‹ Les banditsChapitre 4 sur 31 · DUC DISPOSE · texte numérisé non relu

DUC DISPOSE

Il fit de la main un g;e$te amical, et piqua des deux.

Lointier mit ses deux poings sur <*^n flniirs et partit d'un grand éclat de rire.

MM. d'Arrhans et de la Ve>Te étaient toujours dans le salon.

Après la courte discusMon que nous nvons nippoFtëe, ils avaient gardé un froid silence durant quelques minutes, mais bientôt leur loyale amitié avait repris le dessus.

Leurs mains s'étaient instinctivement cherchées et rencontrées.

— M. mon ami, dit le comte, j'ignore si je vous ai fait savoir que je vais sur ma soixante-quatrième année; à cet âge, on ne fait plus guère d'amis nouveaux ; je vous prie de ne m'en point vouloir, M. mon ami et cousin, et, s'il le faut, je vous prie de me pardonner.

Le marquis lui tendit ses bras ouverts.

— Excellent homme ! murmura-t-il.

Puis il ajouta tout haut :

50 ISS AVEITIRES ti'cn ÉVlGMt.

— C'est à moi que sont tous les tort5, mon cousin... A Paris, le roi; en Allemagne, les princes : on peut choisir, mais non point se prévaloir de son choix, car l'honneur se partage et il y en a pour les deux camps. Je vais à la cour ; vous, passez le Rhin ; je prie Dieu qu'il nous envoie son aide en ces chemins divers qui convergent au même but.

— Ce que nous voulons, c*eat sauver le roi...

— Ou mourir pour lui, prononça lentement le comte qui mit sa main sur son cœur.

— Ou mourir pour lui !

— Adieu donc, mon vieux frère. Votre fils est le mien comme ma fille est la vAtre. Nous nous reverrons , j'espère ; la bonne cause vaincra et nous serons heureux.

— Dieu le veuille, mon ami !

Ils s'embrassèrent cordialement une dernière fois, et le carrosse du marquis rf'{»?'it h route de Millau.

Le comte descendit dans la cour où Eusta-

•itc Bisrosi. 51

che 8*occupait des préparatifs du départ. A la vue du vieillard, celui-ci fit un effort si bien entendu qu'il réussit à amener des larmes dans ses yeux.

— M. le comte, dil-il avec tristesse, j*avais espéré vieillir auprès de vous...

— Où est Arthur? demanda M. d'Arrhans qui aimait véritablement Lointicr et avait peur de s'attendrir.

— n va revenir, répondit Eustachc.

— M. le comte, ajouta-t-il, Dieu m'est témoin que j'ai pour vous tout à la fois l'affection d'un fils et le respect d'un serviteur. J'avais dessein d'abord de vous demander la permission de vous accompagner hors de France. Mais j'ai réfléchi... Peut-être ne vous sera-t-il pas inutile de laisser derrière vous, en partant, un homme dévoué, sûr, fidèle...

— Tu es bien cet homme-là, toi, mon garçon, je le sais... Eh bien I tu ne te trom|)es pas.

52 Lh.5 AVtVâLKàî» U L-^ tl.lui,

— Mon départ précipité in*obli^« i .mmiidonner ici quelques vuleui-s dont j'aurai besoin sans doute sur la terre étrange n lu me les feras passer.

— Merci pour votre confiance, M. le comte; je tâcherai de m'en montrer digne.

M. d'Ârrbans lui loucha paternellement le front.

— Je te constitue le gardien du château, dit-il ; voici les clefs. Tu comiDaiideras aux valets. En un mot, tu sens le maître... Mais voici Arthur qui revient... Adieu, mon garçon... Si tous les gens de roture te ressemblaient, nous resterions aujourdliui paisiblement dans la maison de nos pères.

— Vous y reviendrez, M. le comte! s'écria Ëustache toujours larmoyant; vous seres rendu à notre affection... Adieu, monsieur! Les bénédictions du pays tout entier vous suivront dans l'exil.

Arthur entrait en ce moment sous le portail. II sauta aussitôt sur un cheval frais qui

BIEC DISPOSE. -" '

Tattendait. Puis le comte et son (ils, suivis d'un seul valet, franchirent le seuil de la cour, non sans adresser à ce pauvre et fidèle Eustache de nombreux gestes d'adieu.

Arthur avait vu Marthe.

La charmante fUle avait promis de lui garder sa tendresse, et le coumge était revenu au cœur d'Arthur.

11 se sentait autre et plus fort que le malin.

