‹ Les barons de FelsheimChapitre 12 sur 14 · Tome IF, G · texte numérisé non relu

Tome IF, G

c< La somme d^'s revenus que la maison ^5 de Brandebourg a perdus depuis :>5 qu^on lui a ôté ses duchés, surpasse 55 de beaucoup la valeur de la Silésie 5?. Cela n'était pas vrai; mais il savait écrire, parler et se battre.

La guerre fut donc continuée. Aux débris de Tarrnée de Neuperg se joignit un grand nombre de hongrois , d'esclavons et de croates. Ces forces, commandées par le prince Charles de Lorraine , s'étaient rassemblées en Bohême, où il n'était pas à présumer que rélecteur de Bavière, élu empevreur, et le maréchal de Belle -Isle, commandant pour Louis XV, nouveaux alliés du roi de Prusse , pussent se maintenir long- temps. Leurs troupes étaient affaiblies, et il était prèsqu'impossible de leur envoyer des renforts : Frédéric se porta en Bohême pour couvrir ses conquêtes. Le prince Charles crut devoir le prévenir , et empêcher sa jonction avec les troupes

BE PELSHEI M. i^J

de ses alliés. En effet , une bataille perdue empêchait le roi de Prusse de pousser ses avantages, et les bavarois et les français étaient obligés de mettre bas les armes.

Les deux armées se rencontrèrent à Chotusilz , près de Crasiau. La cavalerie prussienne était en tête de celle du prince Charles; elle l'attaqua, et la fit reculer : les hussards prussiens la chargèrent avec tant d'impétuosité, qu'elle fut obligée de se former en bataillon quarré, pour faire face partout. Cette manœuvre la sauva, mais la sépara de l'infanterie.

Cette infanterie avait cependant chassé les prussiens du village de Chotusilz, et leur avait pris seize drapeaux et quinze certls hommes. Charles, qui ne quittait plus le roi , devint furieux à cette nouvelle. Il cria qu'il fallait attaquer, et reprendre le village : il assurait que le sort de la journée dépendait de cette opération. Le roi le

(76 XES bahons pensait comme lui, et s'y était d'abord déterminé ; mais il sut bon gré au jeune homme d'avoir vu comme lui.

L'ennemi , retranché dans le village, opposa une longue et opiniâtre résistance 5 mais l'attaque fut conduite avec tant d'art, les manoeuvres se firent avec tant d'ordre et de piestesse , que tous les obstacles furent surmontés. Frédéric et le bouillant Felsheim entrèrent des premiers dans le village. L'élite des troupes les suivit: le carnage fut afifreux. Les autrichiens, après avoir perdu cinq mille hommes , cessèrent de disputer la victoire, et les prussiens ne trouvèrent plus que des fuyards. Le roi de Prusse écrivit, du champ de bataille, à Louis XV : c^ Sire , le prince Charles » m'a attaqué, et je l'ai battu (1) >3.

Le fruit de cette seconde victoire fut la paix de 13reslaw. Par ce traité,

(i) Historique.

Marie-Thérèse abandonna à Frédéric la haute et la basse Silésie , et le comté de Glafz.

IjC roi revint jonir à Berlin de la gloire de ses armes , et le premier soin de Charles fut de courir à Spandaw. Pendant la campagne , il avait X3crit régulièrement ; mais il n^avait pu recevoir de nouvelles de liallide , à cause des marches , des contre-marches, et de la rapidité des mouvemens de l'armée ; on ne savait où adresser les lettres. Il était bien naturel qu'il allât chercher une réponse à toutes les siennes. }3randt le reçut comme un bon père qui revoit un enfant chéri. Il écouta avec enthousiasîne le détail de ses exploits. L'aimable jeune homme en voulait une récompense , et il n'avait mis tant d'éloquence dans son récit, que pour amener Brandt au point de ne lui rien refuser. Il brûlait de voir Ballide , toujours présente à sa pea-

sée, pour qui il avait bravé la mort, qui devait applaudir à sa gloire , et il espérait que Brandt s'exposerait à tout pour faciliter l'entrevue si désirée.

Un événement inattendu déjoua le tendre plan. Monsieur Bkimenthal était mort pendant la campagne ; sa femme et sa fille s'étaient retirées à Lignitz en Lusace, et le jeune Bhipieniluil continuait la carrière des armes. Baltide , en partant, était convenue avec Brandt qu'elle écrirait la première , et qu'elle indiquerait une adresse sure pour les lettres de Charles, Elle nWait pas écrit encore , sans doute parce qu'il fallait qu'elle formât des liaisons avant de choisir une confidente. Ce fut ridé» à laquelle Charles s'arréla , et elle adoucit un peu le chagrin que tous ces contre-temps lui faisaient éprouver.

Sa grande, son importante affaire, son amour j ne lui fit pas oublier

Famitié. Il s'informa de monsieur Fiidberg, l'ancien dépositaire de ses peines et de ses plaisirs. Il était toujours à Spandaw, regrettant Charles, en parlant souvent, et n'ayant plus d'espérance de le revoir, ce Nous » nous reverrons , dit le jeune homme 5) au hussard , assure - le que nous 5) nous reverrons. Avec le roi il ne M faut qu'un bon moment , et je le « trouverai ».

Les travaux et les dépenses de la guerre n'avaient pas éteint dans Frédéric le goût de la musique et des arts : il donna des fêtes brillantes , où Charles était admis. Il fut souvent en tiers avec le roi et Voltaire , et il écoutait, avec une admiration mêlée de respect , l'aigle de la littérature , le philosophe aimable, l'apôtre de la tolérance. 11 semblait que son ame se montât au ton de celle du grand homme j et si sa vivacité naturelle lui arrachait quelquefois un mot, une

8a XESBARONS

saillie , Voltaire souriait , applaudissait, et Frédéric répétait, en se frottant les mains , le mot de Henri IV : « Je 5:» le présente avec succès à mes amis et » à mes ennemis w.

Ce fut à travers ces épanchemen»

d'une gaieté familière , que Charles liasarda quelques mois en faveur de monsieur Fridberg. Voltaire avait été à la Bastille , il plaida vivement la cause du prisonnier de Spandaw.

Charles, fort d'un tel appui, devint plus chaud et plus pressant. Le roi estimait le premier, il aimait vraiment Tautre, et il céda d'assez bonne grâce , pour donner à cet acte de justice les formes douces du bienfait.

Charles reçut Tordre de sortie, et il s'empressa d'aller délivrer son ami.

En arrivant à Spandaw , il reçut le prix de sa bienfaisance ; une lellre d« Baltide. Elle était tendre , mais le style portait l'empreinte de la mélancglie : on était séparé peut - être

DE FELSHEIM. 8l

pour (les «.années , mais désormais on pourrait du moins s'écrire. Une marchande de modes de Lignitz voulait bien favoriser le commerce épislolaire.

La lettre, adressée à 13randt, finissait ainsi ; c< On dit qu'il s'est bien conduit )) à Molwitz ; que Dieu me le con- )) serve : je le baise sur les deux joLcs ». Mélange d'héroïsme , de piété et de tendresse, le cœur d'une femme sait tout accorder.

Charles se contenta alors de parcourir cette lettre ; il la baisa deux ou trois fois , la serra dans son sein , courut chez le commandant , et se fit rendre son ami. Le bon monsieur Fridberg ne revenait pas de son étonnement. Depuis des années bien longues et bien tristes, la liberté n'était pour lui qu'une chimère. Lorsqu'il revit le soleil , qu'il respira le grand air, qu'il passa le dernier poni,. qu'il aperçut dans la campagne la belle et riante nature, il crut entrer dans un

82 XES BARONS

monde nouveau : il ouvrit §es bras à Charles, il le tint long-temps pressé sur son sein ; il ne parlait pas , mais ses douces étreintes avaient l'expression du sentiment.

Le bon , le généreux Felsheim le logea à VAlgîe-Noir, non pas à quarante frédérics par repas; mais il lui procura les aisances de la vie, que comportaient ses faibles moyens. Il paya par tout, jusqu'à ce que monsieur Fridberg eût fait venir des fonds de Silésie.

Sa terre était située près de Glatz, «ur la Neisse. Depuis onze ans elie était abandonnée à un régisseur, et les armées prussiennes et hongroises avaient alternativement occupé le pays. Un régisseur et deux armées !

c'est plus qu'il n'en faut pour dévaster un royaume : aussi la terre du pauvre Fridberg était à défricher, et l'oeil du maître était indispensable. Il quitta Felsheim avec une douleuy

sincère , et lui jura un attachement inviolable.

Tout favorisait notre jeune homme. Adoré de sa maîtresse , réconcilié avec sa mère , au mieux avec le roi , s'attachant de plus en plus ses amis par son amabihté et les qualités de son cœur, son sort était déjà digne d'envie : la fortune lui réservait de nouvelles faveurs.

L'article du traité de Breslaw, qui avait le plus affecté les ennemis de l'Autriche , était la neutralité promise par le roi de Pjusse. L'armée française détruite , malgré la savan.te retraite de Belle « Isle , à qui on n'a pas rendu assez de justice ; l'empereur Charles VII dépouillé de son électoral de Bavière, et son propre frère l'électeur de Cologne , passant du coté des Autricliiens ; le roi de Sardaigne , l'Angleterre et la Hollande unis à Marie - Thérèse , tout annonçait que la maison d'Autriche

allait devenir plus puissante que jamais.

Frédéric avait voulu l'affaiblir , et ne prétendait pas Fécraser. Il fit la paix au moment où la France, mieux secourue , pouvait anéantir la constitution germanique ; mais il changea de système lorsque Marie - Thérèse parut à son tour menacer toute TAllemagne. Il trembla pour ses nouvelles conquêtes; il traita secrètement avec Charles "VU, Louis XV, le Palatinat et la Hesse, et se disposa à recommencer la guerre. Ainsi Fambilion de quatre ou cinq individus arma une partie de l'Europe, et l'arrosa de sang humain.

