V. — Les émissions
La banque reste dans son rôle de soutien de l'industrie. Elle ne devient pas son associée el ne court pas ses risques tout en se solidarisant avec elle. Moins dangereuse, sa tâche est aussi plus facile. En Allemagne les demandes de capitaux dépassent l'augmentation de la fortune publique. En
(1) Voir Depitre, Ze mouvement de concentration duns les banques allemandes, p. 61. Chiffres des commandites et des participations,
France, au contraire, les affaires nouvelles peu nombreuses sont loin d’absorber toute l'épargne annuelle. Aussi les banques lorraines, pour fournir le fonds de roulement de l’industrie locale,n’ont pas toujours besoin d'engager leurs propres disponibilités. Chaque fois qu’elles le peuvent, elles se bornent à servir d’intermédiaire pour placer des emprunts. Ceux-ci apparaissent donc comme le complément de leurs opérations de crédit. Aussi, de tout temps, les banques leur ont prêté leur concours ; mais c'est surtout depuis dix ans qu'elles se sont occupées plus spécialement de titres. Elles n’ont pas rencontré d’abord toutes les facilités désirables, car les capitalistes français sont peu enclins à s'intéresser à des entreprises industrielles. Elles ont réussi cependant à vaincre cette tendance, et à recruter dans la région des souscripteurs assez nombreux pour couvrir leurs émissions. Elles doivent leur succès à leur publicité. Elles ont su se faire connaître et attirer les clients.
Leurs locaux ne sont plus ceux de la vieille banque privée, discrète même jusque sur sa façade. Chacune d'elles s’est installée dans un immeuble spacieux où le public trouve toutes les commodités. Elles ont adopté les servicesréclame des établissements de crédit : paiement de tous les coupons sans frais et avant l'échéance, vérification des tirages et garde de titres à des taux réduits, service de renseignements gratuits, location de coffres-forts à des prix avantageux. Tous ces perfectionnements ne suppléaient
pas au manque de guichets. Sauf la Nancéienne qui éten-
L'APPUI DONNÉ PAR LA BANQUE A L'INDUSTRIE ya
dait progressivement son rayon d'action par la création de succursales nouvelles, les autres banques n’opéraient que sur la place de Nancy. Elles ont remédié à cette infériorité en profitant d’abord de la publicité des journaux dans lesquels elles rédigeaient chaque samedi un compte rendu financier. Ensuite elles ont toutes (1) publié des circulaires périodiques qui sont devenues le modèle du genre. Ces bulletins, envoyés gracieusement, vont chaque semaine ou chaque quinzaine annoncer à leurs lecteurs les émissions en cours, leur donner des renseignements sur le marché général et la situation particulière des valeurs régionales, enfin leur indiquer la cote des titres qui les intéressent. Des annuaires de certaines banques les complètent et permettent aux capitalistes de connaître les sociétés existantes, leur direction, la composition de leur conseil et d'en suivre le développement pendant les derniers exercices.
Grâce à leurs services avantageux et à leur large publicité les banques arrivent à placer facilement les emprunts industriels locaux. Elles réussissent, car elles ne lancent presque jamais d’affaires nouvelles. Elles transforment surtout des entreprises privées en commandites par actions; elles fournissent à ces sociétés le fonds de roulement nécessaire en émettant des obligations dont le montant correspond à une valeur réelle : un outillage nouveau, ou un agrandissement récent effectué sous les yeux et avec le
(1) Dans le Nord, au contraire, seul le Crédit du Nord publie une circulaire,
concours de la banque. Les actions offertes sont assurées d’un dividende dans l'avenir, par les résultats passés de l'affaire. Les obligations sont gagées suffisamment. Leur revenu avantageux : en général 4 1/2 o/o net pour des signatures indiscutées, plus rarement 4 o/o pour quelques très importantes maisons,peut attirer l'épargne. Mais leur marché étroit, leur émission au pair, en détournent les spéculateurs. Aussi les banques lorraines ne font pas de souscriptions publiques. Elles n’ont d’ailleurs pas besoin d’avoir leurs émissions couvertes en un seul jour, car elles en versent le produit par tranches mensuelles.
