‹ Les barons de FelsheimChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Conclusion,

X HÉODORE et Brandt se retirèrent sans que le comte de Colberg pensât à les poursuivre. Il avait promis , et d'ailleurs tous ses soins s'étaient tournés vers la malheureuse fan»ijle.

Sans doute il ne pensait plus à s'unir à elle après l'événement dont il avait été témoin 5 mais l'humanité , que la dissipation n'éteint jamais enr

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tiérenient, et qu'une telle catastrophe ne manque pas de réveiller, fit de ce seigneur un homme nouveau. Il se partagea entre les trois infortunés qui avaient également hesoin de secours. Le jeune homme était près d'expirer; les deux femmes étaient dans un état déplorable : Colberg seul suffit à tous. Il joignit la prudence à l'activité 5 il se garda bien d'appeler les domestiques , qui reposaient loin du lieu de la scène; la réputation de mademoiselle Jilumenthal dépendait du plus profond secret, et il était facile de persuader au public que l'accident de son frère élait la suite d'une querelle particulière avec un officier de la garnison.

Lorsque les dames furent tout-àfait revenues à elles, il aida à les habiller, il leur fit part de ses réflexions, les fit entrer dans ses vues, et ce fut alors seulement qu'on éveilla les domestiques. On leur dit que leur

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jeune maîlre s'était battu sur les remparts , que monsieur de Colberg l'avait rencontré , l'avait fait reporter cliez lui, et on les envoya appeler les chirurgiens. Ils examinèrent la blessure , et madame Blumenthal et Baltide, plus moites que vives, attendirent ce qu'ils allaient prononcer ,

Ils décidèrent que le blessé ne passerait pas la journée. Cet arrêt jeta la jeune personne dans un état effrayant j sa douleur , son délire étaient au comble : sa mère trembla qu'un même coup ne lui enlevât ses deux enfans.

Il fallut qu'elle oubliât ses propres peines, pour consoler sa malheureuse fille , et Tempécher de se déclarer coupable du meurtre de son frère.

Elle priait le ciel de lui conserver Baltide, et elle la croyait complice do l'attentat de Felsheim ; peut-on cesser d'être- mère ?

Le pronostic des chirurgiens ne ^ç vérifia que trop. Après plusieurs

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alternatives de bien et de mal, Bîanienlhal eut un moment de connais- «ance. Sa mère espéra , et lit sortir tous ceux qui étaient présens , dans la crainte qu'il ne divulguât ce qu^on voulait ensevelir à janFiais. Il ne dit que quelques mots entrecoupés ; il donna à entendre que sa soeur avait été surprise par son amant, et qu'elle était innocente. Il déclara positivement que "Charles, dans le combat, n'avait cherché qu'à le ménager ; que lui-même avait été au-devant du coup. Il demanda grâce pour Baltide , et il expira en pardonnant au Baron.

Comment peindre la désolation de la mère et de la sœur? Il semblait impossible au destin de les rendre plus à plaindre , et de nouveaux coups frapperont encore les victimes. Au moment de l'inhumation, madame Blumenthal reçoit les lettres de messieurs "VVerneret Fersen. Elle apprend ipie lo roi lui-iaême a proi3;oncé le bonlieur

de

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3e Baltide , et le sang de son frère s'élève enlr'elle et son amant. Jamais elle ne peut être à celui qui Ta abusée j elle a perdu sans retour l'honneur et le repos. Elle cache soigneusement à sa fille ces dispositions, qui ajouteraient à ses maux. Les siens s'accroissent; elle en gémit, mais elle gémit seule, et le poids qu'elle ne partage point lui paraît moins accablant.

Le même courrier avait apporté au comte de Colberg et aux autres colonels. Tordre de partir dans les vingtquatre heures avec leurs régimens, et de filer sur Liébaw , où se formait une des colonnes qui devaient pénétrer ea Bohême. La générale bat le lendemain dans tous les quartiers de la ville; les difierens corps sont en bataille sur la place et dans les principales rues ; chacun est à son poste : le major Felsheim seul manque au sien.

Colberg , magnanime depuis qu'il a cessé de prétendre à Ballide, va Tome ir. Q

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trouver Théodore à la te le de sa compagnie, ce Oublions, lui dit -il, » ce qui s'est passé entre nous, et ne » pensons qu'à votre ami. Dans un » quart-dlieure les troupes se mettent » en marche, et il n'a pas paru encore. » — Nous ne l'avons pas vu depuis » cette nuit malheureuse. Je Fai cher- 0) elle par toute la ville; son vieux V hussard et ses gens courent main- » tenant la campagne ; on le trouvera » sans doute : par grâce , ne préci-^ » pitez rien. — Je me tairai, monsieur^ » aussi long -temps que mon devoir le » permettra : je ne sais pas accabler les "» malheureux w.

Les régi mens sont sur la route de liiébaw, et Charles ne s'est point présenté; ils arrivent le troisième jour, et il n'a pxis rejoint. Le colonel pouvait se perdre en gardant plus longtemps le silence : il fit son rapport au prince de Dessau. L'intérêt que le jeunt) homme inspirait à la' cour et

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à Parmée était tel , que le prince lui-mém© résolut d'attendre un jour ou deux avant de prendre aucunes mesures : un incident imprévu le mit dans la nécessité de dénoncer l'infortuné major.

Une division autrichienne s'était avancée pour couvrir Prague. Le général Festelitz, qui la commandait, détacha une forte avant -garde pour observer les prussiens, et les empêcher, s'il était possible, de pénétrer en Bohême. Le comte de Bathiani, général en chef des forces de Marie- Thérèse, était resté au centre du pays, pour se porter où il serait nécessaire, et s'opposer à la jonction des trois colonnes prussiennes. L'avant - garde de Festelitz s'était avancée avec rapidité , et occupait les hautes montagnes qui séparent Liébaw et Schandaw : le général Dessau se décida aussitôt à débusquer l'ennemi. Il marcha toute la nuit, il tourna les

inontagnes, et attaqua au point dd jour. Les autrichiens se défendirent vigoureusement ; mais les prussiens emportèrent tous leurs retrancheïïiens; le régiment formé par Felslieim fit des prodiges , et le malheureux n'y était pas. Festelitz, forcé dans ces gorges, se replia sur le corps d'arïnée, et le prince de Dessau entra dans Ja plaine avec toute sa division.

