‹ Les banditsChapitre 1 sur 31 · I. 0O13IE PROPOSE · texte numérisé non relu

I. 0O13IE PROPOSE

Le vieux comte raffectionnail fort et s'amusait de son entretien.

Eustacbe, en effet, avait la repartie vive. Cétait un adolescent hardi, avisé, plein de résolution et peut-être de ruse.

Au château, il gardait rhunihic tenue qui seyait k sa position ; mab en fréquentant ses supérieurs, il avait appris les grandes manières et ne se faisait |)oint scrupule d en user au dehors.

Dans les villes des environs, beaucoup le prenaient |)our un fils de famille, cela d'autant plus aisément qu'il ressemblait, trait pour trait et d*une façon vraiment extraordinaire, à son jeune patron Arthur d*Arrhans.

Ceux qui connaissaient ce dernier pour l'avoir aperçu seulement, chevauchant dans les rues ou par ks chemins, le confondaient avec Eustache, et Eustache, qui avait beaueoup d'orgueil et peu de délicatesse, se prévalait de cette erreur.

10 lES AVEHTCRES D*C1I ÉBlClt.

Arthur ne se sentait pas entraîne^ d'une très-grande sympathie vers Lointier.

Leur liaison se soutenait par des rapports de chaque jour; elle plaisait du reste au vieux comte, qui aimait h revêtir les deux jeunes gens d'habits absolument pareils, et h deviner de loin son fils, malgré l'étonnante similitude qui existait alors entre Eustache et Arthur.

Une autre cause les rapprochait.

Arthur était amoureux.

Or, à dix-huit ans, lorsquon nimc, le silence tue.

Il faut, bon gré, mal gré, s'épancher.

Un confident est un meuble de néccsdië première.

Quand on ne peut choisir, on prend le premier venu, et nous ne croyons pas trop dire en affirmant que, plutôt que de se taire, un jouvenceau bien épris arrêterait par le bras son ennemi mortel.

Arthur, au reste, avait placé sa tendresse en bon lieu.

l'houe PBOPose... 1 1

11 aimait sa cousine, mademoiselle 3iarthc de la Veyre, fille d'Honoré Montcl, marquis de la VejTc, proche parent et ancien frère d*armes de M. d*Arrhans.

Le marquis, durant la belle saison, habitait ses terres en Languedoc ; mais il passait rhiver à Millau.

Arthur et Marthe se voyaient alors fréquemment avec toute la liberté qu'autorisaient le cousinage et la vieille amitié de leurs pères.

Au premier abord , il semble que nos deux jeunes gens, certains ou à peu près de Tagrëment de leurs parents, pouvaient s'aimer au grand jour, bâtir à haute voix ces ravissants cliAteaiix où les amoureux dépensent tant d'imagination et de fraîche poésie ; mais, à mieux réfléchir, on doit reconnaître que c'eût été là une démarche déplorable et contraire à tous les usages.

Le myslcre a dos charmes 4.11 u» m ^f* uvent point définir, mais auxquels chacun se laisse prendre.

12 LES AVEUTDilS 0*0!! ÉlICIlt.

Plusieurs poètes de rcrapirc 1\m,i .^.i on vers assez mauvais : le mystère est Tassa isonnement de l'amour.

Cette métaphore culinaire fait grand honneur aux bardes impériaux, membres de l'Académie, et contemporains de Carême, qui sont d'ailleurs sujets, comme chacun sait, à ces bonheurs de style qu'on ignorait au dixseptième siècle.

Donc, Arthur assaisonnait son amour d'une très-grande quantité de mystères, ce qui lui donnait occasion d'utiliser son confident Ruttache Lointier.

Quant à Marthe, clic aimait son cousin sans trop savoir, et n'avait point à coup sûr d'arrière-pensée académique.

C'était une de ces charmantes filles de notre France, dont la beauté est une sorte d'éclectisme, un choix entre les jKTfcTiion» des diverses races.

