‹ Les banditsChapitre 7 sur 31 · CHOSES ET \ ETRES · texte numérisé non relu

CHOSES ET \ ETRES

êtes le seul d'Arrhans ; car mes blessures et la vieillesse pèsent sur moi un poids trop lourd pour que je puisse le porter bien loin encore. Voici nos titres de noblesse, vous les garderez mieux que moi. Voici , dans le même portefeuille, ce que j*ai emporte de nos papiers de famille. Souvenez-vous de votre père, Arthur, et de votre nom. Vous êtes brave; vous êtes ûdèle; soyez prudent... et que Dieu vous conduise !

Le vieux comte étendit ses mains tremblantes au-dessus de la tête de son fils et lui donna sa bénédiction.

Arthur, dans son premier mouvement de fougue, n*avait pas pressenti ce qu*aurait de navrant cette séparation.

11 avait à peine connu sa mère, et sa tendresse filiale s'était concentrée sur son vieux père, si bon, si noble, si indulgent pour ses fautes de jeunesse !

Maintenant il était trop avancé pour reculer.

KO IBS AVgNTUBKS U IK KBIUlit.

II se jeta sur le sein du comte qui lui tendait les bras et s'élança ensuite au dehors, incapable de prolonger ces adieux qui lui brisaient le cœur.

Resté seul, le comte se mil à genoux et offrit à Dieu ce suprême sacrifice.

Arthur partit avec M. de la Houarie. Ils n'avaient point de suite, et traversèrent la France sous un déguisement.

En passant à Paris, le jeune d'Arrhans aurait bien voulu voir, ne IVit-ce qu'un insUint, Marthe de la Veyre, à (|ui étaient toutes ses pensées, mais M. de la Houarie n'était pas homme à s'arrêter en chemin.

On chiingea de chevaux, et i on reprit le galop sur la route de Bretagne.

Les pressentiments du vieux comte ne l'avaient point trompé.

Dès les premières opérations de l'armée de Condé, qui eurent lieu un an après le départ d'Arthur, une balle républicaine retendit, mourant, sur le champ de bataille. Il

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pria pour son fils et pour le roi avant de rendre son ànie à Dieu.

Arthur se comporta vaillamment en Bretagne.

Lorsque la mort de la Rouarie mit un terme au soulèvement de cette province, Arthur passa en Vendée où s'organisait une insurrection autre et hien autrement puissante.

Tant que dura la guerre, il fut Tun des plus intrépides soldats de cette armée catholique et ••-»v;il«. où chaque soldat était un héros.

La lutte eut Tissue que chacun sait.

Les royalistes écrivirent là, comme en tant d'autres occasions, a>ec leur sang, une page glorieuse de notre histoire, et leur défaite valut mieux qu'un triomphe.

Un soir du mois d'octobre 1794, Arthur, à peine remis d'une blessure qu'il avait reçue au combat du Mans , portant pour vêtement des débris de son costume d'ofli*

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cier supérieur de l'arinëe royale, exténué de lîi ligue et de faim, enlrnil en la ville de Saint-Maio, où il venait chercher, sans beaucoup d*espoir de les trouver, les moyens de passer en Angleterre.

La nuit tombait lorsque Iv j« iim- d Arrliiiiis franchit le poul-lcvis «le la pm te Saint-Vincent.

Comme sa lii;iiii | l- - cachait sous un large chapeau, et que h- Saint-Malo,

restés en dehors du iih...,, ...« ut insurrectionnel, ne connaissaient guère le costume vendéen, Arthur ne courait pas grand danger d'être immédiatement découvert.

Complètement étranger h In ville, il prit, au hasard, la première rue, cherchant une auberge de pauvre apparence où il pût payer son gîte et son souper, sans trop entamer la petite somme qu'il destinait à son pas-

Tandis qu'il suivait ainsi la rue Saint-Vincent, il ne s'aperçut point qu'un individu

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d'assez belle mine, mais portant un costume presque aussi délabré que le sien, marchait sur ses talons et ne le quittait pas d'une semelle.

Arthur avisa en un sombre carrefour une hôtellerie plus que modeste cl y entra.

L'homme qui le suivait depuis la porte Saint-Vincent remarqua bien la maison et redescendit la rue au pas de course.

— Bonne affaire! grommelait-il tout en courant. On n*a pas été pour rien employé du citoyen Carrier, la gloire de Nantes; on sait reconnaître Tuniforme vendéen passé à rétat de haillons. Bonne affaire !

Auprès de la porte Saint-Thomas, derrière les chancelantes masures qui prolongent la rue des Juifs, du coté des Petits-Murs, il y avait alors un cul-de-sac immonde, où s'asscmbliiit pour boire ou faire pis la portion la plus souillée de la {K)pulace du port.

Le cabaret où se tenaient ces repoussantes orgies portait pour enseigne quelqu'une

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de ces monstrueuses maximes que l'auteur de la Marseillaise rassembla et rangea en couplets pour composer un hymne de sang.

Lorsque notre rôdeur arriva devant la porte, on entendait au dedans de rauqtiet clameurs et les éclats de voix avinto. Il poussa du pied les planches vermoulues qui servaient de clôture, et entra.

— Salut et fraternilé, citoyen Lointicr ! s'écria l'assemblée en chœur.

Eustache, c'était lui, réclama le silence d'un geste plein d'emphase.

— Citoyens, dit-il au lieu de répondre, un décret de la Convention, qui nVst point abrogé que je sache, promet cinquante livres à qui dénoncera un suspect, cinq cents livres à qui l'arrêtera, mille livres k qui se rendra maître d'un conspirateur ou d'un traître ayant porté les armes contre la république.