Il avait à rendre compte au roi de KO premier avantage, et il n'était plus possible de lui cacher la désertion de l'officier chéri. Le prince savait com* fcien Frédéric tenait à la discipline, et il craignit de se compromettra en n'observant pas les lois militaires^ et en se bornant à instruire Id monarque dii délit : il assembla donc , avant d'écrire , un conseil de guerre. Il y exposa le ftiit avec une extrême modération, il chercha même à ^itténuer la faute : elle était évidente , et tous les membres du conseil opi-

ftfi t -E % s K T i 7.t, lB5

lièrent à la mort. Le prince pleura en signant Tarrêt ; il pleura en le mettant dans son paquet , pour le soumettre à la ratification du roi (i). Il recommanda le major à sa clémence.

Frédéric avait juré de ne jamais pardonner de fautes de cette nature.

Plus il avait aimé Charles , plus il avait fait pour lui, plus il lui parut coupable. Ce prince , extrême en tout, oublia en un instant les qualités militaires et privées qui l'avaient si long -temps séduit; il se livra à son ressentiment 5 il ratifia la sentence, et fit expédier à tous ses chefs de corps, l'ordre de la mettre à exécution à l'instant même où on trouverait le major.

Ce jeune homme avait fixé l'attention publique pendant la dernière

( 1 ) Sous le règne de Frédéric II , on n*éxécuta personne qu'il n'eût approuvé rarrêt de UK>ru

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campagne. Les journaux avaient célébré ses exploits : ils annoncèrent son jugement. Lignitz , où il avait brillé un moment ; Stavenow , où ses parens étaient chéris , retentirent de cette triste nouvelle, Baltide et madame Werner Fapprirent des dernières 5 mais elles la surent enfin. La jeune personne , déjà affaiblie par une longue suite de revers , ne put soutenir cette nouvelle atteinte. Une fièvre violente la saisit ; elle fut sur le point de descendre dans la tombe entr'ouverte pour son amant. Sa jeunesse 5 et les secours de l'art , lui rendirent enfin la santé du corps , mais rien ne put rétablir sa raison aliénée, et si elle en jouissait par intervalle , c'était pour sentir plus vivement son malheur.

Madame Werner était dans un état peu différent de celui de Baltide. Heureusement elle ignorait qu'elle fut là cause première de Ces tristes

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cvénemens : elle ne se fut jamais pardonné d'avoir porté son fils à ces extrémités , en lui refusant ce qu'il aimait. Elle ne savait à quoi attribuer sa désertion. II n'était pas possible d'y trouver un motif qui la rendît excusable , même à ses propres yeux : elle ne fit pas moins ce qui dépendait d'elle pour le sauver.

Elle écrivit au roi la lettre la plus forte, la plus soumise, la plus persuasive 'y Werner joignit ses supplications aux siennes : Frédéric dédaigna de leur répondre. Elle ne prit conseil alors que de sa tendresse et de son courage. Elle monta en voituie, et partit pour l'armée.

Elle arriva devant Prague au moment même où -cette ville ouvrait ses portes , et où vingt mille hommes qui défendaient la place, venaient de se rendre au roi de Prusse : la circonstance paraissait favorable. Elle se jeta en larmes à ses pieds 3 elle lui

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paria avec Téloquence de Tamour maternel au désespoir. « Laissez - moi j » madame , lui répondit le roi. J'ai )) eu la faiblesse de l'aimer 5 j'aurai )) le courage de le punir )). Il lui tourna le dos , et il ne fut plus permis à cette dame de l'approcher. EU© revint à Stavenow^, gémir bur le sort d'un fils que son infortune lui rendait plus cher. Elle n'avait pas même la consolation de savoir où il s'était retiré, et de lui faire passer des secours.

Ce fut alors que madame Blumenthal ariiva au dernier terme des calamités : elle était destinée à passer par tous les degrés de la misère humaine. Jamais elle n'avait pensé aux suites que pouvait avoir la dernière entrevue de Charles et de Baltide : elles se développaient lentement. Des signes quelquefois trompeurs firent d'abord soupçonner la Yérité ; bieatôt u;i accroissement sensible

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jible ne permit plus de douter , et Baltide fut la seule qui méconnut son état.

Il n'était pas possible qu'une femme vertueuse et délicate à Fexcès, habitât plus long - temps une ville où elle avait éprouvé tant de désastres : elle résolut de dérober à tous les yeux la honte de sa fille et la sienne. Elle ne s'occupa plus qu'à réaliser sea biens , et à chercher un asile contre la malignité , et la froide compassion , plus insultante encore. Le commandant de Glatz avait servi avec son mari; elle le pria de s'informer si , dans les montagnes qui environnent cette ville , on ne pouvait acquérir un domaine quelconque. Elle le laissait maître des conditions, d'après la connaissance qu'il avait de sa fortune 5 elle ne lui recommandait que la célérité.

C'est dans ce canton qu'était la terre de monsieur Fxidberg. Le dé- Tomç IF, E

labrement dans lequel il l'avait trouvée, le défaut de moyens l'avait forcé à des emprunts considérables , dont les intérêts absorbaient la moitié du revenu. Il lisait exactement la gazette de Breslaw 5 c'est une des principales occupations d'un gentilhomme campagnard. Il y trouva. un jour l'invitation à ceux qui auraient à se défaire d'un bien de quelqu'importance, ^e se rendre chez le commandant de Giatz. Il crut devoir profiter do cette occasion pour se liquider en vendant sa terre, et jouir en paix de l'excédant du produit, qu'il comptait placer avantageusement. Il se rendit à Glatz , où il trouva quelques propriétaires qui se présentèrent concurremment avec lui.

Après les informations d'usage , cet officier jugea que la terre de monsieur Fridberg était ce qdi convenait le mieux à madame Blumen- IhaL Le prix qu'çn en demandait

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n^excédait pas son capital ; le bien était en plein rapport, la maison rebâtie à neuf, et la situation , agreste et solilaire , était telle qu'on la désirait. Le commandant se rendit sur les lieux; il rendit compte à son amie de ce qu'il avait vu, et, courrier par courrier, il'reçut ordre de conclure.