Elle avait les cheveux blonds des nobles Gauloises, et cette riche élasticité de mouvr-

L nuiii ftoposi... 13

raents qui devait distinguer les Mcrj^t s j^iierrières des forets germaniques, mais elle avait l'œil noir et velouté d'une Italienne, le nez ciselé, la bouche arquée d'une Provençale, et, pour couronner et fondre en même temps ce mélange, elle avait le fin et discret sourire, suprême cachet que Latour savait mettre aux lèvres de nos princesses, et dont, aujourd'hui, les peintres, en quête de cette beauté royale qui semble perdue ou exilée, trouveraient encore un noble et gracieux modèle, loin, bien loin des Tuileries.

Marthe était simple et bonne autant que beUe.

Bien qu'elle n'eût pas étéentiènnu ni privée des soins maternels, elle n'avait point reçu ces enseignements patients, incessants et de toutes les minutes qu'une mère seule peut continuer sans se lasser ni se rendre à charge.

Madame la marquise de la Veyre, fort jeune encore et renommée pour sa beauté, I S

LES AVENTOiM »l'N Ill«»«.

tenait une charge à la cour, auprès de la personne de la reine.

Les langues mëchanlcs prt'tcndaicnl qu'il n'existait point une parfaite intcUigeoce entre la marquise et son mari.

On parlait dincompalibililé d'humeur, ei d'anciennes querelles qui avaient troaUë kt premières années d'une union où Tige dat deux époux offrait une large disproporiioo. La médisance s'arrêtait là.

On savait que la belle marqalte était d'une vertu sévère , et la chronique n'i sait que son caractère absolu el les hautaines qu'elle apfiortait dans les sions conjugales.

Marthe était restée toujours mpn >dr soo père.

Sur une nature ordinaire, rabscnce de l'influence maternelle se serait fait tmlement sentir et eût laissé d'ineffaçables traces.

Chez Marthe, l'isolement des premières années n'avait eu d'autre résultat que d^- •'■•'•-

L*8oi«i Pioro^i... 15

une nuance de méUnroVw ««nr î;i i^aieté native de son caraclèn

Sa vivacité, peut-être tr* le, en

araît été comprimée cl rcfoulét;, jusqu'à devenir douceur anfëlique.

Loin de nous la pensée (TaTaneer que l*éloigncment de sa mère avait pu la faire meilleure; mais qui ne sait que chez notre pau\Te humanité les effets ne sont point solidaires des causes, et que le mal |>eut engendrer le bien , eomme le bien , hëlas ! produire le mal?

Quoi qu*il en soit, Marthe ne ressemblait point h ces jeunes filles dont une main d'homme a balance le berceau : toute mère aurait pu être orgueilleuse d*avoir guidé sa jeunesse, et le seul défaut qu'on pût lui reinroeber ne provenait, certes, point de son éducation presque virile : sa douceur dégénérait parfois en mollesse, et sa flexible volonté ployait aisément au premier effort du commandement ou de la prière.

16 LES AVK?ITORES d'cH ÉIIGRt.

Éloignés, comme nous TaTons dit, i..w.i sieur et madame de la Ve>TC gardaient enlrc eux d'excellents rapports.

Tous les ans, durant la belle saison, la marquise venait visiter son mari et passait un mois dans ses terres du Languedoc.

Chaque fois qu'elle revoyait ainsi Marthe après une année d'absence, elle constatait avec une véritable joie les progrès de sa fille.

Elle était si heureuse de Tembrasser, qu'elle éprouvait une sorte de plaisir aa baisemain de son mari.

Au demeurant, c'était une femme fort distinguée, et le marquis était bien la perle des hommes.

S'ils ne pouvaient s'entendre, c'est que, sans doute, la fatalité s'en mêlait.

Au bout de huit jours régulièrement, un sujet de discussion surgissait. Celait d'abord, des deux côtés, une mesure parfaite, une courtoisie irréprochable ; puis le casus heUi s'envenimait.

LBOIMB PBOroSI... 17

Au bout d'un mois, la marquise montait en sa chaise, déterminée à ne plus revenir.

Mais elle revenait, parce que Marthe l'appelait de loin comme un aimant au pouvoir duquel on ne peut point se soustraire.

Souvent madame de la Veyre avait sollicite la permission d'emmerer sa fille avec elle, de lui faire connaître la cour et de compléter ainsi l'éducation qui convient à une fille de qualité.

Le marquis s'y était refusé constamment.

Nous ne saurions point assigner k ce refus decause bien logique, caria cour de Louis XVI avait des mœurs qu'un père ne pouvait craindre; mais lorsque la marquise proposait quelque chose, le marquis disait non ^ tout hasard.