Le sentiment guerrier qui sommeillait en lui, endormi par sa vie oisive et langoureuse, s'éveillait tout à coup avec une sorte de violence.

Sa main frémissait d*aise en touchant la garde de son épée ; il avait pitié de son passé, faisait avec sa longue enfance un brusque divorce, et appelait de ses vœux une bataille où il pût recevoir le baptême du soldat.

Certaines natures, quelque vaillantes qu'elles soient, ont besoin d'un choc moral pour déchirer les langes de l'adolescence; mais il ne leur faut qu'un avertissement, et le vieil I 5

54 LKS AVENTURKS D*i« ÈMIURS.

Homère, en sa poésie pleine dexquise sagesse, nous a montré Achille reniant ses féminins atours à la seule vue d'un javelot.

Arthur n'était point fils dune déesse, ninis il avait du sang de preux, et mieux vaut, pas un héraut darnies n'avancerait le contraire, — chevaleresque origine, que courte généalogie, ouverte par une mësalUau» . .li vine.

Arthur était homme désormais.

Son amour, loin de l'engourdir, était maintenant un stimulant de plus.

M. le comte d'Arrhans, qui avait préparé des consolations à l'avance, en lut jwur ses soins. Aux premiers mots, Arthur Tarréta gaillardement pour lui demander s'il faudrait attendre longtemps l'occasion de se battre.

Eustache Lointier était resté seul au château d'Arrhans.

Il avait en poche les clefs, et, comme l'avait dit le vieux comte, il était bien véritablement le ma lire.

DIEL DISFOSB. 55

Durant tout le reste du jour, il se promena de salle en salle, le chapeau sur la tête et profondément absorbé par ses réflexions.

Noms voudrions bien dire au lecteur tout d'un coup ce qu'était cet Eustachc Lointier quijoueralerùlele plus important dans notre récit; mais son caractère n'est point de ceux qu'un trait de plume peut croquer ressemblants.

Il faudra le voir à l'œuvre.

Sa nature, où entraient à haute dose les éléments les plus vulgaires mêlés h une certaine audace voisine de l'effronterie, mais approchant aussi du sang-froid le plus intrépide, comportait tous les mauvais instincts y compris la couardise. Mais il était lâche à la manière de ceux qui cessent de trembler lorsque le salut dépend d'un coup de hardiesse.

Sa volonté valait quelque chose ; elle rendait dangereuse l'avidité qui le poussait à envier, puis à nuire pour ensuite posséder.

56 LES AVENTUaKS u'iN KHIUNC.

En somme, ii y avait eu lui ce qu'il faut pour faire un adroit valet ou un redoutable chevalier d'aventures.

Son père , qui était un i^tit bourgeois de Millau , lui avait octroyé une éducation telle quelle ; mais au château d'Arrhaitô, il avait appris bien des choses, el, sa belle tournure aidant, il pouvait se comporter d^aussi galante façon que pas un gentilhomnn. !

casion.

 l'époque où nous sommes arrivés, il n*avait encore que les instincts du mal.

La pratique lui manquait.

En outre, bien que les évéucmenu jmuéUques fussent parvenus déjà à une crise fort avancée, il ignorait à peu de chose prêt leur importance.

En Kouergue, comme en plusieurs autres provinces , on n'entendit que bien vagaement les premiers éclats de l'orage révolutionnaire.

II fallut que la foudre, en déracinant un

IlIKU OISPOSK. 57

trône, ébranlât puissamment le sol, pour que toutes les oi*eilles devinssent attentives, tous les yeux grands ouverts, à cent cinquante lieues de Paris comme dans les faubourgs.

Eustacbe savait qu*une réaction se faisait du pauvre contre le riche, au nom de plusieurs grands mots ainié^ i]v la foule qui ne les comprend pas.

Il savait que le fait brutal commençait a regimber contre le droit ; mais il voyait les résultats de ces tendances dans un lointain avenir, et n'était pas éloigné de les considérer comme d'aimables chimères.

Mais la vérité avait jailli tout h coup à ses yeux.

La chimère se faisait réalité.

11 venait d'entendre deux gentilshommes, soutiens naturels du trône, parler de mourir pour le défendre.

Le trône chancelait donc bien fort !... - Hé ! hé ! se disait Eustacbe en narguant du regard les émaux jusque-là respectés de

58 LES AVE!1TURES U l > 1 ^ '^

l'écusson d'Arrhîins, les deux \ aux >t.ila( liles ont commencé par se disputer : «^ L'honneur est à Paris. Non pas ! l'honneur est à Coblentz !... » Il est permis de croire qu'ils ne s'entendront pas à meneille. Le peuple est un, il sera prêt. La noblesse discutera au lieu d'agir... 11 faut absolument que j'aille h Paris voir les jolies choses qui se préparent.

