obtenu dans quelques-unes de ces après-midi est tellement prononcé, que le total métrique se trouve en leur faveur. Les remarques explicatives ajoutées à la base de chaque tableau feront ressortir ces divers calculs.

Nous avons, mais en vain, cherché à connaitre la vitesse d’élongation proportionnelle de chacun des mérithalles qui se développent plusieurs à la fois au sommet du chaume, où ils s’allongent simultanément ; nous avons tenté sans succès plusieurs expériences pour déterminer l'accroissement d’un mérithalle pris séparément ; nous avons voulu savoir aussi, mails exactement, si la période de grande croissance du chaume était en rapport avec l’écartement des nœuds ; mais dans ces essais on se heurte à cette difficulté presque insurmontable, à savoir que, les chaumes étant à cette époque recouverts d’une série de gaines dures et scarieuses, emboitées les unes dans les autres, s’allongeant comme les tubes d’une lorgnette, les nœuds ne sont visibles que quand les mérithalles ont complétement terminé leur élongation. Si l’on enlève prématurément une de ces gaines, on trouve le chaume

mou, sans consistance ; l'allongement s'arrête immédiatement,

et le dépérissement du turion en voie de développement est le résultat de cette opération. Ce fait démontre le rôle de ces gaines coriaces, chargées de silice, dont l'imbriquement constitue toute la force, et qui contiennent à l’état mou, comme dans un long moule, le chaume en formation. Elles ne quittent le chaume qu'après leur déroulement graduel, qui en permet la solidification au contact des influences atmosphériques.

il ressort cependant de très-apparent, dans ces expériences, que les plus grandes croissances observées en vingt-quatre heures correspondent aux plus longs mérithalles ; l'exemple en est saillant dans les Phyllostachys, quelles que soient d’ailleurs la saison et la moyenne de la température.

Des essais réitérés démontrent que sur un chaume encore en élongation, dès que la partie inférieure devient nue, c’est-àdire dès que le déroulement des gaines laisse entrevoir les mérithalles, ces derniers ne s’allongent déjà plus. Une règle appliquée contre le chaume, avec une marque à chaque nœud, nœud très-peu visible et à peine deviné sous la gaine qui se déroule, permet de constater l'immobilité des points marqués; en d’autres termes, les mérithalles ne s’accroissent plus quand l’organe protecteur, la gaine spathiforme, commence à se dérouler.

Peut-on assigner, dans ces végétations variables, un rôle quelconque aux effets atmosphériques”? Les croissances plus accusées ou le jour ou la nuit, suivant les espèces, semblent démontrer que les influences extérieures n’ont pas une action commune sur des plantes de même famille et de même genre, et que les théories des influences retardatrices de la lumière et accélératrices de la chaleur sont des données générales, n’aidant pas, dans le cas présent, à déterminer les causes complexes qui président aux phénomènes d’accroissement des Bambous.

De la généralité des expériences faites sur un grand nombre de végétaux, il parait résulter que lallongement diurne est supérieur à l'allongement nocturne ; autrement dit, que l’action de la température agit favorablement sur la vitesse d’allongement, laquelle suivrait les oscillations de cette température.

Cette théorie pourrait s'appliquer à nos observations sur les Phyllostachys viridi-glauscescens, nigra, aurea, dont la croissance du Jour est constamment supérieure à celle de la nuit; mais elle se trouve en défaut dans le même genre, dans le Phyllostachys mitis et dans les gros Bambous, Bambusa macroculmis et vulgaris, où, la nuit, l’élongation est sensiblement supérieure à celle du jour.

Malgré une série complète d'observations météorologiques qui ont accompagné ces expériences de croissance, il est impossible de saisir la moindre corrélation évidente entre les phénomènes thermiques et psychrométriques et l'allongement de Bambous, qui, à la mème époque, dans le même sol, soumis aux mêmes influences, poussent plus activement le jour ou la nuit, suivant les espèces. Ces observations simultanées démontrent donc que les mêmes causes ont produit des effets inverses, suivant les plantes. Ainsi, les Bambusa macroculmis et vulgaris qui se développent en septembre et octobre, c'est-à-dire dans les mois chauds, et qui souvent finissent leur végétation en novembre et décembre, dans une période pluvieuse et froide, conservent, au milieu de cette climature extrème et variable, la même proportion d’allongement quotidien, plus accentuée la nuit que le jour, quoique réduite dans l’ensemble à de plus restreints accroissements.

