MADE IN GERMANY
— Peste ! comme te voilà mis !
As-tu donc fait un héritage ?
A peine si je t'ai remis ;
Mes compliments ! Quel beau plumage!
Tu n'avais pas tout ce clinquant A notre dernière rencontre, Tu t'en souviens ? à Berlin, quand Tu venais de vendre ta montre.
Dis-moi... — C'est bien simple : voici Ma courte et véridique histoire :
Mourant de faim, de soif aussi. J'étais dans la misère noire.
Plus d'argent et plus de crédit, Pas même chez la boulangère.
Je songeais, fait comme un bandit, A la légion étrangère.
Quand je rencontrai sur le cours Un monsieur fort bien, ma parole, Que j'avais connu dans les jours Où je puisais en plein Pactole,
Je voulais fuir dans mon tinoi, Tant ma déti-esse était profonde, Mais lui, pas fier, s'fn(|uit do moi Comme si jetais de son monde.
— SS- II avait l'air si bon enfant Que mon cœur, tout de suite à Taise, Secoua ce poids étouffant, La honte, qui sur les gueux pèse,
Et qu'en causant je lui fis part
De ma position critique
Et de mon imminent départ
Pour les bords lointains de l'Afrique.
« Voilà qui tombe on ne peut mieux », Fit-il avec un gai sourire.
Je le regardai dans les yeux, Ne sachant ce qu'il voulait dire.
« Je comprends, vous êtes surpris :
On va vous exposer l'affaire. Je suis chargé, pour, un bon prix, D'embaucher un légionnaire.
« — Mais je ne le suis pas eucor.
— Vous voulez l'être, c'est tout comine Quand il s'agit d'un marché d'or, Dans votre état! dit le brave homme.
« Vous possédez tout ce qu'il faut Pour jouer votre petit rôle; Oui, la cuirasse est sans défaut, Vous pouvez nous prêter l'épaule.
« Les yeux caves, le teint défait.
Le corps maigri par la misère, Parole d'honneur, c'est parfait.
— « Mais enfin », lui dis-je en colère.
Car au nez ce portrait sans fard Me faisait monter la moutarde, « M'expli(pierez-vous sans relard En quoi l'adaire me regarde?
« — Écoutez donc ! Mon comité.
Dans une imposante campagne, Veut, au nom de l'humanité Et pour le bien de l'Allemagne,
« Soulever Tindignation Contre les horreurs sans limite De cette infâme légion, Trois fois et quatre fois maudite.
« Il organise un peu partout De vastes meetings populaires Où, pour provoquer le dégoût.
Parleront des légionnaires.
« Mais ces hommes-là sont de 1er :
Malgré les traitements barbares Qu'ils subissent dans leur enfer, Ceux qui le quittent sont fort rares,
« Et, ne pouvant mettre la main Sur un déserteur authentique, Dans un noble zèle germain, Que voulez -vous? on en fabrique.
« Vous en serez un... fabriqué.
Qu'avec un drapeau tricolore On dira tout frais débarqué Du terrible rivage maure,
« Et vous n'aurez qu'à laconter, En les ornant de fioritures, Au public charmé découtcr, Vos eflfroyables aventures.
« Pour être sûr d'un succès fou, Avant de monter sur l'estrade.
Au bras, au Iront ou bien au cou Peignez-vous quelque estafilade,
- bj -
« Feignez d'être toutéclopé, Et criez fort, comme finale :
— Ah ! mes amis, j'en ai soupe, De leur légion infernale ! — »
Pour un pauvre gueux comme moi L'offre était vraiment non pareille ; J'acceptai sans honte, et, ma foi, Tout marche, mon cher, à merveille.
J'avais la frousse en commençant, Ces micmacs pouvaient sembler louches ; Mais non, triomphe étourdissant !
Le public est un gobe mouches ;
Et, brandissant mon gonlanon Aux bruyants bravos de la foule, J'invente un tas d'horreurs sans nom A vous donner la chair de poule.
Et l'on crie : « A bas les Français ! C'est révoltant! Quel vandalisme! »
Si bien que, fiers de mon succès, Ravis dans leur patriotisme,
Mes patrons sont d'une bonté Positivement fantastique :
J'ai trouvé dans ce comité Un véritable oncle... d'Afrique.
Et, du plus profond de mon cœur.
Je bénis à la cantonade
La légion qu'avec rancœur
Je maudis tant sur mon estrade.
Par son moyen je suis huppé, J'ai toujours fameuse cuisine, Et, si je n'en ai pas soupe, Je puis bien dire que j'en dîne.