Monsieur Fridberg traita , de son côté, avec l'un des propriétaires qui s'étaient trouvés avec lui à Glatz , et les deux contrats furent passés en même temps.

Madame Bîumenthal quitta Lignitz sans éclat et sans regrets. Une même voiture renfermait, avec elle, la triste Baltide , la vieille Suzanne , et un domestique affidé. On marcha à petites journées : la vivacité est la compagne du plaisir 5 la mélancolie enfanta la nonchalance. On ne s'arrêta à Glatz que le temps nécessaire pour prendre des renseignemeus indispensables ; et on arriva

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avec une sorte de satisfaction ati lieu où on devait vivre et mourir ignoré.

La maison était au bout du village; elle était gaie et propre. Rien de recherché : c'était l'habitalion d'un philosophe. Un appartement au rezde-chaussée , ouvrait sur un joli parterre fermé par une grille de fer, qui communiquait à un assez beau parc entouré de murs : c'est là qu'on logea Baltide. Elle jouissait, pendant le jour, de la promenade du parc; le Suir, on fermait la grille ; et quand la jeune personne ne reposait pas , elle prenait l'air dans le jardin. On ne voulait pas la contraindre; on laissait ses portes ouvertes , et elle ne courait aucun danger : on avait comblé le bassin, et on avait erraché les treillages et les espaliers.

Indépendamment des domestiques que madame Blumenthal avait amenés | elle avait pris un jardinier et un

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Yalet de cour. La ferme était à vingt toises de la maison. Le fermier , ses gens, et ceux de la propriétaire étaient armés, et en assez grand nombre pour éloigner les craintes qu'une dame accoutumée au tumuUe des villes , pouvait éprouver dans un lieu aussi retiré. Le village était habité par des gens simples à qui on ne put cacher rétat de Ballide ; mais on leur fit aisément croire qu'elle était veuve d'un jeune officier tué au siège de Prague, et que sa démence était TefTet du chagrin qu'elle avait ressenti de cette perte.

La jeune personne, pâle, défaite, Poeil éteint , les cheveux en désordre , passait les jours et presque toutes les nuits dans le parc, ou dans son parterre. Elle errait à l'aventure , indifférente à tous les objet» j elle ne reconnaissait personne, la voix même de sa mère ne la frappait plus; elle était silencieuse, et si quelquefois un

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mot lui écliappait , c'était le nom de Felsheim , qui se perdait dans le vague des airs.

Le moment où elle donna le jour à un fils 5 sembla apporter quelque cliaugçment à sa situation. Ses idées, qu'elle ne communiquait point , paj;urent se fixer, son eniant l'occupait sans cesse, et c'est à lui seul que se rapportaient ses démarches , ses soins : c'est auprès de lui qu'elle retrouvait son coeur. 1/amour maternel n'est pas né des institutions sociales j il est l'instinct de la nature.

Jamais on ne put séparer Baltide du fruit de ses tristes amours. Le perdait -elle de vue une minute, une seconde, ses traits se décomposaient; elle poussait des cris aigus , elle entrait en fureur. Il fallut loger la nourrice avec elle ,, et la barcelonette était placée entre les deux lits. Elle souriait en effeuillant des roses sur l'innocent qui sommeillait 5 elle le pressait

clans ses bras en appelant son père 5 elle pleurait en le voyant au sein de l'étrangère , elle ouvrait son corset , elle cherchait, elle pressait sa gorge, et convaincue de sa stérilité , elle laissait tomber sa tête sur ses genoux, et restait des heures entières dans la même position, l'oeil fixe, les braspendans; quelquefois elle prenait son lîls, et le présentait à sa nourrice.

Eloignons-nous un moment de cette victime de l'amour; revenons au malheureux que nous avons laissé dans le creux d'un rocher, en proie aux remords, et détestant son existence.

Il passa une partie du jour dans cet état de stupeur et d'accablement. Ses forces s'épuisaient 5 le besoin d'alimens se faisait sentir, et il avait résolu de ne pas le satisfaire : c'est là qu'il voulait finir. Une jeune fdle faisait paître ses chèvres dans les environs 5 elle les suivait en filant au fuseau : elle chantait, en marchant, une chan-

Î76 LES BAROKS •on rustique, qu'un jeune paire Ira avait apprise. Elle passa devant 1« rocher ; ses yeux se portèrent dans la cavité ; la jeunesse est toujours curieuse. Elle vit Charles , et elle «ut peur r l'innocence est toujours craintive. Cependant il était si beau, il paraissait si faible, qu'il n'était pas à croire qu'il lui fît aucun mal. Elle s'approcha en hésitant, elle lui parla, et rougit : Charles souleva ^a tête , et la laissa retomber sans Ijkti répondre.

Le dîner de la jeune fille était dans sa pannetière ; elle se mit auprès de l'infortuné 5 elle tira du pain d'orge et quelques fruits ; elle les présenta avec grâce : « Je ne puis vous offrir » que cela, mais je vous l'offre de bon 5> coeur ». Charles lui serra la main , et repoussa les* alimens. « Mangea » donc , beau jeune homme , je vois » bien que vous en avez besoin >'r Assise sur ses talons , elle coupait le pain et les fruits par petits morceaux j

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elle les approchait de la bouche de celui 'qu'elle voulait rendre à la vie ; elle le priait, elle lui souriait : la nature, toujours impérieuse, la seconda; Charles mangea enfin. Le lait de la chèvre favorite fut tiré dans la corne de son chapeau : on l'invita à boire ^ et il but.

Il était bien naturel de vouloir connaître celui auquel on avait eu le bonheur d'être utile. La jeune fille interrogea Charles. Il tut son nom et sa funeste aventure ; mais il laissa entendre que de fortes raisons l'avaient éloigné de Lignitz, et qu'il n'y retournerait pas qu'il ne se fût concerfé avec un homme de confiance qu'il y avait laissé : il témoigna lo plus grand désir de le voir. « Je ne )) puis l'aller chercher moi-même : il )) faudrait laisser mon troupeau ,' et )) ma mère me battrait, si ce soir il » manquait seulement un chevreau.

