UNE GRENOUILLE VIT UN BŒUF
Chez un vénérable bourgmestre Aux énormes lunettes d'or La Prusse, toute jeune encor, Aperçut un globe terrestre .
Elle en admira la rondeur
Et demanda brusquement : « Qu'est-ce ? »
Et, devant la petite altesse,
S'inclinant bas avec raideur,
Le bourgmestre dit : « C'est le globe, Madame, le glohe où l'on a Dépeint la terre, et vous voilà, Dans ce carré couleur de l'aube. »
La Prusse se haussa pour voir.
« Oh ! fit-elle, que je suis plate !
C'est moi, ça ! mais c'est une latte ! » Et, portant aux yeux son mouchoir :
« Je veux être ronde, dit-elle, Ronde comme le globe est rond. »
Le bourgmestre courba le front.
Mais, à la vérité fidèle,
Répondit avec gravité :
« Seule la terre est une sphère ; Il faudrait posséder la ti-rre Pour avoir sa rotondité. »
Abasourdie à ce langage,
La Prusse, s'essuyant les yeux,
Cria d'un Ion impérieux,
Comme un mioche qui n'est pas sage
Et qui se bute à son désir :
« Le globe est rond, je serai ronde ; S'il me faut m'emparer du monde, Je le prendrai pour m'arrondir. »
Elle sortit, claquant la porte,
Et le vieillard dit en riant :
« Quelle enfant ! C'est stupéfiant !
Mais c'est vraiment qu'elle s'emporte ! »
Il mourut. La Prusse grandit, Mais s'obstina dans son caprice :
Sans aucun souci de justice, Il fallait qu'elle s'arrondit.
C'(^tait une monomanie :
A l'âge où l'on rôve à l'amour.
Elle ne songeait nuit et jour Qu'à voler la Poméranie.
Dès qu'elle l'eut prise, arme au poing: « Suis-je ronde? » s'écria-t-elle.
Une autre voix, au vrai fidèle, Dit: « Nenni, vous ne l'êtes point. »
Se remettant à la besogne En déguisant son déplaisir.
Elle réussit à saisir La Silésie et la Pologne,
Et, tout heureuse, demanda :
« Cette fois, ne suis-je pas ronde ? »
La voix dit : « Pas le moins du monde. »
Et la Prusse longtemps bouda...
Après la sanglante défaite Qu'elle souffrit près d'Iéna, Chez elle elle se confina ; Puis, soudain quittant sa retraite,
Prit deux ducliés au Danemark, En bloc s'empara du Hanovre, Et, se jugeant encore pauvre, Poussée en avant par Bismarck,
Avec une incroyable audace, Le cœur grisé par le succès, Osa dérober aux Français Leur vieille province d'Alsace ;
Et, d'un commun consentement, Pour couronner cette campagne, S'adjoignit toute l'Allemagne Sous le nom d'empire allemand.
« Vous avez le droit d'être lière, Dit quelqu'un, — el tous d'applaudir, — Mais vraiment, pour vous arrondir, Il vous faudrait la France entière. »
La France ! quel morceau tentant !
Quelle annexion sans pareille!
La Prusse se gratta l'oieille :
« Allons-y ! fit-elle, — et pourtant
« Je ne suis pas encore prête :
Si formidable que je sois, Il faut réik'chir à deux fois Pour une aussi grosse conqucHe. »
Au nom de tous les Allemands S'acharnant alors à ce vù\e, Et, présomptueuse, sans trêve Multipliant les armements.
Dans un suprême paroxysme — Hélas ! plaignez son triste sort Elle mourut de maie mort En se rompant un anévrisme.