Quelques régimens prussiens avaient beaucoup souffert à Molwitz et à Chotusilz; d'autres avaient été totalement détruits. Le roi ordonna de nouvelles ]evées, et fit un tableau des officiers qu'il jugea propres à former prompleinent ces recrues. II ne voulait pas

DE r E L S H E I M. 85

èter avix vieux corps les chefs qui avaiertt leur confiance , et peu de jeunes gens pouvaient remplir ses vues. (( J'ai envie, dit -il un jour à )) Charles, de te faire major d'un de )) mes nouveaux régimens. — Je ne )) demande pas mieux , sire. — Oa )) criera peut-être un peu; mais tu )) feras taire l'envie à force' de mérite. )) — Je m'efforcerai, sire, de justifier )) votre confiance. — J'aime mieux, )) quoi qu'on en dise, un jeune offi- )) cier capable de tout, qu'un colonel )) qui ne doit son grade qu'à trente )) ans de service : c^est une affaire )) finie ; tu seras major ».

En parlant , le roi marquait les différens points de rassemblement.

Il se proposait d'entrer en Bohème par la Saxe, à la tête d'une colonne ; le général Schwerin devait se porter, avec une division , dans le cercle de Koenigsgraetz, et le prince héréditaire de Dessau était chargé d'introduire

le reste de l'armée par la Liisace. Ces trois corps devaient se réunir devant Prague, et en faire le siège.

Felsheirn avait l'oeil sur la carte ; rien de ce que faisait le roi ne lui échappait. Il supplia Frédéric de le faire servir sous le prince Dessau. Il était difficile que cette division entrât en Bohême sans passer à Lignitz, et quel plaisir de s'y arrêter, ne fût-ce qu'un jour, une heure, un instant!

Le roi, sans trop de réflexions, accéda à sa demande , et continua son travail : il se reposait de temps en temps, et causait familièrement avec lui. Charles insinua qu'il serait avantageux de former les régi mens dan»

la Lusace même; que la proximité de Tennemi anime les recrues , et leur donne une activité qu'elles n'ont jamais dans Pintérieur du pays ; que ces troupes seraient fraîches en entrant en campagne, au lieu que celles qui viendraient des états de Brandebourg,

DE FELSMEIM. 87

arriveraient aux frontières, harassées, et peut-être incomplètes.

Ce raisonnement était juste , et Frédéric en convint. Jusque-là tout allait bien ; mais Felsheim faillit à tout gâter en citant sans cesse la ville de Lignitz comme une place propre à réunir huit ou dix mille hommes. Il n'y avait'jamais été; mais il était clair que si on y rassemblait la division , son régiment y serait avec les autres.

ce Pour cette fois, mon ami, dit le >:> roi, tu déraisonnes. On peut au plus » cantonner deux mille hommes à 3:> Lignitz ». Charles fut embarrassé.

Frédéric lui demanda pourquoi il désignait Lignitz plutôt que Crossen , Gorlitz, ou Mosqua , qui sont plus considérables. L'embarras de Charles augmenta. Le roi s'en aperçut; il réfléchit un mom Mit, et trouva étrange que le jeune homme eut préféré la colonne de Dessau à celle que devait commander un maître dont

on éprouvait sans cesse l'active bienveillance. A celte objection imprévue, Charles se troubla ton t-à- fait ; le roi le pressa davantage, le jeune homme tomba à ses genoux, et le secret de son cœur s'échappa.

Le roi estimait le comte de Fersen, et il s'intéressait à sa nièce. Le papa Blumenthal n'avait été qu'un officier ordinaire ; mais il avait servi toute sa vie , et les bienfaits dont Charles serait comblé, devaient être la dot de Baltide. « Relève -toi, dit 53 Frédéric j si quelqu'autre motif l'eût 53 décidé , je ne t'eusse pardonné de 33 la vie : ou peut aimer sa maîtresse 33 un peu plus que son roi. Allons, tu 33 feras Ion régiment à Lignilz.... mais, » monsieur , que l'amour n'ôte rien >3 au devoir 33.

Charles n'eut pas de repos que tout ne fut prêt pour son départ. Il courait chez son tailleur, chez son bottier j il allait demander à monsieur

de

DE F E L S H E I !\r. 89

de Fersen une lettre de rerominandation pour sa soeur ; il entrait chez nn maquignon , et faisait sortir tous les chevaux de son écurie ; il s'arrêtait chez Hanfz , il écrivait à sa jnère qu'il était major, et qu'il Ini fallait de l'argent. En allant et venant, il pensait à perfectionner la manœuvre : pas un moment n'était perdu.

Cent fois il eut envie de prévenir Baltide de son avancement , Ct de son arrivée prochaine à Lignitz. Il commença trois ou quatre billets, et les déchira tous : il ne trouvait pas d'expresvsions qui peignissent sa joie, son amour , son empressement. La tête lui tournait , et il ignorait que le désordre des idées est la seule él'Oquence du cœur. Quoi qu'il en soit , il se décida à surprendre l'aimable Baltide : peut-être n'était-il pas fâché de voir quel effet produirait son arrivée inattenclue. *

Il avait dépêché un exprès à Brandt, Tome ir. H

et le bonhomme , impatient de îs féliciter , arriva à Berlin. Il jura que le roi, qui avait eu le bon esprit de faire son Baron major , était sans contredit le premier de tous les rois, et il protesta à Charles qu'il serait un jour le premier de tous les généraux. Il regretta d^étre obligé de rester à Spandaw pour recevoir les lettres de Baltide , et lui faire passer celles de son amant ; mais quand il apprit que monsieur le major partait pour Lignilz, il ne fut pas possible de le contenir, et il refusa net de retourner à sa forteresse. « J'ai ac- )) cepté cette place, disait-il, pour me » rapprocher de vous ; je l'ai gardée )) après votre sortie pour servir vos )) amours , et être utile à votre ami > Fridberg : rien ne m'arrête plus à )) Spandaw, et, sacrebleu , je ne suis » pas fait pour être geôlier. On dit )) que la guei^e va recommencer ; hé » bien , mille bombes ! xious Ja ferons

DE r E L S H B I M. Ql

)) eiTneinble : j^aime toujours la pou- )) dre, moi «.

Les représentations , les prières de Felsheim ne purent le détourner do son dessein. Dès le inéme jour il fit dire à son commandant qu'il pouvait confier ses clefs à qui bon lui semblerait , et qu'il aimait mieux manier une carabine que des verroux.

Il mit ses pistolets en état , il fit donner le fil à son sabre, et il leva un habillement complet à l'ancien uniforme de Felsheim. Il envoya le reste de son argent à sa femme , par la raison très - simple que sïl était tué , il valait mieux qu'elle héritât que Tennemi 5 et que s'il ne l'était pas , il trouverait de quoi vivre dans les poches des autrichiens. Il était si content de suivre la fortune de son jeune ami , il parlait bataille avec tant d'action, qu'il s'enivra complètement sans s'en apercevoir. lïantz, qui n'avait pas trouvé à ghsser un mot , et qui n'avait

Ils

pas cessé d'écouler et de boireu^ se trouva dans le même état ; et à la fin du dernier pot , il ne restait plus un pouce de terrain à Marie Thérèse, ni un grain de raison dans la tête de ces messieurs-.

Le jour du départ arriva enfin.

Felsheim reçut du roi ses dernières ânstruclions , et monta un superbe cheval. Brandt marchait fièrement à ses cotés, et riait dans sa moustache, en voyant les femmes et les filles exlasiées de la bonne mine de son major. XiO vieux barbier, devenu réellement valet' de -chambre, suivait, plus modestement monté , une énorme valise commune sur la croupe de son criquet.

Charles s'arrêta à la porte du comte de Fersen ; il prit la lettre que ce général lui avait promise pour madame Blumenthal, et le trio enfila gaiement ]a route de la Silésie.

On sait assez comment marchent des militaires. Rafraîchir ses chevaux ;

DE F E L S H E I M. ()ô

sans jamais s^oiiblier soi-même; faire quelquefois bonne chère , et souvent ne lien trouver; coucher une nuit dans un bon lit , et la suivante sur la dure; en conter régulièrement à toutes les filles de cabaret, c'est à peu près à cela que se bornent les incidens de ces sortes de voyages. Ainsi , pour ne pas abuser de la patience du lecteur, nous arriverons tout d'un coup à Lignilz, en laissant cependant au Fanal, ou à tel autre bavard, la faculté d'entrer dans les plus minces détails , et d'imprimer ce que personne ne peut lire.

C'est dans cette ville que s'ennuyait Paltide, qu'elle soupirait après l'amant chéri qu'elle croyait à Berlin , et qui était dans une auberge à cinquante pas de sa maison; et ses pressentimens ne l'avertissaient pas !

Le jeune major donna un quart d'heure à son valet - de - chambre , il se para de tout ce qui pouvait faire

94 LES BARQNS

valoir ses agrémens personnels , et il envoya Brandt saluer de sa part madame Blumentlial , et lui demander la permission de lui présenter la lettre de son frère. Il la craignait à Spandaw, il était confiant à Lignitz. En effet , les circonstances étaient bien changées. Ce n'était plus ce page enfermé pour ses fredaines , et les continuant même en prison ; c'était un jeune homme qui avait effacé au champ d'honneur jusqu'au souvenir de ses étourderies , à qui ses exploits avaient rendu la faveur du prince, qui avait un état, un rang, de la consistance dans le monde , et qui , d'après les apparences, pouvait compter sur une fortune brillante et rapide. Il n'était pas à présumer que madame Blumentlial désapprouvât sa recherche : il n'y avait donc pas d'inconvénient à laisser pénétrer ses vues, en réglant ses démarches d'après les bienséances et la délicatesse.