}i Maisj tenez, nous passerons la jour-

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» née ensemble : après le soleil bas , » vous viendrez avec moi. Nous vous 55 donnerons des œufs frais, vous cou- » cherez sur de la paille fraîche, et » au point du ^our mon frère ira à » Lignitz. Il vous en coulera quelque « chose, car ma mère est intéressée. >5 Du reste, c'est une bonne femme, et 55 elle vous recevra bien 5).

Le moyen de se refuser à cette affection naïve! Charles accepta tout, et le lendemain le petit paysan partit pour la ville. Le Baron lui avait bien recommandé de ne parler à personne de la rencontre que sa soeur avait faite, de ne s'ouvrir qu'à Brandt, et sur-tout de le ramener avec lui.

Le hussard avait trouvé tout naturel que Charles eût disparu au moment où Blumenthal tomba, mais il fut étonné de ne pas le voir le lendemain. Quelle raison le déterminait à se cacher? Monsieur de Colberg avait solennellement promis de n^

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pas suivre cette afîiure : madame et mademoiselle Blumenthal avaient le plus grand intérêt à l'étouffer. Il fallait trouver le major, et l'instruire de l'état des choses. Brandt le chercha chez Théodore , dans tous les lieux qu'il fréquentait habituellement , et ce ne fut qu'après avoir visité tous les coins de Lignilz j qu'il réfléchit que le regret d'avoir tué le frère de Bàltide pouvait , en lui dérangeant le cer^&eau, l'avoir porté à quelqu'extrémité fâcheuse. Le brave homme inquiet sortit de la ville avec Hantz; ils coururent les villages voisins ; ils questionnèrent tout ce qui se présenta, et n'en surent pas davantage, <( Pourvu encore, disait en pleurant )) le hussard , qu'il ne se soit pas jeté )) dans quelque puits , dans quelque )) rivière; et demandez-moi pourquoi ?

)) Il a fait Pamour : hé bien ! tous les )) jeunes gens ne sont-ils pas amou- )) reux? Il a été surpris par un frère :

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» cela ne peut-il pas arriver à tout le » inonde? Ce frère est un brutal qui » ne s'explique pas, et qui débute par 5> meltre Tépée à la main : un brave » homme doit-il se laisser tuer comme » un poulet? Monsieur Blumentlial se » fait passer mon sabre au travers du >3 corps 5 tant pis pour lui, ce sont ses » affaires : je ne vois pas qu'il y ait là 5) de quoi se désespérer w.

En pérorant , en disculpant , en blanchissant son cher major, Brandt continuait ses recherches pendant le jour, ne rentrait cluz lui que Irèstard , et se remettait en campagne ftvec l'aurore. Le petit pâtre le chercha à son tour, il ne fut pas plus chanceiîx , et revint rendre compte au Baron du triste succès de sa course.

Celui ci le renvoya le lendemain , le surlendemain j tt ce ne fut que le troisième jour qu'il apprit que le hussard occupait toujours le même domicile, et qu'il s'y retirait tous les

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Boirs. Charles eut alors quelqu'envie de se déguiser, et de s'introduire la nuit à Lignitz. Cette idée lui fit perdre encore vingt - quatre heures ; et ce ne fut qu'après mille résolutions , qu'il renonça à un dessein qui lui parut enfin dangereux sous tous les rap^ ports. Il s'arrêta à celui d'écrire un mot à Brandt , et de le faire remettra chez lui.

La bonne femme chez qui il était, n'avait ni papier, ni plume, ni encre:

il fallut envoyer chercher tout cela à la ville ; encore du temps perdu. Le billet écrit, Charles pensa que si on ^vait commencé des poursuites contre lui, on saisirait vraisemblablement ce qui viendrait à l'adresse de Brandt , et qu'on reconnaîtrait son écriture : il crut devoir employer une main étrangère.

Que de lenteurs ! et son régiment marchait à la gloire.

Aucun des bûcherons de la forêt ne savait écrire. Lc^ bonne femme envoya

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chercher son compère, homme hon* nête autant que pauvre : ces deux qualités sont quehjuefois réunies. Il demeurait à quatre lieues de là, et cette journée était presqu'écoulée quand il arriva. Charles lui dicta une lettre enigmatique , donna au hussard un rendez- vous à une grande lieue de la chaumière. Le jeune paysan devait aller l'y attendre 5 il lui ét^it facile de le connaître à la manière dont Charles le dépeignit , et il pouvait sans inconvénient le conduire à sa chaumière : tant de précautions n'étaient pas nécessaires , mais le malheureux Tignorait.

Brandt , fatigué de ses vaines perquisitions , douloureusement affecté du départ des troupes , prévoyait la perte de son jeune amij et, renfermé depuis deux jours dans sa chambre, il déplorait son sort. Etendu sur son lit, son mouchoir sur ses yeux , il était insensible aux consolations de Hantz ;

il était temps que le commissionnaire du Baron entrât. Le brave homme prend et lit le billet , auquel il ne comprend pas grand'chose. Il interroge le pâtre : il apprend que le Baron est vivant, qu'il est chez des gens honnêtes. Il se lève, il court à l'écurie; Hantz le suit : les chevaux sont sellés , et tous trois prennent au grand galop le chemin de la foret. Le hussard, malgré son âge, saute le premier à terre ; il entre dans la cabane , il aperçoit Charles ; il se précipite , il le presse sur son sein : il pleure , mais c'est de joie.

Le Baron apprend que Blumenthal est mort , que l'affaire est assoupie , mais que depuis soixante heures la division de Lignitz avance sur Liébaw à marche forcée : celte dernière nouvelle est pour lui le coup de la mort, ce Ne perdons pas une minute !

w s'écrie -,t -il; courons, volons : taî? chons au moins de conserver Thour

iS4 1E8 BARONS

» neur ». Il jette quelques pièce* d'or dans la hutte hospitalière , il:

est à cheval , il part comme un Irait : Brandt et Hantz galopent après lui.

On arrive à Lauban ; on a fait àpeu-près dix lieues de France : led chevaux excédés ont besoin de se refeire. Le bouillant jeune homme envoie à la poste 5 pas un bidet : tout est en course pour le service militaire. Deux heures se sont écoulées, et lui ont paru des siècles; il est vingt fois descendu à Fécurie 5 ses chevaux ne mangent pas assez vite; il croit ^ en leur parlant, qu'ils partageront son impatience : il ne tient pas contre tant de lenteurs; il se remet en selle.