Il y a, comme cela, des ménages où chacun des conjoints, pris séparément, est une respectable personne, et qui forment un tout aussi maussade que certains gouvernements constitutionnels.

18 LES AVE^ITIRES D*KIf tllfitt.

Marthe restait donc en province , à la grande joie d'Arihur, qui ne voyait jamais revenir le printemps sans trembler, tant il craignait que madame de la Veyrc oe réustlt enfin à persuader son mari.

Il va sans dire que, malgré le mystère donl Arthur entourait naïvement ses démarches, le comte d'Arrhans et le marquis de In Veyrc étaient parfaitement au fait de rinclination mutuelle de leurs enfants.

C'était pour eux un coup de fortune , car leur intention avait toujours été de les unir.

Tous deux avaient de grands biens ; leurs ceussons, qui avaient traversé sans tache presque tous les siècles de la monarchie, brillaient d'un éclat rival, et s*écartelaicnt Ton de l'autre par suite de nombreuses et fréquentes alliances.

En un mot, sous quelque jour qu'on le voulût envisager, ce mariage devait satisfaire les deux parties.

LBOIHB PROrOSE... lU

On a TU souvent de ces mariages no point airiyer aisément à bonne fin.

Un matin, le comte d'Arrhans monta à clieval et s'en vint à la ville de Millau pour rendre visite à son vieil ami.

Lorsqu'il fut introduit à Tliôtel de la Veyre, la matinée n'était point encore avancée, et pourtant, en traversant Tantichambre, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, le vieux comte aperçut son flN Arllinr qui se promenait avec Marthe.

— Il s'est levé de bonne heure ! pensa-t-il en se frottant les mains. Allons! ce sera un couple comme on n'en voit pas tous les jours.

Le marquis, que d'anciennes blessures retenaient six mois de Tannée sur sa chaise longue, se leva du mieux qu'il put à l'approche de son vieux frère d'armes, et, suivant leur habitude, ils échangèrent une cordiale accolade.

— Mon ami, dit le comte lorsqu'il eut pris

20 LES AVBNTOBBS d'oH ÉlIttRt.

un siège, je vais sur ma soixanle-qualriènic année.

— Vous n'avez guère que trois ans de plus que moi, répondit le manjuis avec un soupir; cela me vieillit... Pourquoi me faitesvous cette déclaration solennelle ?

— C'est que , mon ami , lorsqu'on bâtit des projets à notre âge, il faut se bâter de les exécuter.

— Ceci me parait incontestable, et vous parlez comme un livre, mon cousin; mais...

— Mais vous ne voyez pas où j'en veux venir?... Je vais m'expliquer.

— Permettez, interrompit le marquis en posant sa main sur son vieux compagnon, ce que vous avez à médire est-il bien pressé?

— Très-pressé.

— Je parle sérieusement.

— Moi aussi.

— C'est que j'ai quelque chosr

— Après moi, mon ami, après moi ! J ai le droit do primauté, le droit d'aînesse et je

suis chez vous. . . Dès que je vous aurai dédoit, au long, mon affaire, je vous donnerai audience.

Le marquis se renversa sur sa chaise longue et parut se fnire \\n mérite de sa résignation.

— Je vous écoute, dit-il, et pourtant ce dont je voulais vous entretenir. .

— Nous y viendrons... Voiri < c (jm m .»mène... Je vais sur ma soixanlr-qualric'me année...

Le marquis s'inclina en réprimant un sourire.

— J'aurais dû me marier plus tôt, poursuivit M. d'Arrhans. Cest véritablement un malheur pour moi de m'étre marié si tard... Si j'avais épousé feu madame la comtesse en mil sept cent quarante-neuf... ou seulement en mil sept cent cinquante-neuf, Arthur aurait trente ans...

— Ce ne serait pas le compte de Marthe, murmura M. de la Veyrc.

22 lES AVEITIIBES o'cif tlIfilÉ.

— Il serait homme, il serait colonel pour le moins, il serait marié...

— De grâce, mon cousin, n*aviei-vous que ces choses à me dire?...