Brandt entra sans se faire annoncer : il ne tenait pas au cérémonial; mais il fit son compliment avec une décence dont il n'avait pas Thabitude, et dont on pouvait lui savoir quelque gré. Ces dames travaillaient , et le jeune Blumenthal leur lisait une brochure nouvelle. Au premier mot du hussard , Baltide leva la tête , elle le reconnut, et ne put retenir un cri de surprise et de joie.

Mais que devint^elle, quand elle apprit que son amant était major , que son régiment devait se former à Lignitz , et qu'il venait d'y arriver ! Felsheim à Lignitz , au moins pour quelques mois, était plus qu'on n'eût osé imaginer dans ces momens où la douleur s'amuse de projets chimériques et des rêves séduisans qui aident à supporter l'absence. Felsheim à Lignitz ! c'était un prodige de l'amour ; mais l'amour ne devait-il tien à Baltide ?

q6 les barons

Madame Blumentlial observait sa fille, et son trouble, qu'elle ne pensait pas même à cacher, lui rappela le couvercle de vermeil , et confirma d'anciens soupçons que le temps avait écartés. Ce qui était inconvenant alors, présentait aujourd'hui des avantages qu'on ne pouvait se dissimuler. Charles était devenu un personnage important ; Baltide ne pouvait espérer de parti plus sortable : Brandt reçut donc une réponse polie, c'est tout ce qu'on pouvait se permettre; mais en faut-il davantage pour encourager un page, un officier, un amant dans sa première jeunesse ?

Felsheim se présenta, beau comme l'amour, fait à peindre, pélri de grâces , portant parfaitement l'uniforme , et persuadé de la nécessité de plaire à la mère, pour avoir accès auprès de la lille. Il s'était promis d'être charmant; il l'était lors même qu'il ne le cherchait pas. Madame Blumentlial

* ]i'écoutait

DE F E L S H E I M. g^

Fécoutait aivec un plaisir indicible j elle se félicitait intérieurement qu'ua tel homme se fût attaché à sa fille.

Baltide observait sa mère à son tourj elle tâchait de la pénétrer, et lorsqu'il lui échappait quelque marque d'approbation , son petit cœur palpitait d'aise, ses joues se coloraient; elle s'embellissait de ce que le désir et la pudeur peuvent ajouter à la beauté.

Le jeune Blumenthal, simple lieutenant , appliqué , modeste , sage , mais d'un caractère emporté , avait obtenu un congé , et le passait chez sa mère. Felsheim, revêtu d'un grade supérieur avait droit à ses égards , et ne s'appliqua qu'à faire dispa- .

raître l'intervalle que la discipline militaire avait mis entr'eux. Les prévenances, la cordialité, la franchise du jeune major gagnèrent le frère , et en moins d'une heure la maison de madame Blumenthal ne lui offrit Tome ir. I

g8 LE^ BARONS

plus qu'un© amante et de vrais amis :

la nature Favait formé pour aimer et pour l'être. Il se retira avec la permission, très-facilement accordée, de revenir quelquefois parler de monsieur de Fersen.

Il sentit que pour conserver dans cette maison une liberté honnête, il ne fallait pas en abuser. Il ne s'y présenta qu'autant que le permettait l'usage du monde , et il s'y comportait avec une extrême circonspection.

Madame Blumentlial ne lui marquait que cette politesse aisée qui paraît ne rien refuser. Elle se gardait bien de laisser pénétrer ses vues; mais elle faisait avec prudence tout ce qui pouvait en assurer le succès.

Elle encourageait adroitement l'amitié qui commençait k naître entre les deux jeunes gens ; elle répétait souvent à son fils , que le crédit du jeune major pourrait un jour lui être utile j et le tirer des grades inférieurs.

Le goût de Bluinenthal le portait , plus encore que son intérêt, à cultiver l'àfFection de Charles. Celui-ci , de son coté , faisait tout pour s'attacher le frère de Baltide ; bientôt ils devinrent inséparables.

Il est dans les convenances d'être réservé avec un homme qu'on ne connaît que par une lettre d'un frère, mais il est aussi dans la raison d'accorder quelque familiarité à l'ami intime de son fils. Madame Blumenthal n'ignorait pas que l'amour est une flamme qui s'éteint faute d'aliment , et qu'on peut le nourrir , l'encourager même par des moyens que ne condamne pas la décence. Celte daniè avait quelque fortune ; elle recevait du monde : Charles devint l'ame de ces petites fêtes , dont la gaieté fait toujours les frais et l'agrément , et jamais la prudente maman ne l'y invitait ; mais un mot , qui semblait dit sans dessein, en donnait

ridée à son fils , et la société trouvait tout naturel qull amenât son ami , et que sa mère ne blâmât point cette attention.

C'était à ces dîners simples , mais délicats , à ces petits bals , enfans d'une aimable folie , qu'on sentait croître un amour qu'on croyait ne pouvoir plus augmenter. Quelquefois, et comme par hasard, madame Blumenthal plaçait Charles à côté de Baltide. Les deux figures alors cherchaient à se composer j mais on trouvait des dédommagemens. Un billet adroitement glissé sur des genoux qu'on presse légèrement 5 des pieds qui jouent et se caressent ; un pot de crème qu'on se passe après y avoir goûté y des verres qu'on change j des mots qui ne signifient rien pour les autres, mais dont on saisit si bien le double sens, ou à qui on sait en donner un lors m^me qu'ils n'en ont pas : que de nioyens d'attendre que le mené'

DE FELSHEIM. lOl

trier donne, en s'accordant , le signal si désiré !

C'est alors que tout est jouissance.

Chacun s'occupe de sa danseuse j vingt couples sont isolés , et ne voient plus ce qui se passe autour d'eux. On tient la main de Ballide , et cette main répond par un doux frémissement. Un bras moelleux s'arrondit autour de la plus jolie taille , et le tendre cœur qui palpite lui marque sa place et le fixe, et les yeux qui ne sont plus contraints ! et la gaze transparente qui trahit les secrets de l'innocence ! et la fatigue qu'on prétexte ! et le petit coin où on se retire! et les choses délicieuses qu'on y dit! et la bonne maman, qui a l'air de ne rien voir, à qui rien n'échappe, et qui sourit à son ouvrage, et mille autres riens qui sont sans prix, et qu'on ne peut décrire! n'est-ce pas là le bonheur, si le bonheur n'est pas une chimère?

Malgré la manière dont s'observait

madame Blumenllial , Charles ne tarda pas à pénétrer ses dispositions , et de cette découverte aux démarches il n'y avait qu'un pas, qu'on brûle de franchir quand on aime avec passion.

Felsheim voulait se déclarer, et demander dans les règles la main de Baltide. Les jeunes amans se parlaient, se consultaient , et les raisons du înajor finissaient toujours par être les meilleures 5 elles levaient toutes les difficultés. Il était clair qu'il serait colonel à la fin de la campagne prochaine , et un colonel se marie par tout pays. Il était d'un homme prévoyant de tout arranger d'avance pour l'entrée de Fliiver ^ c'est bien assez d'attendre jusque-là , et Baltide en convenait franchement. Elle fit seulement à son ami une observation qui lui parut assez raisonnable : c'est qu'avant de s'ouvrir à sa mère, dont il ne semblait pas qu'on dût craindre un refus, il était prudent de s'assurer

DE FELSHEIM. 100

de ragrément de madame Werner , qui pourrait n'être pas aussi facile.

Felsheim répondait d'elle. « N'etes- >5 vous pas charmanle, disait-il à Bal- » tide ? — A la bonne heure , mais

35 vous êtes major — Que m'im-

» porte cela? — Et dans un an peut- » être vous serez général. — Si j'étais 35 roi , vous seriez reine. — Oui , si 55 vous étiez votre maître. — Ma mère » raflblle de moi. — Qui n'en raffol- 55 lerait point ? — Elle se rendra donc î 55 — J'en doute. — Vous ne la con- 5) naissez pas 55. Baltide se taisait, et n'était pas persuadée : on croit difficilement ce qu'on désire. Après avoir mûrement pesé ce qu'on pouvait espérer ou craindre, Charles se rendit au sentiment de sa belle amie : il écrivit à Stavenow.

Sa lettre fut un factum. Quatre pages sur les agrémens et les qualités de Baltide ; six autres sur les services de la maison Blumenthal j un aperçu

Io4 LES BARONS

des biens de cette famille j une dissertation sur la nécessité de marier les jeunes gens de bonne heure, pour les empêcher de faire des sottisers 5 enfin de très - belles choses ' sur la reconnaissance , et sur l'obligation de s'acquitter envers monsieur de Fersen des services qu'il avait rendus à Werner pendant sa jeunesse , telles étaient les divisions de ce volumineux mémoire.

Madame Werner», en ouvrant le paquet, s'attendait à trouver un nouveau traité dp lactique, ou l'histoire détaillée de la conquête de la Silésie. Elle ne fut pas peu surprise de voir que son fds s'était donné tant de peine pour lui prouver que ce qu'elle pouvait faire de mieux, était de marier un jeune homme de dix-sept ans à ime fille de seize. Elle et son mari s'amusèrent du factuni pendant deux jours ; mais il fallait répondre , et c'était là le difficile. Si Charles conti-

DE r E L S H E I M. lo5

nuaît à se bien conduire , s'il développait les talens militaires qu'il annonçait déjà, et que la faveur du roi ne se refroidît point, il pouvait prétendre un jour aux partis les plus distingués. Mademoiselle Blumenthal , jolie , intéressante , el tenant à une famille respectable, paraissait cependant au-dessous de ce qu'il devait espérer j mais elle était de ces femmes à qui on doit des égards , et qu'on ne refuse pas positivement. Il était dangereux d'ailleurs de heurter de front un jeune homme qui porterait peutêtre la vivacité jusqu'à l'emportement. On chercha donc à gagner du temps : on se flattait que l'activité des camps , les plaisirs des garnisons , la légèreté naturelle à cet âge , affaibliraient insensiblement une passion qui ne pouvait pas avoir encore jeté de racines profondes, et qu'enfin Charles écoulerait des propositions plus avantageuses. Madame Werner ou-

lo6 lES BARONS

bliait qu'elle avait aiiné comme Baltide , et qu'on avait déchiré son coeur. Werner ne se souvenait plus qu'à Konisberg , à Petterwaradin , il ne pensait , ne rêvait que Sophie : ils avaient vieilli l'un et l'autre. Autre temps 5 autre façon de voir..