Les P hyllostachys mitis, de croissance nocturne, et les Ph. viridi-glaucescens, nigra, aurea, de croissance diurne, végètent en même temps, au printemps, et nous voyons, dans les tableaux suivants, combien les influences météorologiques agissent indifféremment, relativement à la plus ou moins grande élongation. Mais cette constatation serait plus patente si nous pouvions exposer ici les séries d'observations faites sur cette végétation dans certaines années, au milieu de conditions atmosphériques sensiblement différentes, qui semblent n'avoir altéré en rien la marche ascensionnellement et comparativement régulière des Bambous soumis à l'étude.

Un seul fait aidera à reconnaître que l’action de la croissance semble indépendante des influences météorologiques, ou tout au moins que ces dernières sont des causes subsidiaires ou

indirectes. Nous avons démontré qu’une période de maxima dans l'allongement journalier se produisait vers la moitié de la hauteur atteinte ordinairement par le Bambou, et que ces maxima coïncidaient avec les plus grands mérithalles. Or, dans huit années d'observations, nous avons vu ces maxima se manifester par tous les temps et dans des mois différents, suivant les espèces, sans pouvoir invoquer, en faveur de l'allongement le plus rapide, aucune cause thermique, hygrométrique, actinométrique, etc. Cependant, on doit admettre qu'il peut se rencontrer, au moment de ce maximum d’accroissement inné chez la plante, une atmosphère ambiante favorable et aidant à ce grand développement ; et c’est peutêtre dans ces cas rarement observés que l’on constate, ainsi que nous en avons été témoins en 1872, des allongements extraordinaires de 57 centimètres en vingt-quatre heures sur des Phyllostachys mitis.

De ces phénomènes si divers dans la croissance des Bambous, on pourrait conclure qu’il existe dans la plante ellemême des causes internes particulières à chaque espèce, qui provoquent la croissance, indépendamment des influences extérieures ; autrement dit, que chaque végétal a une propriété héréditaire, un tempérament qui lui est propre. Si l’on voulait toutefois pousser plus loin cette analyse sommaire de la croissance et rechercher encore dans les phénomènes du temps la cause d’une telle variabilité d’accroissement suivant les espèces, il importe de faire connaitre que nos études ont été accompagnées d'observations météorologiques des plus complètes, puisque six fois par jour, à heures fixes, les observations suivantes ont été enregistrées à notre station météorologique du Hamma, située au milieu de notre champ d'expériences :

Baromètre. Vents, état descriptif du temps.

Thermomètres maxima et minima secs.

Hygromètres, thermomètres maxima et minima mouillés.

Évaporomètre de Piche.

Actinomètres. — Boule blanche et boule noire. Thermo-

mètre soleil,

Géothermie.—Thermomètres sol nu : 1° à la surface ; — 2 à 0,19, à 0",20, à 0",30 de profondeur ; — 3° à 1 mètre dans le sol.

— Thermomètres sol gazonné : 1° sur l'herbe ; — 2° à 0°,15, à 0",20, à 0,30 de profondeur.

Température des sources et eaux d'irrigation.

Température interne de différents végétaux, etc., etc.

Nous donnons ci-dessous une série de tableaux détaillés, où est enregistrée la marche ascensionnelle de tous les phénomènes d’accroissement remarqués sur un grand nombre d'espèces de Bambous. Depuis l’année 1868, ces expériences ont été répétées annuellement au moment de la végétation, afin de les bien contrôler et de ne pas présenter des caractères anormaux. De temps à autre, nous avons appelé l'attention des Sociétés scientifiques sur ces développements extraordinaires, espérant provoquer des expériences comparatives. Le Journal de la Société d'horticulture de France, du mois de septembre 1871, signale une de nos communications, au procès-verbal de la séance du 14, sur les croissances du Bambusa macroculmis (arundinacea), et la notice de M. Chalon sur le Jardin d’essai du Hamma contient quelques-uns de ces faits d’allongement que nous avons révélés.

De la série d'observations faites sur ce sujet, nous extrayons seulement quelques tableaux, ceux qui représentent le mieux la marche normale de l'ascension; la place manquerait pour les publier tous. Nous exposerons de préférence les tableaux recueillis pendant ces dernières années, parce qu'ils coïncident avec nos observations météorologiques les plus complètes.

526 LES BAMPOUS,

CROISSANCE DU BAMBUSA MACROCULMIS

Sujet adulte de 0,15 de diamètre,

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