Il est à peine sorti de Lauban , que la grosse artillerie se fait entendre; il se désespère , il double de vitesse ; il est encore à quinze lieues de Liébavs^. Il n'en a fait que cinq, lorsque son cheval tombe de lassitude. Il a cojQ3ldérâl^leinen^

DE FELSHEIM. l85

Considérablement gagné sur Hantz et Brandt, qui ne sont pas aussi bien Ironies que lui^ il faut les attendre : ils arrivent enfin, ce J'arriverai trop >3 tard; je suis perdu, leur dit-il »; et en effet le canon ne tire plus que de loin en loin. Il prend le cheval de Hantz j il prête , en courant , une oreille attentive ; chaque explosion ranime et soutient son ardeur : bientôt un silence absolu succède au fracas et à la destruction. L'espérance s'éteint dans son cœur; le désespoir le remplit tout entier; il prend un de ses pistolets d'arçon. Brandt est derrière

lui, il pousse sa monture, il détourne le canon avec son sabre ; il le sauve une seconde fois de lui - même, (( Vous n'irez pas plus loin , lui dit- » il. Il est égal maintenant que vous )) arriviez quelques heures plutôt ou )) plus tard : il faut attendre au pre- » niier cabaret des nouvelles de l'ar- » mée. Commencez par me rendre vos Tome IK. Q

l86 LES B A R O N iS » armes. — Jamais. — Vos armes, » sacrebleuî Vous me les rendrez, ou ?3 vous vous en servirez contre moi )). Il approche le Baron, lui arrache ses pistolets et son épée, prend la biide de son cheval, et lui fait quitter la grande route. Ils s^avancent dans la campagne^ ils descendent à la porle d'une maison isolée. Le* maître se présente; sa figure est ouverte j elle inspire la confiance; Brandt ne balance pas : il lui raconte la déplorable histoire du major, et lui en fait aussitôt un ami. On le met dans une chambre où on le garde à vue ; le hussard enterre ses armes dans le fujnier, et il retourne sur la roule de liiébaw.

Les hôpitaux de celte ville n'avaient pu recevoir tous les blessés ; ceux qui n'y avaient plus trouvé place, étaient conduits à Lauban. Plusieurs voitures passèrent devant le bonhomme ; il interrogea les conducteuirs ; et leurs

DE F E t S H E I M. . 187

réponses lui confirmèrent ce qu'il redoutait déjà. Il apprit les détails du combat : il ignora quelques heures encore la condamnation de son jeune ami. Il attendit Hantz, qui cheminait à piedj il lui indiqua la retraite du major, et il poussa jusqu'à Liébavv".

C'est là qu'il sut qu'on avait tenu un conseil de guerre, et quel en était le résultat.

({ Allons, dit-il, du courage, Brandt; )) surmonte ta douleur, si tu veux cal- )) mer la sienne : c'est à présent qu'il » va te connaître. Le voilà mort au )) monde; il ne l'est pas pour Famitié. » Je m'attache à lui, je ne le quitte )) plus : je n'embellirai pas sa vie; je )) l'aiderai du moins à la supporter )j» Il retourne, il revient; et dédaignant cds ménagemens au ~ dessous d'un homme de coeur, il déclare à Charlesqu'il est condamné , et qu'il faut pourvoir à sa sûreté. « Le paj^s est plein » de troupes ; vous serez infaillible^-

V88 IfiS «ÀRONâ

» ment découvert ici. Nous partiront » cette nuit ; nous nous réfugierons » dans les montagnes. — Je ne me » cacherai point : je mérite mon » sort, et je le subirai. — Et Baltide? » — J'ai tué son frère. — Conservez- » lui son époux. — Lui présenterai- je I) une main fumante de son sang? Elle » ne peut être à moi : j'ai la vie en )) horreur. — Et votre mère, ne loi » devez-vous rien? ■ — Ah! ma mère..., D ma mère!... — Vivez pour elle, si vous » ne voulez plus vivre pour nous, ^ous » trouverons quelque moyen de nous yj) échapper 5 nous passerons en pays D étranger; madame Werner dénatu- » rera son bien; vous serez heureux » encore , et si vous n'avez point Bal- » tide, hé bien! saerebleu! vous ea » épouserez une autte. Il y a de jolies î) filles en France, en Angleterre, tout ]p comme en Allemagne )>.

Charles accablé n'entendait et ne fépondait plus rien. C'est un fiâbW

DE FÉtSHlIlwr. lS$

enfant que tout effraie , et qui n'a pas de volonté. Brandt prit dès ce moment un ascendant sans bornes, et se chargea de tout diriger. Il fit d*abord partir Hantz pour Stavenow : il paraissait au hussard que le premier devoir était de consoler, de rassurer madame Werner.

On savait déjà à Lauban que Charles était condamné. Sa livrée y fut reconnue par un officier blessé de son propre régiment : nos camarades ne sont pas toujours nos amis Celuici , jaloux de son major , dénonça son valet de-cliambre; il fut arrêté, emprisonné , et on lui notifia qu'il ne serait libre que lorsqu'il aurait déclaré Tasile de son maître. Il était incapable de le trahir; il l'eut voulu en vain : dés la même nuit , Brandt s^était enfoncé avec lui dans les montagnes les plus arides et les plus escarpées.

Leur confiance en ce domestique

IÇjO rïS BARONS ne leur permit pas de douter qu^il ne remplît sa mission ; et de ce côtélà, ils furent dans une entière sécurité. Hantz ne pouvait écrire à Stavenow, sans que sa lettre passât par les mains du geôlier, qui ne manquerait pas de ]a lire, et d'en mésuser : il le sentit, et ne hasarda rien. Il attendit tout du temps, et ces diverses circonstances furent cause que madame Werner ignora près d'un an, ce qu'était devenu son infortuné fils.