— En sait-il long, ce coquin d'Eustache! gronda la sale cohue avec admiration.

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— Pourquoi nous dis-lu ça? demanda un fraudeur sans ouvrage.

— As-lu un suspect sous ton paletot?

ajouta un peltas ' en demi-solde.

— Citoyens, reprit Eustache, j*ai mieux qu*un suspect, j'ai un conspirateur, un féroce brigand de la Vendée !

L'assemblée entière se leva comme un seul vaurien.

— Mille livres! murmura-t-on de toutes parts.

— En beaux écus... On ne paye pas en assignats des citoyens de notre importance.

— Où est-il? où est-il?

— Patience!... J'aurais pu aller tout seul le dénoncer au Directoire, mais G donc ! on ne m'aurait donné que cinquante livres, et vous m'en donnerez bien cinq cents pour ma part.

— La moitié pour toi seul !...

' Manœuvres qu*on embarque sur les navires de Terre-Neuve, pour trancher la morue.

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— C'est h prendre ou h laissa r

— Va pour la moitié '... Où « t ii

— Suivez-moi.

La tourbe déguenillée se précipita hors du cabaret et se prit à courir tumultueusement sur les pas de Loinlier.

Celui-ci remonta la rue Saint-Vincent cl s'arrêta devant la pauvre liAlellerie où il avait vu entrer le brigand vendéen.

— Un instant, dit Lointier à sa troupe, qui voulait faire irruption dans l'aubi'rgc ; il ne faut pas l'effaroucher. S'il y a du bruit, les citoyens gendarmes se mêleront de Taffaire, et ce sera tout juste neuf cent cinquante livres perdues... Laissez-moi mener cela tout seul...

La cohue se consulta.

Il courut h travers la fumée des pipes un lourd grognement de défiance.

— Citoyens! s'écria Lointier en mettant sa main sur son cœur, me croyez-vous capable de vous trahir?

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Chacun des misérables qui se groupaient autour d'Eustache était parfaitement édiûé sur sa moralité.

Mais les grands mots, à cette époque étrange, avaient sur tous un féerique pouvoir. La défiance se tut, et Eustache, gardant une pose triomphante, remercia d'un geste et franchit le seuil de lauberge.

Nos truands de 1794 restèrent dans la rue.

Eustachc effraya le maître de Taubcrge en prononçant les mots de conspirateur et de guillotine.

On lui indiqua la chambre du nouveau venu. II y entra aussitôt, sans se donner la peine de frapper.

La chambre, complètement obscure, s'éclaira vaguement à la lueur d'une chandelle de suif que Lointier tenait à la main.

Arthur d'Arrhans était couché tout habillé sur son lit.

Il dormait.

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Auprès de lui, sur une chaise boiteuse qui faisait office de table de nuit, il y avait un bougeoir éteint, des débris de pain, un morceau de fromage et une magnifique |>airc de pistolets, dont les crosses sculptées et garnies d'or contrastaient singulièrement avec tout le reste.

Lointier s'avança sur la pointe des pieds.

Le premier objet qui frappa ses yeux fut l'or des pistolets. Il les fit glisser dans sa poebe avec beaucoup de satisfaction.

— Bonne affaire, répéla-t-il.

Il y avait cinq ans qu'Arthur était absent, et le temps avait changé chacun d'eux, mais n'avait que bien peu altéré leur extraordinaire ressemblance.

La misère et la débauche avaient produit sur Lointier le même effet que les blessures et les fatigues de la guerre sur le jeune comte.

Au moment où Lointier levait sa lumière pour distinguer les traits de son prisonnier,

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Arthur, qui dormait de ce sommeil inquiet et agite propre aux gens dont la vie n'est qu'un long péril, se dressa tout à coup sur son séant.

Leurs yeux se rencontrèrent, ils se reconnurent tout de suite.

Loinlier recul.i de plusieurs pas et devint pâle.

Arthur, qui se croyait le jouet d'un rêve, passa ses mains sur sa paupière appesantie et referma les yeux.

— Du diable, si je m*attendais k cette rencontre-là ! murmura Lointier en fronçant le sourcil. J'aurais mieux aimé tout autre visage... mais, ma foi, la république avant tout.

Ce mot république était au moins aussi élastique et commode que celui de vertu, dont nous avons énuméré les acceptions diverses au commencement de ce chapitre.

Lointier secoua le bras d'Arthur.

— Mon jeune patron, dit-il avec une dam-

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nable ironie, je n'espërais pas avoir cette iiuil le plaisir de vous revoir...

Arthur, que le sommeil avait repris, s'éveilla une seconde foi^.

— C'est donc bien toi, Kusinclir, dit-il. Dieu soit loue!... C'est lui «pii IrmoicMir mon chemin !

— Je ne sais trop, citoyen, j« w Mm], balbutia Eùstache en rougissjuit... l)i(!u cl moi nous ne nous Mi«'!*>ft- 'j'-Arf V^n i}r l'rMitre, d'habitude...

— Il faut que tu ni' . Kustarhe î

— Si j'avais su que c'ëtiiit vous... commença celui-ci, qui perdait contenance.

— Qu'importe? interrompit Arthur.

Avant qu'Eustache pût répondre , des cris

et des trépignements d'impatience se firent entendre sous la fenêtre qui donnait sur la rue.

Eùstache tressaillit et haussa les épules.

— Je ne suis pas le maître, grommelat-il.

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Puis il ajouta tout haut et d'un brusque commandement :

— Levez-vous, citoyen , nous ne sommes pas ici pour causer de fadaises. On nous attend en bas.

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