La réponse de madame Werner fut adroite , et ménageait Pamour propre de Ealtide. Elle félicilait son lils d'avoir su plaire à une jeune personne aussi bien née, elle l'engageait à persister dans le goù't des choses honnêtes ; niais elle ajoutait qu'il n'était pas raisonnable de penser à se marier au moment d'entrer en campagne j qu'il était au moins inutile de prendre avec madame 13hi- Hienthal des engagemens prématurés que le hasard de la guerre pouvait rompre , et qui ne serviraient qu'à ajouter aux regrets des deux familles j enliii , que son extrême jeunesse permettait d'attendre que les troupes

DE FELSHEIM. I07

prissent leurs quartiers d'hiver; qu'alors on pressentirait madame Blumentlial sur une affaire dont la réussite ne pourrait que flatter infiniment la maison de Felsheim.

Charles n'avait pas assez d'usage pour démêler les motifs secrets qui avaieut dicté cette lettre. Il n'y vit qu'un consentement formel, et sa joie ne fut d'abord troublée que par les réflexions de Baltide. Plus pénétrante ou plus timide , elle ne prévit que des obstacles. Charles s'offensait qu'on doutât de la sincérité de sa mère 5 Baltide ne répliquait qu'en pesant , l'une après l'autre , chaque expression de la lettre, et il fut à la un forcé de convenir que cette réponse était évasive. Il se crut joué ; il s'emporta. Baltide aimait tendrement ; son coeur navré se gonfla ; elle fondit en larmes. Ses pleurs aigrirent tout- à- fait un jeune homme qui souffrait dillicilement les contradictions j

il se répandit en menaces contre Werner^ à qui il attribuait le refus de sa mère. Dans la chaleur de son ressentiment , il oublia que madame Bluménthal était dans une salle voisine; sa tendre amie ne s'en souvint pas plus que lui. Le ton véhément de Charles, les sanglots de Baltide la firent accourir à Tinstant. Il fut impossible de lui déguiser la vérité ; il fallut lui montrer la lettre de madame Werner :

elle en parut choquée. « J'avais cru , » dit - elle , que la lille d'un brave )) officier, que la nièce d'un général » pouvait prétendre à la main du » baron de Felsheim. Je vous avoue V même que j'aurais vu cette union » avec un plaisir bien vrai. Votre mère » s'y refuse , il n'y faut plus penser. » N'y plus penser ! répliqua vivement )) Charles, renoncer à Ballide! jamais.

)) Monsieur Werner devrait se rappe- )) 1er ce qu'il doit personnellement à » monsieur de Fersen 5 il devrait se

DE FELSHEIM. 109

)) rappeler que cet officier seul m'a )) fait entrer dans les pages , que c'est )) de lui que je tiens la faveur du roi, » mon grade de major, et l'espérance )) des premières distinctions. Qu'il )) soit ingrat, puisqu'il le veut; jamais )) il ne me forcera à l'être. Baltide n'a » pas dix mille florins de revenu; )) mais j'ai mon coeur, mon bras et )) mon épée. Jamais ma femme ne )) manquera de rien, et elle me tien- )) dr» lieu des dons de la fortune. Ma- )) dame , je tombe à vos genoux, » Approuvez notre amour, et repo- )) sez-vous du reste sur le temps, ma )) persévérance, et peut-être sur le roi. )) Sur le roi ! interrompit madame )) Blumenthal. — Il sait que j'adore » votre fille, et c'est à son indulgence » que je dois mon séjour à Lignitz. Il )) estime votre famille, lui; il n'aura » qu'un mot à écrire à la mienne , et )) ce mot , il l'écrira ».

Madame Blumenthal sentit aussi-

110 LES BAROKS

tôt les inconvéniens d'un semblable moyen. A la vérité , on ne devait pas craindre que madame Werner résistât j mais aussi sa fille n'aurait que l'humiliant avantage de devoir cette alliance à la seule autorité du roi, et il est dur pour une jeune personne d'entrer dans une famille qui la rejette. Si, contre les apparences , madame Werner persistait dans son refus, le roi ne se permettrait pas la contrainte, et un mariage proposé et manqué avec cet éclat, rendrait Baltide la fable du canton. Sans doute elle eût préféré Felslieim à tout autre 5 mais , après tout, il n'était pas le seul qui put convenir à sa fille, et elle ne trouverait pas toujours les mêmes obstacles à vaincre.

Si madame Blumenthal eût communiqué ces objections à Charles , peut-être les eût -il combattues avec avantage 5 peut-être Fafiection qu'elle

BE FELSHEIM. 111

avait eue pour lui jusqu'alors eûtelle repris ses droits; mais l'amour propre blessé évita une explication qui eût exigé des détails toujours désagréables dans une telle circonstance. Tout ce que purent obtenir les jeunes amans à force de prières et même d'importunités , c'est qu'elle écrirait à son frère, et qu'elle lui demanderait des conseils. Elle exigea, de son coté , que Charles ne s'adressât au roi que de son aveu , et qu'il rendî^ ses visites moins fréquentes jusqu'cà ce que cette affaire prît une tournure qui autorisât ses assiduités.

Charles quitta madame Blumenthal le désespoir dans Tame ; il se renferma chez lui; il écrivit à Werner comme à quelqu'un à qui il imputait ses disgrâces, et il écrivit, en homme qui ne sait rien ménager. Il porta l'oubli des bienséances jusqu'à lui rappeler que sa mère, en l'é-

pousant , n'avait consulté que son coeur , et qu'il était inconcevable qu'elle ne lui permît pas de suivre son exemple; il attribua à l'intérêt l'espèce de tyrannie qu'on lui faisait éprouver, et il offrait de renoncer à la succession de son père, moyennant un consentement pur et simple à son mariage : il ajoutait avec fierté, qu'un homme comme lui savait se suffire, n'avait besoin des secours de personne , et il terminait en donnant à entendre qu'il était capable , d'arriver à son but par toutes sortes de moyens, et qu'on devait trembler de l'y contraindre.

Cette lettre fut à peine partie, qu'il sentit combien elle était déplacée.

Sa cruelle mémoire lui retraça les soins que Werner avait pris de son enfance, les peines que lui avait données son éducation. Il convint que ceux qui s'intéressent à nous , peuvent §ans crime supposer notre

bonheur

DE F E L S n E I M. 11.^

bonheur où il nous est impossible de le trouver jamais. Il se repentit d'avoir suivi son premier mouvement : il était trop tard.

Ses expressions , ses reproches , ses menaces affligèrent sa sensible mère. Son mari, qui n'était plus sou amant, mais qui était toujours son meilleur ami , lui accorda volontiers le pardon d'une incartade tolérabl»

dans un jeune homme dont l'amour a troublé la raison. Cependant Charles ne s'était pas encore porté à de semblables extrémités , et Werner se persuada que madame Blumenthal , jalouse de procurer à sa fille un établissement avantageux, poussait adroitement son amant à des démarches qui pussent alarmer sa famille , et la faire céder à la crainte des excès plus condamnables auxquels il pourrait se porter. Cette façon de voir était la suite de la résolution bien prise d'empêcher ce mariage. On Tome IF. K

Il4 LES BARONS

aime à trouver des torts à ceux dont on vent s'éloigner 5 on leur suppose ceux qu'ils n'ont pas, pour s'excuser à ses propres yeux , et on se flatte d'amener les autres à voir comme soi.

La lettre de Cliarles ne pouvait pas rester sans réponse : elle était adressée à l'époux de sa mère, et elle était outrageante. Werner écri- Tit au jeune homme avec la dignité qui sied à quelqu'un qui n'a pas de reproches à se faire. Son style était sans aigreur ; mais il rappelait les torts du Baron , et l'avertissait que des parens comme les siens savent fou jours ramener au devoir un enfant qui s'égare. Il l'invitait à ne pas le contraindre à se servir des moyens de rigueur, et sur-tout à se garantir des séductions de certaines femmes dont la conduite ne lui paraissait pas délicate.

Charles lut les premières lignes

DE FELSH3SIM. Il5

avec assez de tranquillité ^ il s'était déjà dit à -peu- pi es tout ce que ;<ui disait son beau-père : mais la fin de sa lettre, et sur -tout les derniers mois , le mirent en fuieur. Il ne put soufliir qu'on accusât Baltide , dont il connaissait l'amour pur et désintéressé ; et , par une inconséquence inconcevable, il courut, sans réfléchir à ce qu'il allait faire, communiquer cette lettre offensante à madame Blumenthal. Peut-être crutil qu'elle cesserait de ménager sa famille , qu'elle s'unirait avec lui contre son beau- père, et qu'elle guiderait son inexpérience. Baltide ne se dissimula point que celte indiscrétion les perdait. Sa mère , dont on méconnaissait les principes , la délicatesse , ne pouvait pardonner cette offense 5 la jeune personne ne pouvait en solliciter l'oubli : il ne lui restait que la certitude de son malheur.