— Vous avez raison, mon ami. Ce sont Ui regrets superflus, et d'ailleurs qui sait si cet étourdi d'Arthur n'aime p*is mieux aToir dixhuit ans que la trentaine?... Venons au fait... Comme je vous l'ai peut-être donné k entendre, je vais sur ma soixante - quatrième année. A cet ége l'avenir est court et j'ai peur, — c*est la première fois de ma vie, mon ami, -- j'ai peur de ne pas voir le bonheur de mon fils.

— Quelle idée !

— Voici Marthe qui a seize ans, la petite enchanteresse!... qu'elle est belle, marquis ! Je viens de la voir de loin dans le jardin...

— Avec Arthur?... Savez-vous, comte, qu'il devient un homme superbe î

— Ce sont deux beaux et bons enfants ! dit M. d'Arrhans, dont la voix s'attendrit ;

LBOllB PftOPOSE... 35

tenez, mon ami, nous étions convenus de les marier dans deux ans, marions-les tout de suite.

Le marquis frappa ses mains Tune dans Tautre.

— Sommes- nous donc de beaux esprits, s*écria-t-il en riant, pour nous rencontrer si bien? c'est justement là ce que je voulais vous proposer.

— En vérité?

— En vérité î . . .

Les deux vieux amis se rapprocbèrcnt et se serrèrent vigoureusement la main.

— Mon ami, dit le comte, je n'ai jamais été si beureux de ma vie.

— Et moi, répondit M. de la Veyre en repoussant sa chaise longue, je me sens tout gaillard ! Je crois que je ferais trois lieues de mon pied.

— A quand la noce ?

— Quand vous voudrez... dans un mois...

— C'est bien long !

^■1 LES AVIIfTOmS 0 OR tlISKt.

— Mettons trois semaines. Je n'en puis rien rabattre. II me faut ce temps pour écrire à la marquise et lui demander son consentement.

— Ct'^l juslo , ilil II" Lomlc en «toupii.inl. Je ne sais pourquoi j aurais vouJu que cela se fit demain.

Le marquis sonna son secrétaire, afin de minuter la lettre conjugalement officielle qu'il voulait signiGcr h madame de lu V'r\ r<>.

Le comte prit congé.

Le soir de ce jour, dans le salon du château d'Arrhans, le comte, Arthur et Eustache Lointier se trouvaient réunis.

Le vieillard avait cet air souriant et railleur des gens qui gardent une heureuse nouvelle et que leur secret étouffe.

Il écoutait à peine les plaisanteries plus ou moins spirituelles à Taidc desquelles Eustache, suivant son habitude, essayait de lui faire sa cour.

— Tu es un bon garçon, Eustache, dit

LROa» PROPOSE... S5

enfin le vieux comte; as-tu jamais éié amoureux?

— Non pas, monsieur, non pas. Je suis trop pauvre. Mais je connais quelqu'un...

Arthur devint rouge comme un coquelicot. Lointier s'arrêta.

— Tu connais quelqu'un? répéta le comte en jetant sur son fils un malin regard ; quelqu'un dont tu deviendrais amoureux volontiers, sans doute ^

— Non pas, monsinir , dit rnrorr Kustache, quelqu'un qui se meurt d'amour.

— Ah ! bah !... Et comment le nommestu, ce quelqu'un ?

— C'est un secret.

— Au moins, me diras-tu le nom de celle qu'il aime ?

— Pour cela, oui. C'est mademoiselle de la Veyrc.

Arthur était aux nbois, son mystère ne tenait plus qu'à un fil.

— Je le plains, reprit M. d'Arrhans, sans 1 3

t>C LES AVBirrORIS D*DI« tlIGRÊ.

cesser de regarder sou fils. Je le plains de tout mon cœur, car mademoiselle «! - •' Vt" •" n'est plus libre.

— Qui a pu vous dire cela, mon p< iv ' .V cria Arthur, incapable de se contenir d .m tage.

— Hein?... fit le vieux comte avec muliee. ïu nous écoutais donc? Je croyais que tu nVs tais pas à la conversation... Celui qui ro*a dit cela était parfaitement informe; mais n*en parlons plus... Eustacbc, mon ami, cherche quelque chose qui puisse divertir Arthur. Je vois bien que ce sujet d'entretien n'a point le don de l'intéresser.

