‹ Les barons de FelsheimChapitre 2 sur 14 · CHAPITRE VII L · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII L

I,e Baronnet entre en exercice , et commence ses fredaines,

Charles et son compagnon descendirent à V Aigle-Noir , \i\ meilleure auberge de Berlin, située sur la place d'armes , assez improprement nommée Jardin du Roi. Brandt sentait à merveille que les premières impressions sont celles qui restent , et il ne doutait pas qu'un baron de quinze ans, descendu d\me chaise de poste à V Aigle Noir y y faisant pendant vingt- quatre lieures la dépense d'une altesse, ne fixât aussitôt l'attention de la ville et de la cour. Il ne «e disait pas ces choses-là précisément comme je les rapporte , mais c'était le fond de ses idées.

Il logea son jeune ami darîs le plus bel appartement j ordonna un dîner

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de vingt converis, et demanda le perruquier du roi. Une espèce de petitmaître , à serviette sur le bras, lui répondit en souriant , que le roi se faisait coiffer par son valet-de- chambre. « Eh bien, dit Ri'andt, qu'on me cher- 53 elle un valet-de-chambre pour mon- « sieur le Baron ».

Pendant qu'on cherchait le valetde-chambre, Brandt tira de la malle de Charles , son frac galonné en or , son chapeau bordé, ses bottes cirées, et son épée à monture d'argent. Il étala ces divers objets sur les fauteuils, et regardant le petit Baron en riant dans sa moustache, il disait tout bas:

«Quand le petit drôle aura un joli » coup de peigne, et tout cela sur le » corps, les femmes de la cour m'en >5 diront des nouvelles ».

Charles , encore tout entier à la nature et à la reconnaissance, avait pris une plume et du papier; il écrivait à SSL mère, Son style était simplb comme

son coeur ; il ne pensait pas à avoir de l'esprit : aussi pas une expression recherchée , et pas un mot qui ne peignît le sentiment.

L'aimable enfant cachetait sa lettre , lorsque la porte s'ouvrit. Le garçon servant introduisit un grand drôle qui se présenta assez bien , et qui assura monsieur le Baron de son dévouement et de son respect.

Brandt le fixa, et chercha à retrouver des traits que le temps avait un peu altérés. Cekii-ci observa le hussard à son tour , et parut éprouver une surprise agréable. Ils avaient l'air de se dire : «Nous nous connaissent, mais )) où nous sommes -nous vus 3)? Enfin le frater y dont les yeux étaient les plus surs, parce qu'ils étaient les plus jeunes , demanda à Brandt s'il n'avait jamais passé à Marhek ? « Eh !

» sacrebleu , m'y voici , s'écria le » hussard. Vous êtes le sergent ba- )) varois qui me fit esquiver par la

» poterne , après que j'eus jeté un » cabaretier dans une chauclronnée de )) tripes^ Embrassons-nous, mon cher » Hantz 3 je suis enchanté de vous )) revoir ».

On pense bien que , sans auire examen , Hantz fut invité à entrer au service de monsieur le Baron. A rinstant même il mit habit bas , papillota la plus jolie tête du inonde, et pendant que ses tortillons refroidissaient , il raconta à son ancien comment il avait encore déserté des troupes bavaroises ; comment il avait repassé dans la petite Pologne , où il avait repris son métier de coifîeur ; comment enfin il était rentré dans sa patrie après l'amnistie que Frédéric II publia à son avènement.

Il ajouta , qu'ennemi de toute con* train te, il n'avait voulu s'attacher à personne; qu'il peignait les Barons et autres , qui descendaient à V Aigle- Noii' ; mais que pour prouver à

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Brandi le cas particulier qu'il faisait (le sa personne, il accédait à toutes ses propositions.