Il6 LES BARONS

On n'était pas plus à Vaise à Sta- \enow : chaque jour ajoutait à l'inquiétude et aux embarras de madame iWerner. Monsieur de Fersen , à la prière de sa soeur , venait aussi de lui écrire. On pense bien qu'il n'eut pas la mal -adresse de s'exposer à un refus formel : il se garda bien de rien proposer. Il se plaignit de Faînour de Felsheim pour sa nièce ; il paraissait craindre que sa conduite peu réfléchie ne nuisît à l'établissement de Baltide ; il priait madame Werner de défendre positivement à son fils d'inquiéter davantage une famille dont elle n'avaît pas à se plaindre , et qui méritait des égards.

Le comte de Fersen ne deutait pas qu'on ne l'entendît. Fn effet , cette manière de s'y prendre amenait nar turellement madame Werner à des ouvertures claires et franches , bi elle ^vait eu l'intention de former cette

alliance; et dans le cas contraire, personne n'était compromis.

Ce fut avec une douleur véritable que Werner prévit qu'il allait en venir à une rupture ouverte avec sori plus ancien et son meilleur ami. Sa femme et lui balancèrent long-temps. Vingt fois la reconnaissance et l'amitié remportèrent sur l'intérêt et l'ambition.

A la fin^ ces deux passions dominantes , lorsque les années nous ont rendus insensibles aux sentimens doux , ces deux passions , erreurs de la vieillesse , imposèrent silence à toute autre considération. On répondit , sans rougir , à monsieur de Fersen qu'on s'empressait de se rendre à ce qu'il demandait; qu'on défendrait expressément à. Charles de se rien permettre qui pût déplaire à madame Blumentlial. Il reçut en effet l'ordre de ne plus se présenter cher elle.

Monsieur de Fersen n'eut pas écrit j^

Il8 LES BAROWS

s'il ne se fût flatté de réussir, et tout devait le lui faire croire. Le résultat de sa démarche Firrita d'autant, qu'il était plus loin de s'y attendre. Il enjoignit à sa sœur de rompre sans délai avec le jeune Felslieim , et cette dame lui inlerdit sa maison.

Tout autre que Felslieim eût cédé à tant de difficultés réunies : il se roidit contre les barrières -qu'on lui opposait, et il jura de les franchir. Il respecta l'asile de madar/.e Blumenthal 'y dès ce moment il cessa de la voir : mais son courage lui présenta des ressources, et l'espérance les multiplia. Il pouvait gagner sa mère ; il serait toujours le maître de solliciter l'entremise du roi : le temps enfin amènerait sa majorité. Il ne s'occupa alors qu'à conserver la tendr^se de Baltide. Il craignait que TafFront qu'elle avait reçu n'influât sur ses sentiuiens : qu^il était loin de rendre à ce coeur , toujours plein de lui ,

DE F E L S H E I M. IIÇ}

la justice qu'il méritait ! L'aimable enfant tremblait de son côté que Charles, découragé par tant de traverses , ne se refroidît bientôt , et ne finît par l'oublier. Des objets nouveaux qui s'empresseraient de lui plaire , des jouissances faciles , la réputation d'homme à bonnes fortunes , devaient le détacher d'une jeune fille qui n'avait pour elle que son extrême sensibihté. Elle pleurait en faisant ces réflexions , et ces réflexions et ces larmes solitaires la préparaient à tout faire pour son amant.

Charles s'était attaché par quelques cadeaux la marchande de modes qui y.

quelques mois auparavant, avait facilité leur correspondance : cette femme et Brandt étaient les seuls au monde qui s'intéressassent à leurs amours.

Tous les matins, le hussard, touché des chagrins de son jeune ami, déposait tristemeut une lettre sur le comptoir.

et s'en retournait plus tristement encore sans la réponse, qu'il attendait tous les jours, et qui ne venait point. Ce n'est pas que ce moyen eut échappé à Baltide : fdle qui aime n'oublie rien j mais elle craignait la surveillance de sa mère; elle redoutait sur -tout la vivacité du jeune Blumenthal. Il était trop raisonnable pour s'en prendre à Charles des procédés oiTensans de sa famille ; mais il partageait le ressentiment de la sienne, et il avait déclaré à sa sœur qu'il en viendrait à un éclat avec monsieur de Felsheim, si elle conservait la moindre relation avec lui. Elle était seule, sans consolation, sans espoir. Elle n'avait encore osé ni écrire , ni sortir sans sa mère. Certain pressentiment lui disait néanmoins d'aller chez la marchande de modes. Elle se flattait d'y trouver des lettres de Charles ; elle sentait le besoin qu'il avait des siennes : mais comment faire ?

Elle

BE FELSHEI M. 121

Elle résista quelques jours ; mais peut- on à seize ans combattre sans cesse? La prudence la retenait; l'amour seul fut écouté. Elle épia un moment favorable, et à la hâte elle griffonna quelques lignes ; peu de mots , mais que de choses ! Elle était comme la feuille qui s'agite au moindre vent; elle s'arrêtait, elle courait à la porte de sa chambre , elle passait sa charmante petite figure, elle revenait sur la pointe du pied, elle se remettait à son secrétaire. Le bruit de sa robe, un coup d'aile de son francmoineau , un mouvement de son fidèle Pyrame, tout la fait frissonner; elle

abrège « Eiiiin je t'adore, et je t'a-

» dorerai toujours ». Elle termine son billet et son supplice ; les cordons du corset de basin se détachent, et c*est entre deux boules d'ivoire qui commencent à se prononcer, qu'on dépose l'objet de tant d'inquiétudes. Heureux corset! tu cachas à Spandaw les se- Tome IF, L

crets de l'amour, dérobe-les encore à tous les yeux !

Il fallait un prétexte pour aller chez la niarcliande, et il n'était pas difficile d'en trouver : une jeune demoiselle a toujours besoin d'un ruban , d'un bonnet ; mais il fallait en parler à sa mère avec ce ton indifférent et froid qui écarte le soupçon, et cela n'est pas si aisé. Elle rougit , elle balbutia. Madame Blumenlhal crut démêler quelqu'inlention : elle résolut d'accompagner sa fille. Elle était loin de penser que la marchande fut d'intelligence avec elle , et elle n'avait d'autre but que d'empêcher Charles de l'aborder ou de la suivre. Elle prétexta à son tour la finesse de son goût dans le choix de ces jolis riens.

Baltide aimait tendrement sa mère 5 mais il est des circonstances où une mère est vraiment incommode. Elle suivait la sienne d'un petit air boudeur qui fut encore remarqué , et

qui rendit la surveillance plus active.

Madame BlutnenLlial regardait à droite , à gauche , et ne vit personne de suspect. Enfin on arriva chez la marchande sans s'être dit quatre mots.

Celle-ci, femme adroite et intelligente, charge son comptoir de chiffons. Pendant que la mère et la fille retournent tout, et mettent de côté ce qui leur convient, une fdle de boutique, qui promettait, roulait quelques aunes de rubans rose autour des lettres de Charles , qu'on a/vajt provisoirement déposées dans un carton.

Elle fait un signe à Baltidc, et glisse le ruban avec les autres emplettes.

Madame Blumenthal dit qu'on n'a pas choisi de ruban rose, qu'on n'en a pas besoin, qu'on iien veut pasj la marchande est obligée de retirer le précieux rouleau ; la fille de boutique plaisante sur son étourderie , Baltide se mord les lèvres , et pour celte foii» ,

124 XES BAROKS

la prévoyance de sa mère se troiiyt en défaut.'

Ces dames sortent, et, selon tonte apparence , Baltide rapportera son billet, et les lettres de son amant resteront chez la marchande 5 mais on o mi éventail, et ce meuble -là sert à tant de choses ! Combien de fois à l'église 5 au spectacle , à la promenade , d'innocens bâtons ont - ils favorisé Toeil curieux , tendre , ou inquiet de la beauté timide ? Combien de fois la femme qui ne rougit plus^, a-t-elle eu l'air de rougir, grâce à son éventail ? Combien de fois a-t-il dérobé la véritable rougeur au l^ère, à l'époux qu'elle eût éclairés, à l'amant qu'elle eût rendu téméraire ? Quelle ressource qu'un éventail pour le maintien , pour les grâces et pour la minauderie ! quelle* facilité pour la conversation ! Le doux aveu , le rendez - vous accordé s'échappent à travers la gaze légère,

BE FEISHEIM. 120

qui se déploie à propos , et trompe l'attention des fâcheux. Quel attrait que ces petits coups sur des doigts entreprenans , que la faiblesse même de l'arme encourage à de nouveaux larcins ! Je ne finirais pas , si je détaillais tous les avantages de l'éventail.

(( Ah ! mon dieu ! s'écrie Baltide à » quinze pas de la boutique, j'ai ou- )) bliél.... — Quoi, ma fille))? Vous vous doutez bien de ce qu'elle a oublié ; le meuble qui sert à tout. Il est resté sur le comptoir. Elle court, sans en dire davantage ; elle revient en quatre secondes, Péventail à la main, les lettres de Charles dans sa poche, et son billet est déjà dans le carton.

Jusque-là tout allait bien j mais l'extrême précipitation a toujours ses inconvéniens. La jeune personne n'avait pas pris garde que l'épingle qui tenait le ruban rose s'était détachée , et le bout perfide du ruban sortait par

là fente de sa poche. Mallienrense Baltide ! ta mère l'a aperçu , et tu ne le soupçonnes point ; lu le flattes en vain d'un instant de bonheur. Non, tu ne t'enfermeras pas dans ton cabinet de toilette ; tes yeux ne dévoreront pas ces lettres après lesquelles tu as tant soupiré , tu ne les couvriras pas de tes baisers.