Les crêtes des monts qui avoisinent Liébaw n'offrent aucune habitation , et ne sont fréquentées que par quelques pasteurs. Cette classe d'hommes , étrangère aux grands événemens qui bouleversent le globe , vit insouciante et paisible. Ces bonnes gens ne paraissaient pas à craindre au vigilant hussard. Cependant la curiosité , un mot lâché sans intention , pouvaient exposer et perdre le Baron :

Brandt le déroba à tous les yeux^

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Ce fut au fond d'une carrière abandonnée , qu'un jeune homme de la plus belle espérance , comblé des dons de la fortune et de l'amour, naguère le favori d'un des premiers souverains de l'Europe, cacha sa tête poursuivie et proscrite. 'Le seul ami qui lui restât au monde, passait les journées avec lui, et l'entretenait, à sa manière, de ce qui pouvait le distraire de ses peines. Il parlait peu du passé ; il affectait de mépriser le présent ; il s'étendait avec complaisance sur l'avenir : il le parait, l'embellissait, et il ne connaissait pas l'allégorie de^ Pandore.

Le soir, il allait à la découvert»

et à la provision. Il garnit insensiblement la carrière des objets utiles qu'un homme seul pouvait y transporter. Des habits bourgeois reniplacèrent les uniformes 5 des nattes et des couvertures servirent de sièges et de lits ; un arrière - coin fut dis-

192 tES BARONS

posé pour la cuisine; c'est là qu'un feu de bruyères cuisait des alimen»

simples et sains. Brandt redevenait près du fils, ^e qu'il avait été avec le père : trésorier , j^ourvoyeur , cuisinier.

Après avoir pourvu ^u nécessaire, il pensa à Fagréable. De la bougie et des livres, un violon et de la musique, procuraient à Charles quelques niomens de distraction , et l'aidaient à supporter l'ennui inséparable d'une telle condition.

Lorsque Brandt, à force de soins, eut calmé les premiers transports de son jeune ami, qu'il n'éprouva plus que cette mélancolie qui nous garantit ées excès, par cela seul qu^elle nous ète notre énergie et nos forces, le bon hussard alors étendit ses courses un peu plus loin. 11 avait ( en soupirant amèrement ) rasé sa moustfcche, coupé ses cheveux en rond, endossé rikibit complet de grosse

ratine

D ï r E L S tt E ï M. igS ratine grise ; le chapeau rabattu , et , îe gros bâton à la main , il ressemblait assez à un marchand de boeufs , et il passait par -tout sans être remarqué»

Il prenait un état exact des routes, des ponts , des gués , de la disposition des différens détachemens. Il marquait les taillis , les ravins , les creux des rochers où on pourrait se retirer, si on était aperçu et poursuivi, lorsqu'on jugerait pouvoir s'éloigner»

Il faisait, sans le savoir, les fonctions d'un maréchal ~ général des logis de l'armée.

Ce travail cependant ne pouvait être utile qu'cà une époque qu'on ne pouvait encore déterminer. Le roi do Prusse avançait en Bohême ; mai»

il avait laissé des troupes dans ces gorges pour s'assurer de s positions , au cas d'une défaite. Les premiers corps n'étaient pas éloignés de la carrière, et il était probable que si on en évitait Tome ir, R

un , on tomberait au milieu de quelqu^autre.

Le souvenir de son éclat passé, sa nullité actuelle , l'obscurité de ses destinées futures, affligeaient Charles, et altéraient sensiblement sa santé, Brandt, toujours affectueux, toujours attentif , le faisait sortir quand la ïîuit était obscure et le temps serein. Il le menait respirer Pair salubre des montagnes, l'engageait à prendre quelqu'exercice 5 il lui présentait des infusions de ces herbes si communes en Suisse , et qu'il trouvait çà et là nux environs de Liébaw. Il grossissait les avantages de Frédéric, pour être en droit de conclure qu'il ne tarderait pas à retirer des troupes qui devenaient inutiles dans ces défilés, et qui, réunies à son armée , lui assuraient de nouveaux succès. Il parlait de la facilité qu'ils auraient alors à suivre telle route qu'ils voudraient choisir j il vautait les viii$ de France , le^

DE FELSHEIM. igS

agré.mens , les grâces lutines des Françaises , qu'il n'avait jamais vues , la satisfaction vive et pure qu'il goûterait à Paris j au moment où il embrasserait sa mère. Il répétait ses vieux contes ; il chantait ses romance» chevaleresques , et il s'efforçait de les rendre nouvelles en affectant une gaieté qui était loin de son cœur.

H faisait quelquefois sourire l'infortuné : il était alors le médecin du corps et de l'ame,

La vérité, qu'il cachait soigneusement au Baron , car il faut savoir tromper et amuser son ami malheureux, la vérité est qu'il ne comptait pas pouvoir le tirer de là avant la paix. Il fallait, ou traverser les états du roi de Prusse pour gagner les villes anséatiques , ce qui eût été d'une extrême imprudence , ou attendre que les prussiens eussent évacué la Bohême , pour pénétrer en Italie par la Bavière et l'Autriche^

IgS LES BAROXS

Le temps d'eflectner ce dernier projet , le seul qui fut praticable , paraissait encore éloigné.

Ljs jours 5 les semaines , les mois «e suivaient , et les deux amis me- Tiaient tristement la même vie. Le printemps, l'été étaient écoulés, l'automne tirait à sa fin ; des pluies abondantes annonçaient l'hiver. Les eaux qui filtraient dans la carrière, la rendaient mal -saine et plus désagréable.

L'infatigable Brandt avait donné de la pente au sol 5 il avait exhaussé la partie habitée : malgré ses efforts , Feau gagnait de jour en jour, ce Qu'im- 33 porte , disait Charles , que nous 35 quittions aujourd'hui ou demain » cette demeure insupportable ? il est 3) évident qu'il faudra bientôt en sor- » tir. De ton aveu, les troupes qui 35 nous environnent travaillent à se » barra quer : cela n'annonce point » leur prochain départ , et il vaut ?!> mieux mourir que de vivre plus

:» long-temps ainsi «. Il était faible, languissant ; le chagrin pouvait amener une maladie grave, à laquelle l'amitié n'eût pu apporter de remède : Brandi craignit de perdre enfin le fruit de tant de soins et de travaux ; il consentit à parlir.