Un élégant fer - à - cheval , cinq à six boucles en ailes de pigeon , une longue queue à rosette , prouvèrent bientôt les talens incontestables du sieur Hantz , et embellirent Charles au point de le rendre méconnaissable à ses propres yeux. Le petit bonhomme se regardait avec complaisance dans la plus haute et la plus large glace qu'il eût encore vue , pendant que Hantz lui chaussait ses bottines, lui passait son frac vert, et donnait le coup de vergette à soa chapeau.

Charles , rassasié enfin du plaisir de se voir , se disposa à faire deux visites qu'il jugeait indispensables , parce que sa mère lui avait recommandé de ne les pas différer d'un instant ; la première , à monsieur de Spandock , ancien officier aux cui-

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rassiers, qui devait veiiler particulièrement sur lui j la seconde au général comte de Fersen , à qui il devait son admission dans les pages.

Ni lui , ni Brandt ne connaissaient Berlin ; Hantz s'offrit à leur servir de guide : il marcha en avant , et les conduisit dans le quartier de la Landschaft. C'est sans contredit la partie la plus resserrée et la plus mal-propre de la ville 5 mais enfin c'est là que demeurait monsieur de Spandock , à ce que ' dfsait la suscriplion de la lettre, et on ne dispute pas des goûts.

On arrive à la porte , on frappe , on demande à voir monsieur. « On x> l'ouvre , répond une vieille gou- 35 vernante. — C'est de la part de son 35 ami Werner. — On Touvre , vous 3) dis -je. — Mais j'ai une lettre à lui » remettre. — Ce jeune homme est-il )) fou ? Vous ne savez donc pas l'ac- » cident qui lui est ai rivé hier ?

» — Non ,

)) — Non j qu'est-ce?— Il est mort d'une )) goutte remontée. C'est égal , dit )) Brandt en prenant la missive, et en )) la jetant au nez de la gouvernante^ )) voilà la lettre à son adresse : faites- )) en ce que vous voudrez >'.

Charles ne fut pas très - fâché de la mort d'un homme qu'il ne connaissait pas , et qui , à le juger par la rue qu'il avait choisie, et la mine refrognée de sa gouvernante , ne devait pas èire excessivement gai ; et puis le Baronnet , malgré sa modestie apparente , était quelquefois tenté de croire qu'il n^avait besoin de personne pour se conduire parfaitement.

Il restait à voir le général , que peut-être on n'ouvrait pas, et Hantz conduisit son nouveau maître dans la rue de Leipsick , où était l'hôtel du comte. Il était sorti à pied pour se rendre à la parade, et nos voya- Tome ni, F

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geurs le rencontrèrent au détour de la rue. « Le voilà, dit Hantz, qui >3 le vojait quelquefois n. Charles Taborda aussitôt , et lui présenla respectueusement le paquet de Werïier. Le général Touvrit , et après avoir reconnu la signature, il examina le }euno homme de la tète aux pieds , d'un air sévère et froid. « Combien avez- vous passé de temps 3) à votre toilette, lui demanda- 1- il )) sèchement »? Charles interdit, ne savait que répondre, ce Allez faire )) couper ce toupet et ces faces , quit- ^) tez cet habit galonné, et revenez ■» me joindre sur la j)l^ce d'armes »;. et il continua son cliemin. Charles , la larme à Foeil, retourna à »son auberge»

Hantz, fidèle exécuteur des volontés du général , lui fit en un tour de maia une tête à la prussienne 5 le modeste îiabit de voyage remplaça le frac galonné, et on sortit pour se rendre à îa place d'aimes.

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La ligne était formée , les sentinelles placées , et Charles ne savait comment pénétrer jusqu'au comte de Fersen. Branclt , qui ne doutait de rien, se présentait par-tout, annonçait par-tout son Baron , et trouvait partout des fusils en travers, des poignets fermes , et des figures rébarbatives qui ne permettaient pas d'aller plus loin. Brandt, plein de respect pour la consigne, grondait cependant entre ses dents, et ne concevait pas comment tous les passages ne s'ouvraient pas au seul nom du baron de Felsheim, présenté par un homme tel que lui.