Eustache ouvrit la boutlie pour j)rot sler, mais Arthur lui imposa sllrnce d'un geste suppliant.

Il tenait^à son mystère plus que nous ne pourrions le dire.

Quinze jours se passèrent durant l* ^.ju» i^ le vieux comte ne se fit point faute de tourmenter son fils.

I HouME rnorosK... 97

Nous devons avouer qu'il fit encore autre chose.

Eustache fut chargé dessous main d'acheter h Lodève une magnifique corbeille de noces qu'il apporta au château secrètement et que Ton cacha dans une chambre, tendue de neuf tout exprès pour la circonstance.

Le vieux comte voulait rendre h Arthur In monnaie de son mystère et lui ménager une surprise.

Durant ces quinze jours, il fut le plus heureux des hommes. Il jouissait par avance de la joie des deux jeunes gens et se répétait sur tous les tons :

— Cela fera un couple comme on n'en voit pas tous les jours !

La lettre écrite h madame la marquise par son mari était une simple mesure de convenance; son consentement ne pouvait faire l'objet d*un doute.

Néanmoins, les deux vieux compagnons d'armes avaient résolu d'attendre sa réponse

28 LES AVERTI RtS U L •. t«ll.HK

pour notifier leur bonheur aux futiir> fiKm\.

Cette réponse, suivant calculs faits en commun et soigneusement éprouvés, devait arriver le seizième jour.

A mesure que cette époque attendue approchait, les entrevues du comte et du marquis devenaient plus intéressantes. Dieu sait que la politique présentait alors de trop nombreux sujets d'entretien : on était à la fin de septembre 1789; les événements se pressaient, et cette tourbe aux sanglants appétits que le mouvement révolutionnaire avait jetée tout à coup à la surface, inaugurait déjà sa bavarde puissance et laissait pressentir ce qu'il y aurait d'horribles conséquences au bout de ses loquaces et emphatiques prémisses.

Pourtant nos deux amis ne causaient point politique.

Ils n'avaient garde. Paris et le mouvement populaire étaient complévcment oubliés.

i/bOIME rROPO^iE... 90

Plus Uird, il serait temps de s'occuper des messieurs du tiers et de leur insolence.

L'important maintenant, c'était le mariage, le bonheur prochain de deux enfants aimés.

On tâchait de se représenter leur joie ; on réglait d'avance leur vie à venir.

Tout était prévu, concerté, arrangé; pas une épine qui ne fut écartée du sentier qu'ils devaient doucement descendre en commun ; pas une fleur qui manquât à leur couronne : c'était charmant; on regrettait presque de n'avoir que quinze jours pour de si aimables et délicieux projets.

11 est une sorte de courant ningin'tifjne qui rayonne du niMÎlre aux serviteurs de bonne maison.

Quand celui-ci est gai, ceux-là se réjouissent, sans savoir, sans presque vouloir deviner le motif de leur joie. Au château d'Arrhans et à l'hôtel de la Veyre, tout le monde était en belle humeur.

30 lis AVENTI'RES Ii'dïI ÉSlfitâ.

Il régnait là cominc une atmosphère de fête; chacun espérait vaguement, et pour ainsi dire de confiance.

Marthe et Arthur ne se doutaient de rieo; Lointier avait gardé le secret du comte; mais ils subissaient à leur insu l'influence du consentement général : ils s'aimaient davantage.

Une seule personne ne partageait point l'allégresse commune, c'était Eustache Lointier.

L'espèce de familiarité que lui permettait le comte, sa liaison avec Arthur et toute celte opulence à laquelle il se frottait sans ceate, lui, pauvre héritier d'un bourgeois indigent, lui avaient mis en tète de jalouses et ambitieuses pensées.

Il n'y avait pas jusqu'à sa ressemblance physique avec Arthur qui n'augmentât son envieux chagrin.

La nature venait en aide aux circonstances , et il mettait au défi son orgueil , qui

L HOMME riOPOSE... 31

n'avait garde d'accepter le cartel, de trouver une différence entre lui et Arthur, différence à son désavantage , bien entendu , car il n'était pas éloigné de reconnaître que, sous le rapport de rintelligeiice, Arthur n'était qu'un enfant auprès de lui.

Et pourtant c'était Arthur qui, le hasard aidant, et par le seul fait de sa naissance, le dominait, l'étouffait sous la pression d'une supériorité écrasante.

