‹ Les barbaresChapitre 3 sur 38 · LE CONSCRIT ET LE VÉTÉRAN · texte numérisé non relu

LE CONSCRIT ET LE VÉTÉRAN

Entre deux bocks, en Allemagne, Un jeune soldat, débrouillard Bien que tout Irais de sa campagne, Causait avec un vieux grognard.

« Oui, je sais, disait-il, la presse Nous répèle h satiété Qu'enfin, Je détresse en détresse, La France est ;\ l'extrémité :

« Des ministres sans clairvoyance.

Des soldats indisciplinés, Des chefs dépourvus de science, Pour comble, plus de nouveau-nés.

« S'il est vrai, ce tableau qu'on trace, Jour par jour, au peuple allemand, D'où vient que l'Allemagne fasse Armement après armement?

« Pourquoi prend-on tout notre monde De la Vistule jusqu'au TUiin ?

Pour achever la moribonde Faut-il donc le diable et son train ?

« En criant si haut qu'elle expire, Se pourrait-il, ô Dieu vengeur !

Que notre colossal empire De la France eût encore peur ? »

lO —

A cette demande indiscrète.

Le vétéran, embarrassé, Se gratta longuement la tête, Puis, grave, après avoir toussé.

Répondit enfin : « Camarade, La France est sans doute tort bas ; Je la crois d'autant plus malade Qu'elle ne le soupçonne pas.

« Notre Faculté la condamne.

Elle se meurt, on le voit bien ; Mais avec cette Marianne On ne peut être sûr de rien.

<c Qui nous dit qu'à son agonie Elle n'ait pas, se dressant haut, Alors qu'on la croira finie, Que!([uo terrible soubresaut ?

« Aussi nous méfions-nous d'elle ; Nous sommes braves, mais prudents :

Elle ne bat plus que d'une aile, Qu'importe ? Armons-nous jusqu'aux dents.

« Entre nous on peut bien le dire, Fussions-nous dix fois plus nombreux. Tant que cette gueuse respire, Nous ne serons jamais heureux.

« Pour être absolument tranquilles, Il nous faut voir, ô jour d'orgueil !

Visser sur ses traits immobiles Le couvercle de son cercueil. »

Page 1