Un caporal du régiment des gardes s'approcha enfin. Le dos de la main étendu sur le côté du chapeau, les talons joints, la poilrine ouverte, et la tête fixe, il demanda à Charles si ce n'était pas lui qu'attendait monsieur le général. D'après sa réponse , les rangs s'ouvrirent , et

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Brandt, à la faveur de son uniforme, passa avec son jeune ami. Le général s'avança au-devant de son protégé; il le considéra de nouveau, et ne dit rien. Il parut étonné de*^ voir Brandt une seconde fois, et demanda qui il était. (( C est, répondit le jeune » homme d'une voix assurée, un » brave soldat , qui a fait toutes Jes )) guerres avec mon père, qui a sauvé )) monsieur Werner à Peterwaradin , )) qui a é\e\é mon enfance, et qui » me sacriiie le reste de sa car- )) rière. Pourquoi, reprit monsieur de )) Fersen , êtes - vous hardi quand » vous avez du bien à dire des au- » très, et me répondez- vous à peine » quand je vous parle de vous »?

Charles rougit , et baissa les yeux.

Le général lui frappa sur l'épaule, et le conduisit vers un gros d'officiers, au milieu duquel était un homme très- simplement vêtu. « Cet homme » que vous voyez là , dit monsieur

DE FELSHEIM. Gc)

35 de Fersen en s'approchant, est le >5 roi que vous allez servir. Il n'a ni 5> fer-à-cheval , ni boucles à Taile-de- « pigeon, ni habit galonné ».

>3 Est-ce là , demanda Frédéric , le 5:» jeune homme que vous m'avez pro- >3 posé? — Oui, sire, et je puis répon- 33 dre à votre majesté qu'il mérite le 55 bien qu'on m'en a écrit. — Comment 33 se nomme-t-il? — Felsheim. — Je 33 le sais : son prénom ? — Charles.

33 — Vous direz à mon adjudant de 3) me l'amener demain à mon lever >3 • et il continua de s'entretenir avec les généraux qui l'entouraient. « Le roi 33 se lève à trois heures , dit monsieur 35 de Fersen à Charles. Vous viendrez 35 trouver le commandant de la grand- 33 garde, il aura des ordres; allez. Ah, 33 un mot encore. Vous viendrez me 33 voir dans quinze jours. Je serai bien 33 aise de savoir comment vous êtes 33 avec le roi ?).

Charles se relira tout pensif. Il ne

savait s'il devait s'applaudir ou se plaindre de l'accueil qu'il avait reçu»

Ce n'étaient plus ces douces prévenances , ce tendre intérêt qu'on lui prodiguait à Felsheim. Il ne voyait autour de lui que des maîtres, dont rien ne tempérait la sévérité. Il sentit ce que valent de bons parens , et il soupira.

Brandt vint le tirer de sa rêverie , en lui annonçant qu'il aurait le plaisir de dîner avec tous les pages possibles. Il avait abordé ceux qu'il avait trouvés dans le cercle, et les avait invités à venir faire connaissance, le verre à la main , avec leur nouveau camarade. Les pages du roi de Prusse ne font pas une chère splendide : ces messieurs ne furent pas fâchés de se dédommager un peu de leur frugalité forcée , et ils se promu eut surtout de s'amuser du nouveau débarqué, en buvant son vin. Ils avertirent prompleinent ceux qui n'étaient pas

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de service, et le roi était à peine sorti ' de table, qu'une quinzaine de jeunes gens de quatorze à dix-huit ans entrèrent à V Aigle-Noir.

La figure et le maintien de Charles plurent au premier coup d'œil. Il parut timide, et même embarrassé un moment y mais quelques mots heureux el le ton du grand monde, firent avorter les projets de persifïlage. On se disait à l'oreille, que le nouveau venu avait l'air bon enfant 3 on lui fit les avances avec cette cordialité qui distingue cet âge lieureux , et au bout de dix minutes on se parla comme si on s'était connu depuis dix ixns.