Lointier, en ces instants d'humeur sombre, n'essayait point de se le dissimuler, la position qu'il occupait au château, libérale en apparence, était réellement une sorte de domesticité.

Si Arthur le traitait avec égard, c'était concession pure à la fantaisie du vieux comte, c'était pitié peut-être !...

Si le sort l'eût voulu cependant, il eût si bien porté, lui Eustachc, les nom et titre de gentilhomme! il eût été si bien à sa place dans les salons dorés du grand monde, il se

32 IKS AVENTURES o'ow tMlGRÉ.

fût tenu de si galante et fière faeon sous les dentelles, la soie et le velours . .

Mais non, il était pauvre, enfant de roture.

Rien pour lui, tout pour Ai lliur : iu)ur Arthur qui, sous quelques jours, «liait épouser la plus noble, la plus belle, la plus riche héritière du pays, tandis que lui, Eustaclie, si fantaisie lui prenait d épouser, courait chance de subir un refus, en s adressant a la fille de chambre de mademoiselle Marthe de la Veyre.

En attendant, il était forcé d'aller, de courir, d'acheter, de choisir. ' •*• ' *' • '"^'ir Arthur !

Il détestait Arthur.

En outre, il souffrait cruellement à voir, à toucher sans cesse toutes ces belles et précieuses choses destinées à la belle épousée.

Parfois , il s'introduisait secrètement dans la chambre où le vieux comte avait fait disposer la corbeille de mariage qui contenait

LBOIME PROPOSE... 33

des parures d'une valeur très-considérable.

Lointier restait là en extase devant ces diamants et ces perles qui avaient coûté tant d'or.

Il n'était pas bien avancé encore dans la science de la vie , mais il savait qu'en ce monde l'argent est un levier robuste, et il !>e disait que ces diamants achetés, on pourrait les revendre...

Les quinze jours prirent fin.

Le matin du seizième jour, M. le comte d'Arrbans se leva radieux. 11 fit grande toilette et manda son fils dans son appartement.

— Mon ami, dit-il en contenant avec peine son secret qui sollicitait chacun de ses pores pour trouver jour a s'échapper, nous avons, à déjeuner ce matin, M. le marquis de la Vcyre et sa fille... Comment trouves-tu mademoiselle Marthe, mon ami ?

— Mon père... balbutia le pauvre amoureux.

S4 lES AVBIVTDBES D*DIf ÉIIGRt.

— Plaît-il?

— Je la trouve...

— Tu fais preuve d'excellent goût, mon ami... c'est aussi mon avis... Va faire toilette.

Et l'excellent vieillard se frottait les mains en riant de tout son cœur.

Le rendez-vous était pour dix heures du matin. A neuf heures et demie la table ëtait dressée.

Le père et le fils attendaient.

Au moment où résonnait le timbre de la monumentale pendule qui décorait la haute cheminée du salon , le bruit d'un carroMC se fit entendre sur le sable de l'avenue. Le comte se leva, jeta un regard de satisfaction sur son fils, qui pressentait vaguement quelque événement important, et s'avança souriant, vers le seuil du salon imhip r< '"voîr '-'"^ l»''tes.

La porte s'ouvrit.

Le marquis n'était point accompagné de ta fille.

LHOMIS PBOPOSE... 35

— Pourquoi seul , mon ami ? s'écria le comte désappointé.

Le marquis lui prit la main et secoua la tète en silence. Il était pâle ; ses traits bouleversés portaient Tempreinte d'une émotion puissante.

— Qu'y a-t-il? au nom de Dieu ! qu*y at-il ? demanda M. d'Ârrhans effraye.

— Il y a , répondit le marquis d'une voix grave et triste, que nous avons rêvé trop longtemps , mon cousin ; l'heure du réveil a sonné. Honte à celui de nous qui garderait encore des pensées de fête ou de flançailles!... C'est une é|)ée qu'il faut à votre fils, et non pas un bouquet de bal !

— Je ne vous comprends pas , balbutia le comte.

— Vous allez trop tôt me comprendre...

Lisez ceci, mon cousin.

Le marquis tendit à son vieux frère d'armes une lettre ouverte, datée de Paris, le 6 octobre 1789.

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