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pagnie d'ouvriers peu vêtus et aspirant manifestement à mériter le nom historique de sans -culottes; d'autres encore chantaient, sous les tonnelles, à l'aide de voix fausses et très-enrouées, des couplets boiteux et obtus, premiers-nés de la muse citoyenne ; d'autres enfin, pendues aux bras galonnés d'incommensurables gardes-françaises, se faisaient épeler, par ces guerriers philosophes, quelques pages de Diderot ou de Piron, dont elles étaient bien susceptibles de sentir le délicat et savoureux parfum.
C'était un spectitcle très-charmant, et dont les excentricités de notre moderne Courtillc ne peuvent donner qu'une insuffisante idée.
Tous ces gens, en effet, grisettes, étudiants, soldats, paysans et ouvriers, étaient ivres, mais vertueux.
En ce temps, la vertu, incessamment invoquée, jetait sur toutes choses un rideau du plus agréable effet.
L'orgie était vertueuse, le luxe de même,
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le pillage aussi, la trahison égaleineul, 1 'sinat davantage. Pourquoi non? Ne buvail-twi pas à Thèbes ? Céstir, Clodius, Verres, Catilina n'étaient-ils pas Romains et très-impressionnables? Ne volait-on pas à Lacédëmone? ne trahissait-on pas à Caribage? n'assatsinait-on pas en tous ces heureux et divers pays?
Évidemment la négative serait de iintivaise foi.
Or , lecteurs , faites-nous la grâce de suivre ce raisonnement subtil et tout civique : Rome, Carthage, Sparte, etc., étaient républiques, c'est-à-dire plus vertueuses que la vertu même; Cincinnatus, Magon et les décorés des Tliermopiles sont là pour le prouver surabondamment.
Donc...
A cette écrasante logique qu'opposeraiton, s'il vous plaît?
— En outre, Diderot, d'Alembert et même M. Paul de Kock l'ont dit, sans parler de
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M. Cousin : •; Dieu, c'est la nature; • ce mot frise le sublime; — d'où il suit que la nature est la vertu, sinon davantage.
Ceci posé, comme la nature est ivrogne, sensuelle, incline au pillage et au meurtre, il est évident que les suppôts des tyrans ont, durant quinze siècles passés, détourné le vrai sens de la langue à leur profit, baptisé vice ce qui est vertu, et qu'ils n'auraient pas eu vergogne de refuser le titre de vertueux k Robespierre, Carrier, ou h Marat lui-même!
Que l'Être suprême confonde la mémoire desdits perfides et ignorants suppôts !
Au moment où le carrosse de Lointier arriva en vue de la barrière, la fête atteignait son apogée. Tout le monde buvait , riait, chantait ou dansait.
— Voilà, se dit Eustache, qui mit sa tête poudrée h la portière pour contempler de plus près cette aimable gaieté , voilà un délicieux pays !
Un ouvrier rf»|urfii» et interrompit le
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îoupletquc son larynx, oxyde par IVau-do-vic, était en train d'écorcher; une grisettc l'avisa et demeura la jambe en l'air au milieu d'un surprenant jelé-baltu ; un garde-française le vit, et ferma le Piron dont il rt'galail la dame de ses pensées.
Puis l'ouvrier, la gristtti il if garde-française montrèrent du doigt h leurs amis le carrosse armorié, le eocher en livr« chef poudré h blanc qui Iranchail fond obscur de l'intérieur.
Puis encore une immense et folle clameur s'éleva.
— Un aristocrate ! cria-l-on.
Ce mot commençait h être fort à la mode. On entoura la voiture.
Le cocher fut renversé de son siège, et toute cette magnifique jeunesse se prit à danser une ronde frénétique autour du carrosse arrêté.
Eustache trouva la réunion moins aimable. — Mes braves gens... commença-l-il.
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— Nous sommes des citoyens î interrompit un bel homme de garde-française à qui la haute paye du Palais-Royal donnait une juste idée de ses droits civiques.
— Nous sommes citoyennes ! ajouta une ravissante mercière prise de vin.
— Et nous ne sommes pas de braves gens, conclut un ouvrier dont le poing calleux se posa sous le nez de Lointier.
Ce citoyen disait l'exacte vérité.
La ronde reprit en sens contraire , Eustachc se cacha au fond de la voiture.
Il avait peur.
Lorsqu'on eut bien dansé, un étudiant qui était du bois dont on fait les Romains, ouvrit cet avis remarquable :
— Le char splcndide de cet aristocrate, déclama-t-il , est une sanglante injure à la misère du peuple français. (Murmures ap> probatcurs. ) Au moment où nos mères, nos sœurs, nos épouses, nos amantes et nos petits frères manquent de pain pour soutenir leur
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intéressante existence, cvi Hnstocrale, blable à Sardannpnle, se piraae diM MO earrosse acheté avec les sueurs du peuple. (Trépignements des griseltes; bravos des gardesfrançaises. ) Assez longtemps, dtoyciM, TËlre suprême a souffert un tel blasphème. Faisons justice. Je propose formellement de briser cette machine roulante.
Nous n'essayerons point de rendre Teffet produit par cette éloquente improvisalioo.
Un hurlement général accueillit la proposition de rétudiant.
La portière fut ouverte. On jeta Lointier sur le pavé. Le malheureux voulut prolesler, mais un plongeon dans le ruissmn lui rf*ndU le sentiment des convenaDces.
Il se tut.
Pendant cela, le carrosse de M. d'Arrhans était mis en pièces pour le salut de la patrie.