On servit un dîner tout -à-fait difTérent de celui que Brandt avait dirigé au château de Felsheim seize ans auparavant. La somptuosité et l'élégance de celui ci surprirent agréablement le hussard, et les éloges de messieurs les pages mirent le comble à sa satisfaction, Charles joua parfaitement le

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rôle de maître de maison ; il fit les honneurs avec une grâce, une amabilité et une politesse qui lui méditèrent des applaudissemens unanimes. A chaque mot flatteur, Brandt versait à la ronde, et assaisonnait son vin de quelque trait plus ou moins plaisant. On y répondait , il allait son train , et bientôt la conversation se monta sur le ton le plus gai.

Les vins étrangers ajoutèrent à la belle humeur^ On rit, on parla, on chanta tout ensemble. Les espiègleries succédèrent aux chansons. On se faisait des niches, on s'échappait, on se poursuivait, on renversait les meubles; rien n'était joli comme celai

Le temps s'écoulait; on ne pensait pas que le roi montait à chev^d à quatre heures. Il en était trois et demie ; récuyer cherchait les pages , et ne les trouvait pas. Il sortit sur la place d'armes , et les éclats de voix qui partaient de V Aigle-Noir^ le mirent

-i^nt d'abord au fait. Il tremblait que ces étourdis ne fussent ivres; ils n'étaient heureusement qu'échauffés. Il entra dans la chambre où se passait l'orgie, avec le sérieux et la morgue d'un officier subalterne. A son aspect, la gaieté s'évanouit ; on se lève , on se heurte , on se presse , c'est à qui sortira le premier. On entraine après soi les tréteaux , la table , les bouteilles , les porcelaines , les cristaux ; tout est renversé , tout est en pièces ; mais qu'importe? on a franchi Tescalier, volé à travers la place; on entre à l'écurie, on bride son cheval, on saute en selle , et le roi n'a pas paru encore.

Brandt n'avait pas entendu faire les choses avec autant de magnificence.

11 comptait simplement restaurer ces messieurs , et il n'était pas disposé à renouveler les ustensiles de la maison; Il resta pétrifié à la vue des débds qui couvraient le parquet. Son oeil se Tome IIL G

porte douloureusement sur un ameublement de damas gris -de -lin. Les liqueurs , les sauces en ont couvert une partie; les bottes ont mis le reste au noir de fumée. A cet aspect , Brandt trépigne, jure, sacre, tempête, il a dés crispations. « Ne te fais pas de peine, mon ami, lui dit Charles, » cela ne remédie à rien. Je ne vois )) qu'un parti à prendre, c'est de payer, )) et se taire. — Ni l'un ni l'autre, cor- » bleu ! — Prends donc garde que lu )) vas me compromettre. Le roi , dit-on, )) n'entend pas raillerie sur les sottises » de ses gens i). Erandt ne savait pas répliquer , dès qu'il s'agissait des intérêts de son Baron , et il demanda la carte.

. Dix frédérics d'or ( i ) pour un dîner l Brandt ne concevait pas que douze à quinze jeunes gens eussent pu manger autant d'or : cependant

(i) Le frédéric d'or valait ao livres.

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il paie les dix frédérics. On lui pré* sente aussi toi un second mémoire pour elTets cassés , meubles gales , etc^ le tout réglé en conscience à trente frétlérics. «Sacré miJle canons! s'écrie- » t-il en resserrant son or, si je paie ))cela, que le diable m'extermine! Je » casserai plutôt ce qui reste dans la )) maison. — Joli expédient î pense

j) donc que le roi — Le roi

)) le roi c'est bien pour ne vous

» pas brouiller avec lui que je lâche )) mes espèces. Pauvre bourse ! elle ); était si rondelette tout- à- l'heure , )) et il n'y reste presque rien. J'avais )) bien besoin de vous faire jouer 1 al- » tesse! ImbéciiJe! avec les meilleures )) intentions du monde, je ne fais ja- )) mais que des sottises».