De quel côté tourneront -ils leurà pas ? quel est l'asile • qu'ils choisiront? Par -tout le danger est égal. Il faut cependant prendre un parti, et ne pas marcher au hasard. Brandt ne dissimule plus au Baron les obstacles sans nombre qu'il faudra surmonter. Il examina avec lui les notes qu'il avait recueillies dans ses courses ; ils se consultèrent long -temps,, et Charles convint de l'impossibilité de s'éloigner de leurs montagnes : mais cette chaîne s'étend jusqu'à Glatz , jusqu'à Glatz où était la terre de monsieur Fridberg , qu'il avait tiré de prison , qui lui avait juré une amitié à toute épreuve , et qui le recevrait

îgS lES BARONS

sans doute avec joie. On n'était éloigné de Glalz que de trente lieues environ. Ce trajet pouvait se faire en trois nuits, et il ne paraissait pas difficile de se cacher pendant le jour. Ils s'arrêtèrent à cette idée, la seule qui leur parût praticable , et ils disposèrent tout pour se retirer chez monsieur Fridbèrg jusqu'à ce qu'ils pussent quitter rAlleinagne.

Brandt fut acheter des armes à Liébaw : ils n'étaient pas gens à se rendre , ils voulaient réussir , ou se faire tuer. Il se munit d'un bissac pour porter des provisions , et le quinze décembre mil sept cent quarante-quatre, après le soleil couché, ils sortirent de la carrière pour n'y plus rentrer. C'est peut-être de Fadversité que naquit l'esprit religieux.

Charles tomba à genoux; il remercia le ciel de l'avoir dérobé si long-temps aux ennemis qui l'environnaient ; il l'invoqua pour la «uccès de son voyage 5

DE F E L S H E I Wt. IQg

il lui demanda que personne après lui n'eut besoin des meubles grossiers qu'ils laissaient dans le souterrain.

Les ténèbres qui s'épaississaient à chaque instant, couvraient leur marche, mais la rendaient incertaine et pénible. Charles connaissait la position de Glatz , il savait un peu d'astronomie; il se dirigea par les étoiles, et s'il ne suivit pas la ligne la plus droite, au moins il ne s'égara pas. LcvS feux avertissaient nos voyageurs des cantonnemens des divers pelotons :

ils faisaient alors un circuit pour éviter les postes avancés, et au point du joui;, ils se tapissaient dans un creux de rocher , dans des bruyères. Ils prenaient quelque nourriture , ils reposaient l'un après l'autre , et attendaient patiemment que l'obscurité leur permît de se remettre en roule.

A la fin de la troisième nuit, Charles, ainsi qu'il l'avait prévu, distingua les clochers de Glatz. Il ne res-

500 XES BÀnONS

tait que quelques lieues à faire : les deux amis s'arrêtèrent encore, et réfléchirent à la manière dont ils s'introduiraient chez monsieur Fridberg.

Charles se rappelait lui avoir entendu dire que son château, le seul édifice remarquable du lieu , était au bout du village de Neurode, situé à la gauche de Glatz. Il fallait passer sur les glacis de la place : il était donc nécessaire d'attendre la fin du jour.

Il était prudent de convenir d'abord, avec monsieur Fridberg , des noms qu'on prendrait , et de l'histoire qui déjouerait les curieux et les malveillans , s'il s'en trouvait parmi des paysans laborieux : il était donc indispensable de le voir avant de parler à personne de l'endroit. En conséquence , nos voyageurs se déterminèrent à ^'informer simplement à Glata du chemin de Neurode , à y chercher l'habitation du seigneur, et à se faire annoncer , sans autre explication ,

par le domestique qui viendrait leur ouvrir.

Ils arrivèrent à l'entrée du village, ainsi qu'ils l'avaient projeté. La fortune semblait s'être lassée de les persécuter. Pas une maison ouverte, pas une lampe allumée; tout était calme, tout reposait : la médiocrité dort toujours d'un bon somme. Ils avancent, ils se trouvent sous un long mur, audessus duquel s'étendent des branches touffues : c'était le parc. Des lumières qui brillent à travers les croisées , leur indiquent le château. Ils n'ont plus que deux cents toises à parcourir, et ils vont être en sûreté; ils s'en flattent, au moins Le tambour se fait entendre ; des flambeaux que portent des soldats , éclairent un bataillon qui entre à Neurode. Il vient à leur rencontre ; la rue e^t étroite : ils no peuvent éviter ce péril imprévu qu'en retournant sur leurs pas , ou en escaladant le mur du parc. La frayeur

203 XES barons grossit les objets que la présomption ne daigne pas même envisager : il n'était pas à présumer que des soldats fatigués lissent beaucoup d'attention à deux hommes très -simplement vêtus , dont les armes étaient cachées : cependant Charles et Brandt ne pouvant se décider à rétrograder, Ventr'aidèrent , et sautèrent dans le parc.

Le bataillon fila. Charles voulait repasser dans la rue , pour éviter les soupçons qu'ils donneraient aux domestiques, en se présentant par l'intérieur des jardins. Brandt lui observa que les tambours avaient sans doute réveillé les habilans ; que le plus grand nombre sortait peut - être déjà de ses chaumières ; que les soldats euxmêmes allaient se répandre çà et là, pour trouver où. passer le reste de la nuit ; que monsieur Fridberg avait sans doute entendu parler de leur triste destinée 3 cju'en supposant qu'il

DE FELSHEIM. QoS'

•marquât quelque surprise en les voyant , il serait facile d'en imposer à ses gens : enfin, que de deux inconvéniens il fallait choisir le moindre, et il détermina son jeune ami à le suivre au château.

Madame Blunienlhal avait pris pour jardinier un jeune homme assez bien bâti, amoureux d'une fille- de Neurode.

Son travail prenait toutes ses journées , et la régularité de la maison ne permettait pas que personne en sortît après souper. Le logement de Plumper était à l'entrée du parc ; c'est en franchissant le mur, qu'il allait tous les soirs causer une heure ou deux avec Babole , et il revenait par la même route. Il était à peine rentré dans le parc, lorsque le tambour se fit entendre. Il s'arrêta, et la lueur' des flambeaux lui fit distinguer deux hommes qui venaient d'atteindre le faîte de la muraille. Il ne douta point que ce ne fussent des voleurs ;

io4 LES BARONS

il avait quel(|ue fermeté ; il courut à sa loge, s'arma d'un fusil à deux coups, et chercha dans ies ténèbres ceux à qui il supposait des desseins criminels.