Madame Blumenlhal monta à son appartement, et dit à sa fille de la suivre. Là , elle lui reprocha^ sévèrement de tromper sa confiance , et d'employer des moyens bas pour entretenir une liaison que sa fierté devait lui faire rompre. Baltide, interdite , déconcertée , veut cependant s'excuser et mentir. Une fdlê honnête est si gauche quand elle ment î sa mère indignée lui reproche plus durement c.îcore sa dissimulation , et lui ordonne de tirer de sa poche le paquet de ruban rose. Ballide , convaincue et presque défaillante , n^a

DE TELSHEIM. I27

pas la force d'obéir. Madame Blumenthal s'avance ; la tendre et inconsolable fille est dépouillée de son trésor. Elle se couvre le visage de ses mains , et sort pour cacher sa honte et sa douleur.

La marcliande fut aussitôt mandée.

On craignait qu'elle ne divulguât ce qu'on avait tant d'intérêt à cacher; on lui parla avec ménagement , mais on employa tous les raisonnemens propres à la détourner de se prêter davantage à cette intrigue. Elle protesta n'avoir aucune connaissance de ce qui se passait ; elle rejeta tout sur sa fille de boutique ; elle promit de la renvoyer , et elle la renvoya en effet ; mais elle l'adressa au premier magasin de modes de Breslaw , où elle arriva avec une bourse assez bien fournie, que le jeune Baron eut soin de lui faire- tenir.

Madame Blumenthal lut ensuite les lettres qu'elle avait saisies. Elle

ISîè LES BARONS

n'y trouva que l'amour pur et innocent , et elle se rassura sur le passé ; mais elle n'était pas sans alarmes pour l'avenir. Il fallait sauver sa fille de sa propre imprudence, éviter l'éclat qu'amèneraient tôt ou tard ses démarches inconsidérées, en la mettant dans rimpossibilité de s'en permettre de nouvelles. On abandonna les appartemens qui donnaient sur la rue , et on en brouilla les serrures ; Baltide fut gardée à vue; on lui ota tous les moyens d'écrire; elle ne sortit presque plus; et si sa mère, toujours prévoyante , permettait qu'elle sç rendît quelquefois aux instances de ses jeunes amies , à qui des refus réitérés auraient pu donner des soupçons, elle ne la quittait pas un instant, C'est auprès d'elle qu'il fallait que Ualtide s'assît ; c'est de quelqu'ou- Vrage de mains qu'elle devait sans cesse s'occuper; les mots à l'oreille étaient sévèrement interdits. Ce furent

DE PELSHEIM. 12g

ces précautions même , qui semblaient prescrire la sagesse , qui causèrent les iiiallieurs dont les deux familles furent bientôt accablées.

Baltide souffrait cruellement; Charles se désolait, et évitait les maisons qu'elle fréquentait, de peur de rendre sa position plus pénible ; il n'osait s'ouvrir au jeune Blumenthal , qui le voyait peu , et lui marquait cette froideur qui inspire l'éloignement ; la marchande était devenue inutile depuis que Baltide ne sortait plus ; Brandt fumait quelquefois sa pipe en se pro-y menant dans la rue qu'habitait madame Blumenthal, et perdciit son temps et ses espérances. Nos amans , dans la même petite ville, étaient isolés l'un de l'autre , comme s'ils eussent été séparés par les mers.

Pendant que ces incidens se succédaient , plusieurs régimens s'organisaient à Lignilz. Celui auquel Charles était attaché , se distinguait par la

l5o LES BARONS

précision des manœuvres , la belle tenue et la bonne conduite : le jeune inajor l'avait formé. Il s'était fait aimer de ses soldats en tempérant ce que la discipline a d'austère, par l'affabilité qui la fait supporter. Il se flattait avec raison , que le roi distinguerait ce régiment , et lui tiendrait compte de ses travaux et de ses succès : c'est à la tète de sa troupe qu'il oubliait quelquefois les peines de l'amour.

On était au mois d'avril : encore quelques semaines, et ces différentes masses allaient s'ébranler. Le comte de Colberg, colonel du Baron, arriva à Lignitz peu de jours après que madame Blumenthal eut rompu toute communication entre sa fille et son amant. Il voulut voir son régiment sous les armes ; Felsheim commanda l'exercice , et les félicitations de son chef furent le premier fruit de ses soins.

DE FELSHEIM. 1^1

Le comte de Calberg était un homme de quarante ans, d'une belle taille , d'une figure noble , inflexible sur tout ce qui^jvaît rapport au service, d'un commerce aimable dans la société , immensément riche , généreux jusqu'à la prodigalité, et bien convaincu de son mérite.

Il se lit présenter dans les meilleures maisons de la ville. Madame Blumenthal , veuve d'un officier de marque et sœur d'un général, fut celle qu'il vit la première , qui parut lui plaire davantage, et chez qui il revint de préférence. Il avait entrevu Raltide , et on ne la voyait pas sans chercher à la revoir.

C'est à cela seulement que se bornaient alors les désirs du Baron. Un instant avec Baltide , même en présence de sa mère, eut comblé tous ses vœux. Il était assez bien avec son colonel pour lui ouvrir son cœur, et lui demander ses bons offices auprès

iS2 LES BAîlON.S

de madame Blgmentlial. Il pouvait croire que le ressentiment qu'elle affectait n'éteiit pas sincère , qu'il céderait à la premi. ^ démarche que ferait enfin sa famille ; que les sollicitations d'un officier supérieur préviendraient ce moment , et adouciraient son sort. Il fut retenu quelques jours par la crainte de se mettre plus mal clans l'esprit de cette dame 5^ en confiant à un étranger ce que personne ne savait encore à Lignitz. li'amour malheureux l'emporta enfin sur de vaines considérations ; mais lorsqu'il Voulut s'expliquer avec son colonel , il n'était déjà plus temps.

Il entra chez lui assez embarrassé sur la manière dont il s'y prendrait pour le faire enti er dans ses vues ; monsieur de Coîberg lui- même le reçut avec une sorte d'embarras. Tous deux voulaient parler ; mais dans certains cas , le difficile c'est de commencer. Le comte demanda

enhn à Charles s'il n'avait jamais été chez madame Blumenthal. ce J'y ai

» été souvent. — Ah, tant mieux!

>3 sa fille est jolie. — Charmante. » — Un esprit naïf..... — Mais plein de » grâces. — Peu de fortune. — Qu'im- >3 porte? — C'est ce que je pense. Moa y> ami , au métier que nous faisons , >? on n'est pas sur du lendemain : il >"> faut se hâter d'être heureux , lors- » qu'on n'a qu'un moment à l'être.

« — Que voulez-vous dire, monsieur 53 le comte? — Mon cher Baron, j'at- » tends de vous un service de quel- 3> qu'importance. J'aime mademoi- » selle Blumenthal w. (Charles pâlit, et le colonel eut parlé deux heures , qu'il ne l'eût pas interrompu). « J'aime >3 mademoiselle Blumentlial j on plaît » encore à mon âge , quand on joint » à un physique heureux les avantages « du rang et de la fortune j d'ailleurs îî une jeune personne bien née ne sait j> qu'obéir à ses parens i mais il esfj

l3i LES EAROKS

)) des démarches qu'on ne fait pas » soi-même sans une sorte de répu- » gnance. J'ai besoin de quelqu'un )) qui se charge de pressentir madame )) Blumenthal , et j'ai jeté les yeux )) sur vous. Vous ferez cela pour moi , )) n'est-il pas vrai »? Charles, atterré par cette confidence, irrésolu, muet, se fit répéter plusieurs fois la même question. Forcé enfin de répondre , et incapable de dissimuler , il déclara franchement ce qui s'était passé ^entre lui, madame Blumenthal, sa fille et madame Werner. c< Mon cher Baron , )) reprit le comte en souriant, j'espère )) que notre rivalité n'aura pas de » suites fâcheuses. Ecoutez -moi, si 55 vos parens et ceux de Baltide don- 55 naient les mains à cette union, je 55 me retirerais sans plaintes , sans 55 murmure; imitez- moi. Puisqu'il 33 n'est pas possible que les deux >3 familles se rapprochent , qu'il l'est » bien moins encore qu'une demoi-

DE FELSKEIM. l55'

)) selle aussi intéressante reste fille, » qu'il faut enfin que quelqu'un l'é- )) pouse, il doit vous être égal que ce » soit moi ou un autre. — Monsieur )) le comte , je ne crois pas qu'elle

)) consente! — Une jeune personne

)) est toujours soumise , je vous l'ai )) déjà dit : au reste , nous verrons ». Jusque-là on s'était renfermé dans les bornes de la décence , mais des rivaux les franchissent promplement.

La conversation prit une autre tournure. Le comte y mit du persifïlage, Charles de l'emportement; des ex* pressions dures lui échappèrent, et son colonel l'envoya aux arrêts.

Charles ne s'était pas trouvé encore dans une position aussi allligeante. Il s'était désespéré lorsqu'on le sépara de Baltide , et cependant il savait qu'elle ne vivait que pour lui , et la certitude d'être aimé rendait son malheur supportable. Non -seulement il ne la verrait plus, mais elle allait,

l'56 LES BARONS

selon les apparences, passer dans le»

bras d'un autre, et cette idée le jetait dans des accès de fureur.

Il avait promis à madame Blumenibal de ne s'adresser au roi que de son aveu ; mais ce moyen était Tunique qui lui restât, il pouvait réussir, et ce n'était pas le moment de se piquer d'une fausse délicatesse. Il écrivit donc à Frédéric, et fit sa lettre aussi courte que le lui permit la surabondance d'idées qui s'accumulaient dans sa tête : (il .savait que le prince n'aimait pas les longues phrases). Il l'instruisait de la mésintelligence des deux familles, des causes qui l'avaient produite ; il se plaignait de la conduilô peu généreuse de son colonel , et il finissait en protestant qu'il se ferait tuer à la première occasion , si sa majesté n'arrangeait pas tout cela.