L'hôtelier s'était retiré en faisant de profondes révérences, que Brandt n'avait pas seulement aperçues. Il était étendu sur un canapé , tenant toujours sa pauvre bourse 5 il la tour-

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naifc, la retournait, et la regardait en soupirant. Il tire enfin un petit sac de peau de la doublure de son ^gilet , il l'ouvre, pousse encore un profond soupir, et le vide dans la bourse. «Que 5) fais-tu là ? dit Charles. — Je répare )) mes extravagances. — Cet argent,...

3) — ^ Il est bien à moi ; ce sont mes )) petites épargnes. — - Mon ami, lui dit )) Charles en pleurant de tendresse, je )) ne le souffrirai pas. •^- Seriez -vous » humilié de faire bourse commune 5) avec moi ? ai- je rougi de vivre dix- )) sept ans des bienfaits de votre fa- )) mille? Moins de fierté, jeune homme; )) ménagez le compagnon d'armes de )) votre père ». Charles ne le heurtait jamais que dans les choses où il pouvait se compromettre. Il l'embrassa avec une effusion d'ame biea naturelle en un pareil moment , et il se promit de dédommager un jour son vieux ami de ce nouveau sacrifice.

DE FELSHEIM, fj'J

Quand on fut un peu calmé, on se consulta snr ce qu'on allait faire. Il n'y avait pas d'apparence de rester plus long temps dans une auberge où on dépensait quarante frédérics en deux heures : on sortit pour aller chercher un logement qui ne fût pas meublé de damas, et où on ne fut pas servi en porcelaine.

Charles et son valet-de-chambre devaient loger au château; il ne fallait à Brandt qu'une chambre modeste et un bon lit : on trouva cela justement chez un charcutier qui débitait du vin , situation tout -à -fait convenable aux habitudes du bonhomme. On y fit transporter les paquets et la malle, et on soupa aussi modestement qu'on avait fait de fracas à dîner.

« Couchez -vous, dit Brandt à son 55 Baron , en se levant de table. — Mais » tu n'as qu'un lit. — Je dormirai de- 55 main. — Mais.... — Hé, sacrebleu, 55 que de raisons! couchez -vous, vous

» dis-je : vous prcsenterez-vous devant )) le roi avec, les yeux battus , la figure )) aîongée, et l^i répondrez-vous en lui )) bâillant au nez >i ? Il fallut, bon gré , 'mal gré , que le jeune homme se laissât mettre au lit. Hantz et Brandt prirent une table et des téirots, ils mirent un pot de vin à coté d'eux , et commencèrent une partie qui dura jusqu'à deux heures et demie. *■

«Allons, jeune homme^ debout « , cria le hussard àès qu'il eut entendu riiorloge. Charles ouvrit les yeux , étendit les bras, se tourna du côté du mur, et se rendormit : de sa vie il ne s^était levé si matin. Brandt prend le matelas, et le tire au milieu de la chambre, a Levez -vous donc, mille morts , vous n'avez plus qu'une demiheure à vous >5. Charles bataillait encore avec son oreiller : le bonhomme lui lève la chemise, et lui jetle une potée d'eau au derrière. Le Baron fait un saut, jette un cii> court par lia

chambre, et rit de tout son cœur, en prenant le linge sec que lui présentait son valet- de-chambre.

Dès qu'il fut prêt, il se rendit à la grand-garde, accompagné de ses deux acolytes. L'officier de poste lui <ienianda ce que voulaient ces deux hommes. « L'un , répondit Charles, )) ne m'a jamais quitté^ Tautre est mon )) valet - de - chambre. Les pages n'ont 5) pas de valet -de -chambre, répondit >5 l'officier en levant les épaules. Ils » logent dans le même corridor , se )) peignent entr'eux, s'habillent eux- » mêmes, et donnent très-peu de temps )) à ces niaiseries. Quant à celui qui )) ne vous a jamais quitté , il faut » vous en séparer : le roi n'en a pas )) besoin. Mais j'entends trois heures, )) marchons ».