Charles et Brandt étaient parvenus à la grille qui fermait le parterre où était le pavillon de Baltide. Il y avait dans l'appartement des bougies allumées 'y Pi ;lérieur , autant qu'ils en purent juger par les intervalles que laissaient les rideaux , leur parut meublé avec une sorte d'élégance :

ils ne doutèrent pas que cette partie ne fût habitée par monsieur Fridberg lui-même. Ils essayèrent d'ouvrir la grille; elle résista à leurs efforts. Ils appelèrent à demi -voix; personne ne répon(ht. Ils allaient pousser jusqu'au «orpsde-logis, lorsque Plumper leur cria d'arrêter , en les couchant en joue,

Brandt se tourne, tire ses pistolets, marche droit au jardinier , lui ordonne

BB FELSHEIlvr. 2o5

de jeter son fusil , et jure que s'il tarde une seconde, il va lui casser la tête. Plumper intimidé , balance : Charles, qui s^approche d'un autre côté , répète l'ordre et la menace : le jardinier tombe à genoux , et obéit.

« Qui es -tu, lui demanda Brandt?

)) — Le jardinier du château. — Con- » duis - nous à monsieur Fridberg , )) sans que nous soyons vus de per- » sonne, et il ne te sera fait aucun )) mal. — Monsieur Fridberg n'est )) plus propriétaire de cà domaine, )) O ciel ! s'écrie Charles. ... — Il l'a » vendu depuis six mois à une brave » dame qui n'a ni or, ni bijoux, qui » n'a jamais fait de mal à personne, )) et ce serait conscience à vous de » lui en faire. Tout est perdu , reprit

» Charles, perdu sans retour où.

)) aller ! que devenir ! Du cou-

)) rage, monsieur, du courage, pour- » suit le hussard : sortons d'ici , renïi ti-ons dans les montagnes 5 il sera

2o6 LES BARONS

» temps de se désespérer demain , si w nous ne trouvons aucunes ressour- 5) ces. Jardinier, n'y a-t-il point ici >3 de porte qui donne sur la campayy gne? — Oui, mes bons messieurs, et 3) elle n'est point à trente pas. — Ou- 33 vre-nous , et retire-toi ».

Ils s'éloignaient , lorsque Charles croit s'entendre appeler dans le pavillon. Il s'approche de la grille

On prononce distinctement son nom....

Il écoute : on n'articule plus que des mots sans liaison; mais cette voix l'a frappé.... Il revient à Plumper. «Com- ^> ment se nomme la dame qui a acheté » ce château? — Madame Blumenthal, » mon bon monsieur. — Dieu ! grand 53 Dieu!. . . . c'est Baltide que j'ai en-

» tendue c'est Baltide qui m'ap-

>-> pelle! .... Tu dois avoir une double >3 clef de ce parterre; donne-la-moi.... » donne-la moi ». Le jardinier résiste : Brandt le persuade avec ses argumens ordinaires 3 Plumper sent le bout

DE felsheimT ao"/ d'un pistolet appuyé sur sa poitrine.

La clef tombe 5 Charles la ramasse, il ouvre la grille , il est dans le pavillon.

Le jardinier interdit , déplore le sort de sa jeune maîtresse : Brandt lui impose silence, le contient, l'empécli© de faire un pas.

Charles était tombé aux genoux de Baltide 5 il mouillait ses mains de ses larmes. Baltide paraissait l'écouter attentivement , et ne répondait rien aux prières , aux regrets , aux voeux d'un amour qui ne s'est jamais démenti. Etonné de ce silence inexplicable, Charles la fixe, et il est saisi d'horreur. Ce n'est j lus cette jeune fille si tendre , si naïve , si jolie , si fraîche, si folâtre; ses yeux sont ternes , ses joues livides, sa maigreur effrayante : ce n'est plus que Pombre d'elle-même. Elle parle enfin, elle parle, et Charles sent tous les maux qu'il a causés. Sa santé perdue, S9

io8 l'es barons

raison aliénée, tout cela est son ou*

vrage.

Il se lève , il s'éloigne , il sort de ce lieu où tout lui reproche ses crimes.

Il rejoint Brandt, il le rejoint égaré, hors de lui. Baltide , par un mouvement machinal , prend un flambeau ; elle trouve les portes ouvertes , elle sort de son pavillon, elle s'avance gravement, elle paraît sur les marches de la grille. Sa longue robe blanche , ses cheveux flottans sur sa gorge desséchée , la flamme vacillante de la bougie , qui répand sur ses traits une teinte verdâtre , tout se réunit pour porter au dernier degré la terreur et le saisissement. Charles , . sans pouls, sans haleine, sans force, étend les bras vers Brandt , le rencontre , s'appuie sur lui, et cache sa tête dans son sein.

Baltide s'approche ; elle appelle Felsheim , Felsheim qui est devant elle , et qu'elle ne connaît plus. Elle l'ac-

DB FELSHEIM. 209

tase de lui avoir ravi son innocence, elle lui reproche sa fuite, elle parle de son fils.... ((Mon fiis!.... mon fils))! s'écrie Charles..*... Il ignorait qu'il filt père. Un sentiment prompt comme l'éclair , un mélange subit d'amertume et de joie le rend à lui-même.

Il se tourne vers Baltide il veut

voir son enfant, l'embrasser il

presse, il supplie, il promet de s'éloigner à l'instant même, et pour toujours. La tendre mère le repousse.

(( Jamais, jamais, dit -elle, un étraO"

)> ger n'approchera mon fils Vois-

» tu, vois-tu l'état où m'a réduit son

)) père? Bourreau de son amante, il

» le serait aussi de son enfant! Il t'a

» peut-être envoyé pour me priver )) de ce qui m'attache encore à la )) vie '3. Bourrelé par ce qu'il voit, par ce qu'il entend, suffoqué par ses sanglots, mais voulant au moins être père un instant , Charles retourne au pavillon; Baltide est sur ses pas.

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