Elles prennent ferme les emprunts avec des commissions peu élevées et classent petit à petit les titres dans les portefeuilles lorrains. Elles sont donc plus des offices de « classement » que des Comptoirs d'émission. La durée du placement varie avec la qualité de la valeur et le montant de l'emprunt (1). Elle peut aller d'une huitaine de jours à quelques mois. Généralement l’opération est effec-
tuée par plusieurs confrères (2), bien que la moyenne
(1) Ainsi en 1909, le placement des obligations du Tissage des Enclos a duré une semaine ; en 1910 ceux des obligations de la Brosserie de la ville de Paris et des Jeux et Jouets français ont duré 4 semaines ; celui de Bogny-Braux, 5 ; celui des obligations de Senelle-Maubeuge, 7 en 1909 ; en 1909-1910, celui des Ciments Portland de l’Est, des Automobiles Peugeot, plusieurs mois.
(2) Sans compter les mines de fer de Amermont-Dommary, Joudreville, Errouville, Jarny, la Mourière, Murville, Valleroy et Anderny-Chevillon qui ont été émises par toutes les banques, 3 émissions ont été effectuées par les 5 banques, 3 par 4 maisons, 12 par 3, et 9 par ? contre 21 réalisées par une seule maison (1907-1910).
des émissions ne dépasse guère deux millions et que beaucoup soient inférieures à ce chiffre (1). Cette pratique vient de l'habitude lorraine de partager sa clientèle entre plusieurs établissements de crédit.Même lorsqu'une seule maison a signé le contrat,un consortium de fait existe souvent. Il profite à toutes les banques : à celle qui a traité, pour liquider plus vite l'opération ; aux autres, pour bénéficier d’affaires sans lesquelles elles n'auraient peut-être pas de titres à placer elles-mêmes. Les banques lorraines sont ainsi arrivées à émettre en commun, depuis dix ans : 192 millions de valeurs régionales de 1899 à 1908 (2). Le chiffre actuel dépasse 200 millions. La moyenne ressort donc à une quinzaine de millions, Mais inférieur à ce niveau et resté stationnaire (3) dans la première période quinquennale (1899-1904), le montant annuel a doublé brusquement en 1905 (4); après un recul passager en 1906 (5), il a progressé plus rapidement encore en 1907 et 1908 où il a atteint le chiffre de 45 millions, auquel il s’est
maintenu pour le moins dans ces deux dernières années.
(1) Deux millions trois cent mille francs en 1910.
(2) Voir Recueil des valeurs régionales de l'Est de la France, 1910, p. 33.
Les 152 millions se répartissent ainsi entre les diverses branches de l'industrie : matériaux de construction, 2 0/0 : alimentation, brasseries, 2,5 0/0 ; sel produits chimiques, 3 0/0 ; eaux et hôtels, 3;5 0/0 ; textiles, 4,5 0/0 ; transports, 5,5 0/0 ;valeurs diverses, 9,5 0/0 ; électricité, 43 0/0 ; banques, 22 0/0 ; métallurgie et mines, 35 0/0.
(3) IL oscillait entre #4 et 43 millions ; 1899 1900 : 5 millions ; 1901 : 43 ; 1602 : 10 ; 1903 : 5 ; 19084 : &.
(4) 28 millions en 1905.
(5) 7 millions en 1906.
De plus, les banques lorraines font des émissions de valeurs extra-régionales, et participent dans une large mesure aux souscriplions ouvertes à la Société centrale des banques de province. Malgré la faible faculté d'absorption apparente du marché local, elles réussissent à écouler une quantité de titres toujours plus considérable. Les avantages des valeurs qu’elles placent attirent des souscripteurs étrangers à l'Est De plus les disponibilités locales qui résultent de l'épargne sont plus grandes. La richesse générale de la Lorraine augmente (1): avec le développement de la production les profits commerciaux deviennent plus considérables ; la fortune acquise trouve dans les obligalions régionales à 4 r/2 et 4 o/o des revenus plus élevés
que dans les fonds publics nationaux.