Brandt se faisait une fête de voir l'accueil distingué que le roi ne pouvait pas manquer de faire à monsieur le Baron : il fut très-choqué du refus

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qu'il 'éprouvait 5 il allait en témoigner son mécontentement à sa manière accoutumée , mais Charles le devina , lui serra la main, et le bonhomme se retira avec Hantz, sans proférer un mot.

Ils rentrèrent à leur logement, et se couchèrent dans les draps de monsieur le Baron. Ils étaient trempés, ainsi que le matelas, mais de vieux soldats n'y • regardent pas de si près. Ils dormirent une j^arlie de la journée, et arrêtèrent, le verre à la main, que puisque les pages n'avaient pas de Yalets - de - chambre , Hantz continuerait à donner des coups de peigne à V Aigle-Noir y qu'en raison de la conformité de leurs caractères , ils logeraient désormais ensemble , et que les économies résultantes de cet arrangement, leur permettraient roquille de plus à chaque repas.

Le commandant du poste remit Charles à l'adjudant , qui l'attendait

DE f-ELSHElM. Si

en se promenant en long et en large, (c Vous allez paraître devant Frédéric , » lui dit ce dernier; peut-être vous » interrogera - t - il : de la présence » d'esprit , et sur - tout des réponses >5 courtes et précises». Le pauvre petit Charles ne savait où il en était. Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, n'avait nulle espèce de rapport avec ses habitudes passées. Il fallait devenir un homme nouveau ; il le sentit , et se résigna.

Charles entra chez le roi. La sim« plicité de son costume, qui semblait dire à Tobservateur : l'entourage n'est quelque chose que quand l'individa n'est rien -, la facilité avec laquelle on l'approchait , le feu perçant de ses regards, ce que la renommée pubHait déjà de ce prince , tout s'accordait pour pénétrer le jeune homme d'étonnement et de respect. Il se tenait debout contre la porte, ses mains jointes par - dessus son chapeau ; il retenait

son haleine, le cœur lui battait avec une force incroyable.

Le roi avait devant lui une carte de la Silésie, Il réfléchissait profondément , et écrivait quelques notes de sa main. 11 se tourna enfin du coté du jeune page, et lui fit signe d'approcher de son bureau. « Quel âge avez- » vous ? — Quinze ans et demi.

)) — Que savez - vous ? — Bien peu )) de chose , sire. — Point de mots : )) quesavez-vous? — Un peu de raathé- )) matiques, de dessin, de géographie, )) d'histoire, de musique. — Voyons )) cela : comment prenez- vous la sur- » face d'un cercle? — En multipliant )) la circonférence par la moitié du )) rayon. — Qu'est-ce que la pein- )) ture? — ' L'art d'imiter les objets )) par le moyen des ombres et des )) clairs. — Quelle est la première for- » teresse de la Silésie , du côté des états » de Brandebourg? — Glogau ». Le roi se tut un moment, et regarda

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Charles très-fixement. L'enfant, embarrassé au-delà de toute expression, ne savait quelle contenance prendre.

« Levez les yeux, et regardez- moi ».

Charles se remit un peu. c^ Savez- vous )) lever un plan ? — Je n'ai jamais essayé. )) — Etes - vous en état d'en copier ? » — Oui, sire. — Savez-vous monter y> à cheval? — Ma mère n'a pas voulu

)),permettre — Savez vous monter

)) à cheval? — Non, sire. — Craignez- )) vous les chevaux? — Je ne craiiis » rien. — Voilà comme j'aime qu'on )) me réponde. Monsieur l'adjudant, )) je place ce jeune homme dans les )) pages de ma chambre. Il ne suivra )) pas les leçons du précepteur. Vous » le ferez monter à cheval deux )) heures le matin, et autant l'après- » dîner. Je veux qu'il puisse me suivre )) avant un mois. Allez le faire ha- )) biller )).