A voir cette ardeur que mettaient a la besogne ces vertueux citoyens et citoyennes, il n'était pas malaisé de reconnaître qu'il s'a-
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gîssait d'une œuvre irnpor(»nte et méritoire. Le génie de la liberté devait une récompense à cet utile labeur.
Lorsque la voiture tomba enfin, complètement désemparée, For, les billets, les diamants se répandirent sur le sol.
Les doigts intègres des jeunes citoyens éprouvèrent un frémissement joyeux.
Grâce à l'aide des citoyennes, ces richesses ëpanes n*encombrèrent pas longtemps la voie publique. Tout fut recueilli et empoché à la barbe d'Eustachc.
Cela fait , on chanta faux un hymme grotesque, et la fête reprit son cours.
Eustache eut la permission de se retirer les mains vides et d'emporter son habit de gentilhomme roiivort de bouc des pieds k la tète.
S'il se fut retourné, il eût pu voir, au moment où il entrait à Paris, l'humble chaise de M. le marquis de la Veyrc traverser sans encombre la terrible réunion.
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Comme cette dernière voitiin* avait pou d'apparence, les jeniic*; ritovftis nViirruf pas ridée de la niveler.
On ne peut se dissimuler qu*Eustachc avait encore du bonheur. Il pouvait lui arriver pis. Un an plus tard, il eût fait connaisMoee avec la lanterne.
Ici nous perdons de vue, pour quelque temps, Eustache Lointier. Nous n'avons aucune espèce de renseignement sur la vie qu'il mena pendant trois ans, mais il est probable qu'il fut l'un de ces ténébreux acteurs qui jouèrent les mystères de Paris de cette époque.
11 n'avait rien ; il était avide et entièrement dépourvu de préjugés; il était par conséquent dans la position la plus favorable pour pratiquer les cinq ou six vertus républicaines que nous avons énumérëes plus haut.
Ce que nous savons de la famille de la Veyre durant cette même période est bien
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peu de chose. Marthe fut présentée à la reine et vit les derniers jours de cette cour charmante, qu'entouraient alors les accusations les plus slupides que puisse inventer la trahison. M. et madame de la Veyre, rapprochés par le malheur et une commune loyauté, unirent leui-s dévouements |>our les mettre au pied du trône. Les événements couraient. Le marquis n y remplit qu'un rôle très-sccondaiir
l ne circonstance que nous ne devons pas passer sous silence, c'est que .M. de la Veyre, dès la fin de 1789, envoya des agents en Rouergue et réalisa ses terres. Le temps n'était point favorahle à une vente de cette nature.
Les ten*es furent cédées h vil prix ; mais comme leur valeur était immense, la somme réalisée fut encore une fortune. M. de la Veyre la plaça à l'étranger.
Cependant, le comte d'Arrhans et son fil< avaient rejoint l'émigration en Allemagne.
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Arthur dut raballro un peu <lr son impatience belli(iu«'us«». La guerre ne vint pas tout (le suite, et il fallut bien des criiDW pour lasser la patriotique longaniroiié des princes.
Il y avait néanmoins déjà une organisation militaire, et Arthur put faire son éducation de soldat.
Vers la fin de 1791, on vit arriver à Coblentz un homme dont l'énergique visage accusait une âme ardente et passionnée, soumise au frein d'une volonté de fer.
Cet homme venait vers les princes frères du roi, chargé d'une mission des nobles de Bretagne.
Il avait nom Armand Tufljn, marquis de la Rouarie.
Les circonstances étaient bien difficiles, et si les princes hésitèrent d'abord h couvrir de leur haute sanction les projets de résistance bretonne, on ne peut point le leur imputer à fiublesse ou à faute. Néanmoins, les
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difficultés et les retards que M. de la Rouerie éprouva à Coblentz furent un mal et donnèrent à jMînser que les premiers intéressés n'étaient ni les plus ardents ni les plus résolus.
Ce fut, quant k la Rouarie lui-même, comme le premier anneau de cette chaîne de dégoûts que la mort seule devait rompre désormais.
Le 0 décembre 4791, les irrésolutions prirent enfin un terme, et les princes revêtirent de leur signature le projet d'association bretonne, rédigé par la Rouarie.
Le soir de ce même jour, Arthur alla trouver son père.
— Monsieur, lui dit-il, nous sommes sor> tis de France pour servir le roi. Voici l'occasion qui se présente de le servir en France et plus activement, sinon mieux. J'aurais grand désir de suivre M. de la Rouarie , dont j'admire le beau caractère, et je vous
demande, pour ce faire, votre consentement. 1 7.
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Le vieux comte prit la mnin do son fils.
— Ce m'est une grande douleur que de me séparer de vous, Arthur, dit-il d'une voix triste et résignée. A mon lige... je pense que vous n'ignorez point que je vais maintenant sur ma soixante-sixième année... à mon Age, quand on se sépare , c'est le plus souvent pour toujours.
— Ne parlez pas ainsi, mon père !
— Pourquoi non? avant notre mutuelle tendresse, Arthur, il y a le devoir, et je ne suis pas assez vieux encore |M)ur avoir ouhlié que je suis gentilhomme. Partez, mon fils. Je crois comme vous que, dans la vaillante Bretagne, votre épée ne pourra rester longtemps oisive en son fourreau. Si mon bras valait encore quelque chose, je vous suivrais peut-être... mais il ne reste que le cœur!
Arthur tendit son front, \v \ieilliir<l \ uni un baiser.
— Vous êtes d'Arrhans, reprit-il ; vous