Eustache avait raison.

Tandis qu'un galant homme fait le salut des armes, le rustre se fend et pousse à fond.

Devant le brutal délire des masses affolées par de petites influences, il n*cst pas bon de perdre le temps à ôtcr '<on ffiitre, k vider de subtiles discussions.

Eustache fit trêve à ses méditations politiques pour commander un excellent dîner qu'il mangea du meilleur appétit.

Après le dîner, il choisit dans le trousseau de clefs à lui confié par le vieux comte la clef du secrétaire de ce dernier.

DlEf DISPOSE. 59

Il s'enferma dans le cabinet et commença une minutieuse fouille.

Il y avait dans le secrétaire tous les titres de propriété de M. d'Arrhans, mais Eustache De trouva point les papiers de famille; le comte les avait serrés dans le portefeuille qu'il porUiit sur lui.

Ceci, pour le moment, importait peu à Eustache.

Ce n'était point ce qu'il cherchait.

Il trouvn encore, ceci lui importait beaucoup, une somme assez ronde en bons de caisse au porteur, et quelques rouleaux d*or.

Le tout fut empoché sans compter.

Lorsque le secrétaire fut vide, il le referma soigneusement.

Cela fait, il se rendit dans la fameuse chambre où étaient étalées les parures qui devaient servir à la pauvre Marthe.

La vue de cette corbeille de noces procura è Lointier quelques instants de franche hilarité.

60 LBS AVENTCM» O'uf» K>n..RÏ:.

Pauvre colombe! niiinmira-t-il en rinnl

aux éclats ; voilà pourtant de bien cbarmants atours. Elle eût été délicieusement jolie sous ces diamants et sous ces dentelles. Sic vos non vobis ! comme disait mon maître de sixième. Les diamants seront pour moi ; les dentelles pour qui les voudra prendre. A raisonner sainement, c'eût été dommage de voir cette charmante fdic devenir la femme de ce niais sentimental, de ce langoureux benêt, de cet Arthur enfm, qui mouille, sans doute en ce moment, d'un torrent de larmes la crinière de son cheval... Si mademoiselle de la Vcyre se rencontre sur mon chemin, je la choisirai peut-être, et qui sait, cela vaudra mieux pour elle.

Il mit les diamants avec Ter et les billets, puis il descendit dans la cour.

— Attelez ! dit-il impérieusement au cocher. J'ai en poche des valeurs que M. le comte m'a confiées, et qui doivent être transportées à Paris sans retard.

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Le cocher mit les chevaux au carrosse.

II savait que le comte avait grande confiance en Eustache.

Celui-ci, pendant qu'on attelait, remonta le grand escalier du château, gagna la chambre d'Arthur et revêtit un costume complet de gentilhomme, sans oublier 1 cpée à garde travaillée.

Quand il eut mis la dernière main à sa toilette, le carrosse était prêt.

Il se jot.i nonchalamment sur les moelleux coussins.

Le cocher fouetta les chevaux.

Nous n'avons point dessein de raconter ses impressions de voyage.

Nous relaterons un fait en passant.

A quelques heures de Millau, le carrosse qui portait Eustache et sa fortune dépassa une chaise sans armoiries qui suivait, elle aussi, le chemin de Paris.

Cette chaise contenait M. et mademoiselle de la Vcyre

C2 lES AVEWTOaES ti'v^ tlIGRÉ.

— Voyez, mon père, dit Marthe en rougissant. Voici le carrosse de M. d'Arrlians.

— En effet, répondit le marquis ëtonné.

— Et Arthur... M. le vicomte d'Arrhans... Voyez ! il se penche à la porf itrr.

Le marquis salua.

Lointier fit une gracieuse inclinaison de tête et passa, emporte par le galop de Bon chevaux d'emprunt.

Le cœur de Marthe hattait bien fort. Elle avait reconnu jusqu'au costume qu'Arthur portait la veille. Cette rencontre ioespérëe alimenta sa douce rêverie durant une grande partie du voyage.

Eustache rêva aussi, et fort doucement, ce qui ne l'empêcha point de compter son trésor avec une grande exactitude.

Nous verrons comment il sut profiler de ce trésor, et comme quoi le sic vos non vobix du maître de sixième peut s'appliquer aussi par hasard au voleur.

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