L'infortuné jeune homme attenilait, avec l'impatience d'un amant, l'ellèt que prodiÛJfait sa lettre. 11 se promenait

Ï>E T-ELSHEIM, Î07

îîienait dans sa chambre, il faisait des châteaux en Espagne, il se désolait, il espérait; un officier entre, et lui çaute au cou : cY'tait Théodore. Il arrivait à petites journées du fond des états de Brandebourg, et venait prendre une compagnie dans un des régimens de Lignitz. 11 ignorait que Charles y fut; mais il avait rencontré Brandt, et le brave homme lui avait tout conté, en ornant son récit dMmprécalions contre les colonels qui abusent de leur autorité, et de plaintes contre les mères qui ne veulent pas marier un jeune homme d'assez bonnes moeurs pour vouloir bien se marier. Théodore était accouru.

Charles cubHa qu'il lui avait donné le goût du jeu et des filles, qu'il lui devait sa retraite de Spandaw; il ne vit que les services qu'il pouvait lui rendre alors. Il le pressa de s'introduire chez madame Blumenthal, et d'engager Baltide à une résistance Tome IF. M

îS8 LES BARONS

opiniâtre. Théodore se prêta à ce qu'on attendait de lui, avec la facililé dont on le connaît capable. Oter à une mère l'autorité que la nature lui a donnée sur sa fille, était pour lui une véritable jouissance : il n'y a que les imbécilles qui aiment l'ordre et qui connaissent des devoirs. Il fut arrêté entre les deux amis qu'ils n'auraient pas l'air de se connaître , de peur de rendre Théodore suspect.

Brandt fut nommé intermédiaire , et devait s'entendre alternativement avec ces deux messieurs.

Le comte de Colberg, brouillé avec Charles, avait fait ce que tout autre eût fait comme lui. Il s'était adressé à un officier plus complaisant, et qui, n'ayant aucun intérêt dans cet affaire, saihit avec empressement l'occasion de se mettre bien dans l'esprit de son colonel. Il fut trouver madame I lumentlialj il l'instruisit des desseins honorables du comte, fit un

Ï>E FELSHEIM. l^g

grand étalage de ses qualités , loua son désintéressement , et vanta son alliance. Il se tut quand il n'eut plus rien à dire, et attendit humblement la réponse qu'il devait rendre littéralement à son colonel.

Madame Blumentlial éprouvait depuis quelque temps la difficulté et le dégoût de garder une fille qui aime.

Elle n'avait jamais été fort éprise de feu son époux, et n'en avait pas été moins heureuse. Elle crut qu'un prompt établissement, en la déchargeant d'un fardeau incommode, distrairait Baltide d'une passion dangereuse. Elle se flatta que le devoir ramènerait enfin à son époux un cœur qui avait besoin d'aimer : elle reçut donc les ouvertures de l'officier avec une politesse affectueuse, et le jour même, elle présenta le comte à sa fille, comme un homme qu'elle autorisait à prétendre à sa main.

Baltide, accablée de ce coup inat-

l4o I-ES BARONS

tendu, ne trouva pas un mot, pas nn geste qui exprimait ce qui se passait dans son cœur déchiré par l'amour, et combattu par le respect filial.

La tête baissée, l'oeil fixe, les genoux trembJans, elle était prête à défaillir. Sa mère courut à elle, elle la reçut dans ses bras. Le comte, qui ^'estimait infiniment , dit à madame Blumenthal qu'il s'était attendu à quelque résistance, et qu'il ne s'en effrayait point. Que le mérite qu'on voulait bien lui accorder, ses égards soutenus, le luxe, les plaisirs effaceraient bientôt jusqu'au souvenir d'une fantaisie d'enfance, qui passe ordinairement comme l'éclair, dont elle a la vivacité. « Jamais, jamais je ne » l'oublierai » f dit Balride d'une voix étouffée, et elle s'évanouit.

La sccne est trop forte. Madame Blumenlhal pria le comte de se retirer, secourut sa fille, et lui laissa le tempa de se remettre. Elle employa

n "É F E L s H E I l\f. lïl

alors les plus douces caresses ; elle fit valoir les agrémens du comte , elle exagéra les avantages de runion projetée, elle rappela les sujets de plainte que lui avait donnés madame Werner; enfin elle conjura sa fille de ne pas ralïliger par une résistance qui abrégerait sa carrière.

La jeune personne était timide, et par conséquent docile. Elle n'osa se prononcer nettement : elle employa les armes de la faiblesse , les supplications et ses larmes. Madame Blumenthal était mère; elle ne vit pas 8a fille à ses pieds sans une fi)rte émolion. Elle se sentit touchée, elle s'attendrit , elle allait céder peut-être, lorsque son fils entra.

Il avait rencontré le colonel, et il revenait irrité de ce qu'il appelait les mauvais procédés de sa sœur. Il lui reprocha de sacrifier à une obstination ridicule le repos de sa mère, Tavancenient de sa famille , et son propre

bonheur. Il protesta que si elle ne se rendait, il s^en prendrait à Fauteur de tous ces troubles, et qu'il ferait repentir monsieur de Felsheim des chagrins qu'il répandait sur toute sa maison.

Ballide avait à- peu-près gagné sa mère 5 elle essaya de flécliir son frère. Le jeune homme ne répondit qu'en prenant ses armes. Elle ne put soutenir l'idée d'un frère et d'un amant s'entr'égorgeant pour elle. Elle 'prononça d'une voix éteinte ce mot terrible:

Je consens , et elle tomba encore sans connaissance sur le parquet.

Voilà où en étaient les choses lorsque Théodore se fit présenter chez madame Blumenthal. Il lui rendit quelques visites sans pouvoir approcher Baltide. Elle ne quittait plus son appartement , où monsieur de Colberg seul était admis 5 et lorsque sa mère recevait du monde, son fière l'obsédait sous le prétexte honnête de lui tenir compagnie.

DE F E L S H E I 3M. l4a

Cependant le funeste mariage était fixé à la fin de la semaine : il ne restait plus que cinq jours. Felsheim , toujours aux arrêts, ne pouvait rien, mais Théodore agissait. Il se rendit chez lui au milieu de la nuit, et lui déclara qu'il n'était plus temps de soupirer, de se plaindre, qu'il fallait en venir aux grandes mesures, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre.

Il ajouta qu'il allait se loger dans une maison adossée à celle de madame Blumenthal, en occuper tout le haut, percer le mur mitoyen, enlever Baltide, la remelire à Brandt, et la faire . conduire chez son ami Fridberg, qui, ennemi juré du despotisme royal , devait haïr aussi Tabus de l'autorité maternelle.

Charles était disposé à disputer sa maîtresse à son rival par tous les moyens possibles : cependant le projet d'un rapt lui ré])ugna. ce Si elle y ?5 consent , répondit Théodore , que

ï44 iES BAIIONS » t'importent ses parens? Est -il pos- 55 sible d'ailleurs qu'ils te la refusent, » quand cette escapade sera publique?

» Ta mère pourra- 1 -elle t'empêcher » de rendre ^honneu^ à une fille de 35 ce rang? — Mais j'ai écrit au roi, » et peut-être.... — T'imagines-tu que « le roi se mêlera de tes amourettes?

53 et en le supposant , agira-t-il avec » assez de célérité pour prévenir ton y> colonel? Tu peux demain t'assurer >î de ta maîtresse : enleveras-tu , dans >5 quatre jours, l'épouse de ton chef?

» Te flatles-tu qu'elle s'y prête quand » elle sera engagée? D'ailleurs, que yy gagneras-tu à cela? Tu te rendras 53 odieux à toule l'armée; les lois s'ar- » meront contre toi; tu seras obligé » de fuir , de passer avec ta belle dans » une terre étrangère , sans état , sans » ressource ; cela n'a pas le sens cornai niun. Il faut l'avoir demain, ou l'a- >D bandonner j)our Jamais à un autre.... » Ton choix, est fuit 5 je lis dans tes

?) yeux.

BË FEtSHÉiM. î45

» yeux. Bonsoir , mon ami : demain » malin je m'établis dans la maison )) dont je t'ai parlé, et j'espère em-. » ployer utilement la journée )).

Frédéric avait pris aux chagrins dd Chartes , un intérêt beaucoup plus fort qne le jeune homme n'eût osé l'espérer. Il était à un degré de faveur tel, que rien de ce qui le touchait ne paraissait indifférent au roL II écrivit aussitôt à monsieur de Colberg,

«Monsieur le comte,

» Un colonel punit son inférieur » qui manque au service , mais je ne 3> connais aucun article du code raili- » taire qui rautoriî>e à mettre son rival » en prison. Vous ferez sortir le baron 3> de Felsheim ».

Il fil venir le général Fersen , et lui dit sans détour qu'on le désobligerait en mariant sa nièce à tout autre qu'à Charles. Monsieur de Fersen rendit com^jte au roi de la démarche qu'iV

l46 LES BAROIHS

avait faite auprès de Werner, et de la manière désobligeante dont il y avait répondu. « J'écrirai à Slavenow , lui » dit Frédéric. Vous, écrivez à voire V sœur de rompre sur-le-champ avec )). Colberg. Je ne veux pas que mon » jeune major soit tourmenté plus 35 long-temps w. Ils s'entretinrent ensuite une partie du jour des opérations arrêtées pour l'ouvert tire de la campagne. Le général se retira tard. Le courrier était parti. La poste de Berlin à Lignitz ne part que de deux jours l'un : la lettre de monsieur de Fersen ne fut rendue à madame Blumenthal que quarante -huit heures après celle du roi au comte de Colberg.

Werner reçut en même temps une invitation qui équivalait à un ordre* Frédéric, qui voulait fortement, et qui agissait à la minute, lui mandait que c'était avec son agrément que Charles avait recherché mademoiselle Blumenthal , qu'il désirait que

UE FEtSîtEtM. l47

çe mariage se fît à lef fin de la campagne prochaine, et qu'il lui saurait gré de se rapprocher sans délai du comte da Fersen et de madame Blumenthal.

Werner et sa femme pouvaient encore se faire im mérite de leur prompte obéissance : ils voulurent au moins avoir celui - là. Des excuses honnêtes , des protestations affectueuses j la demande positive de la main de Baltide, furent adressées à une famille qu'on avait d'abord dédaignée. La félicité des jeunes amans paraissait assurée. Deux jours encore , et les obstacles étaient levés. La précipitation de Théodore les replongea dans les plus affreuses calamités.

Le comte de Colberg avait jugé , d'après le style du roi, que son major était un homme à ménager. Le jour' même où Théodore se logea près 'de' madame Blumenthal, il fut lui-mem& lever les arrêts 3 il chercha à se

l48 LES BARONS

réconcilier de boiwie foi avec le Baron; mais il ne dit rien de Ballide, et c'est là que Charles Tiittendait. Il conclut de son silence qu'il persistait dans son dessein : il dissimula , et profita de sa liberté pour exécuter le «ien»

Des habits d'homme furent préparés pour la demoiselle , une voiture et dçux bons chevaux envoyés dans le faubourg 5 Brandt reçut ses instructions, et s'obligea, sur sa tête, à conduire Baltide par-tout où il plairait à son cher Baron; Hantz devait courir en avant, et préparer les relais: monsieur Fridberg se chargerait du reste.

Pendant que Charles faisait ces dispositions , Théodore travaillait «ans relâche; il détachait à petit bruit le ciment qui liait les pierres. La première , levée , les autres n'opposèrent plus de résistance, et vers les quatre heuies du soir, il y avait au mur qui

DE F E L S H E I M. î4g

séparait les deux greniers , un trou par lequel un homme pouvait passer avec facilité. Les gravois étaient ramassés et cachés dans deux manne»

d^osier qui paraissaient n'avoir pas servi depuis long-temps, et être toutà fait oubliées. L'ouverture, du côté de madame Blumenthal , fut masquée avec des futailles vides, et de celui de Théodore , par les mannes qui renfermaient les débris de la muraille.

î^ Dès que Charles eut cessé d'agir, il pensa aux dangers dans lesquels il -allait s'engager. Mille circonstances imprévues pouvaient foire manquer l'entreprise : le succès même l'exposait. Il était impossible qu'on ne le crût pas l'auteur de l'évasion de Baltide , et comment oser se présenter devant son colonel? comment soutenir les reproches d'une mère dont il ne se rappelait alors que les marques de la plus sincère tendresse? La pro-

ï5o LES BARONS

bité , la délicatesse , lui faisaient une ]oi de renoncer à son projet. Il le sentait , il en convenait intérieurement j mais quand il se représentait son rival heureux , la possibilité de l'être lui-même, les scrupules s'é* teignaient, ses craintes lui semblaient une faiblesse ; l'amour aveugle et furieux obscurcissait sa raison : Baltide, ou la mort, il ne vit plus que cela.

Décidé à poursuivre , une inquié* iude d'une autre espèce le tourmen' tait encore, lialtide se livrerait - elle à lui? abandonnerait -elle sa mère?

mépriserait-elle les bienséances , oublierait-elle la modestie pour n'écouter que son amour? Il était incapable de la contraindre , et le lieu ^ l'heure ne le permettaient pas. Que ferait -il, que deviendrait -il, si elle résistait ?

La nuit vint pendant qu'il était en proie à tous les conibaU, à tous le»

î) E F E L S H E I M. iSl

tnouvemens opposés qui peuvent bourreler le coeur humain. Théodore le joignit, et Temmena dans son appartement, où Brandt les attendait. Les habits destinés à Baltide étaient là 5 Hantz était déjà dans le faubourg , où il veillait sur le postillon et la voiture.

On arrêta que Charles , qui avait vécu famihèrement chez madame Blumenthal, s'introduirait dans la maison, qu'il connaissait parfaitement ; que Théodore le suivrait, et s'arrêterait sur l'escalier, où il se tiendrait prêt à tout événement , et que Brandt , dont on connaissait la mauvaise tête , resterait où il était, jusqu'à nouvel ordre.

Minuit sonna , et Charles tremblant marcha à sa perte. Les pieds nus , l'œil hagard, le sein palpitant, il franchit le mur au-delà duquel il violait déjà l'asile de Finnocence , la sécurité d'une mère, des droits qu'on n'en-

l52 XES BARONS

freint nulle part sans s'exposer an supplice. Egaré , incertain , il cherche , il avance. La fatalité qui le poursuit , le pousse à la porte qui devait être sacrée pour lui; il ouvre, il entre, il approche du Ht que fuyait le sommeil , et que Baltide arrosait de ses larmes : il appelle à voix basse. Xa surprise, la joie, la terreur, ne permettent p^ 5 qu'on lui réponde. H trouve, il presse, il couvre de baisers une niaîii qu'on lui abandonne. L'obscurité, le silence, la forcede l'âge, tout ajoute à son délire. L'ivresse passe de son coeur dans celui de Baltide ; elle ne pensie pas à se défendre, le dernier attentat est commis:

ils se repentent tous deux j il est trop tard.

Il attesta vainement le ciel de la pureté de ses intentions, il la pressa inutilement de le suivre : ce moment était tout entier au remords, et Baltide rejeta avec horreur la propoâ-

DE FELSHEIM. l55

tîon d'un second crime; elle Taccusa de celui q libelle venait de commettre, elle le rejeta tout entier sur lui, elle le repoussa loin d'elle, elle le maadit. Son amant terrifié , marchant d'infortune en infortune , restait anéanti sous la malédiction de la vertu outragée. Théodore , qui sait combien les minutes sont précieuses , descend et arrive, guidé par .le» sanglots étouffés , par les accens du dé^ sespoir. Malheureux jeune homme ^ si tu entraînas ton ami dans le précipice, ta présence du moins lui sauvera la vie.

Le comte de Colberg avait donné à souper au jeune Blumenthal. On avait passé les bornes de la sobriété j et lorsqu'on quitta la table, les têtes étaient échauffées. Le colonel reconduisit son convive , et celui - ci l'invita à entrer. Le bruit qu'on faisait au-dessus d'eux fixa leur attention, Blumenthal crut que §a soeur, in-

"i54 LES BARo:ffS commodée, avait besoin de seconrs.

Il allume des flambeaux , il monte 5 le désordre de la victime ne lui permet plus de douter; la présence de Felsheim achève de le convaincre ; il avait son épée : le Baron était sans armes.

Déjà le fer est levé sur sa poitrine.

Théodore se précipita, il est en garde; il faut que Blumenthal passe sur son corps pour arriver à son ami. Le tumulte, les cris, attirent le colonel. La mère, éveillée en sursaut, s'élance de son lit ; elle accourt , elle entre chez sa fille j ses sens se glacent ,- elle tombe enlre son fils et Théodore, en invoquant leur pitié.

Blumenthal et Colberg ne voient dans le major qu'un lâche ravisseur qui ne mérite pas qu'on suive avec lui les lois de l'honneur. Tous deux attaquent et pressent Théodore, qui le couvre. Il peut à peine parer les coups multipliés qu'on lui porte. Il ne lui

DE FELSHEIM. l55

reste qu'un moyen de salut ; il fait une volte , il soulève la mère inanimée , il la présente au fer des assaillans : BliT*inenthal et Colberg s'arréle|^t j Brandt paraît le sabre à la main.

Etonné de ne pas revoir les deux jeunes gens , redoutant les hasards de cette nuit dangereuse , il s'était glissé dans les ténèbres, et bientôt le cliquetis des armes lui avait indiqué la route qu'il devait suivre. Il se range à coté de Charles, qui, indigné de voir ses amis prodiguer leur vie pour une cause qui leur est étrangère, saisit le poignet du hussard, lui arrache son sabre, et se met en ligne avec Théodore. Celui-ci jette madame Blumenthal dans les bras du bonhomme , et le combat recommence avec fyreur.

Le Baron a en tète le frère de sa maîtresse; il ménage le sang de Baltide ; mais Blumenthal furieux s'abandonne ; il fond tète baissée sur sorr adversaire, il se perce lui-même de

part en part. Colberg, désarmé pat Théodore, demande et obtient la vie, en promettant sur son honneur de ne pas donner de 'suite à cette affaire.

Charles s'arrête à Finstant où Blumenthal tombe. L'état où il le voit, celui peut-être aussi déplorable de sa mère et'de sa soeur, tous les objets qui «'ofîreut à lui , portent dans son sein l'épouvante et Thorreur. Il jette son •abre sanglant , il sort en détournant la vue, il se trouve dans une rue qu'il ne reconnaît point, il avance, il court, poursuivi- par l'image de Blumenthal mourant. Il est sorti de la ville, il erre dans la campagne, et ne s'en aperçoit pas. Une forêt se présente , il s'y enfonce , il y tombe de lassitude et de douleur. Le soleil reparaît ; il vient rendre la vie à la nature , et ne peut le ranimer. Celui qui n'a pas l'habitude du crime, ne sait plus supporter |a lumière ; il aperçoit un enfon-

DE F E L S H E I M. l5j

c«ment sous une roche , il s'y traîne , il cherche les ténèbres ; il lui semble qu'elles le déroberont à lui-même.

Jeunes gens , qui de vous réunit autant d'avantages que Charles ? qui de vous est plus que lui incapable d'un forfait ? Réfléchissez, et tremblez. Aujourd'hui peut - être , une passion que vous croyez innocente vous portera aux mêmes excès.

Page 1