L'adjudant d'IIorleim était un vieil afTicier qui avait passé par tous les

grades sous le feu roi. Son exactitude ne s'était jamais démentie ; il avait un sens droit, et une sensibilité qu'on trouve rarement dans ceux qui ont vieilli sous les armes. La figure de Charles Pavait prévenu en sa faveur, et la manière dont il venait de répondre au roi, lui inspira un intérêt qui augmenta chaque jour. Il donna au jeune homme des conseils fondés sur la connaissance intime du caractère du prince ; il Fassura qu'il avait plu; il lui apjîrit que le roi n'admettait dans les pages de sa chambre que les jeunes gens qui lui paraissaient dignes de ses bontés ; enfin il lui répondit de sa fortune , s'il était sage et laborieux.

Le ton brusque et imposant de Frédéric ne promettait rien de bien avantageux : Charles était loin de se croire si avancé. Il était sorti de chez le roi le cœur serré, et il avait besoin de quelqu'un qui compatît à

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sa situation. La bienveillance et la familiarité de l'adjudant lui parurent d'un prix inestimable : il était le seul qui eut daigné se mettre à la portée de son âge. Charles, sensible comme sa mère , s'attacha sincèrement à monsieur d'Herleim. Heureux , si la fougue de la jeunesse lui eût toujours permis d'écouter cet homme prudent, et de suivre ses avis !

Monsieur d'Herleim fit venir le tailleur et l'écnyer , et exécuta les ordres du roi. Dès que Charles eut fini avec le premier, le second s'empara de lui , le conduisit au manège , et lui donna sa première leçon. Après l'équitation , les pages allèrent déjeûner, et se firent un plaisir de fêter à leur tour le nouveau camarade. Le plus joli et le plus éveillé de tous , après Charles , le jeune Théodore , qui était aussi de la chambre du roi, le conduisit aux écuries , dans les corridors , à la salle d'étude ; il lui fit

voir ce qu'il y avait de reniarqnaLîe au château, dans les jardins; il lui conta quelques anecdotes de cour , tourna ses supérieurs en ridicule avec beaucoup de gaielé et de finesse; enfin il lui oflTrit son amitié, et lui demanda la sienne.

Charles reçut avec transport les offres de son camarade. Ils se promirent de passer ensemble tous les niomens dont ilç pourraient disposer.

Le jeune Baron avait trop peu d'expérience pour sentir que celui qui plaisante ses chefs ne les estime pas , et que le mépris de ses supérieurs conduit insensibleinent à la négligence «tài'oubli de ses devoirs. 11 ne voyait dans Théodore qu'un extérieur agréable , que des saillies vives et spirituel-es rendaient plus piquant encore 5 il était séduit sur-tout par une conforînité de goûts et d'humeur à laquelle on ne résiste pa§ dans la première jeunesse.

Cette nouvelle liaison ne lui fit pas oublier encore ce qu'il devait à la reconnaissance et à la nature. Dès qu'il fut seul, il courut chez Brandt , et lui raconta avec ravissement les événemens de la matinée. Le bonhomme l'écoutait, la oouche ouverte, les yeux humides ; il se transportait dans l'avenir j il voyait Charles général-major pour le moins, ce Si je » pouvais vivre jusque - là , disait - il » en le tirant entre ses jambes, et en « le pressant contre sa poitrine! Ecri- )5 vez , monsieur le Baron , écrivez >3 tout cela à madame , comme vous w venez de me le conter >>. Charles écrivit, et n'omit pas un mot de ce que lui avait dit le roi , et de ce qu'il avait répondu. Il remercia Werner, dont les soins avaient préparé son avancement 5 il finissait en assurant sa mère que rien n'altérait son bonheur, que le regret d'être séparé d'elle. Il envoya la lettre à la poste , et

revint partager le diner de ses camarades.

Les pages mangent dans une salle commune. Us sont soumis à l'adjudant pour tout ce qui a rapport à kur service 5 la police intérieure est confiée à un précepteur qui les élève le moins mal qu'il lui est possible , et qui occupe le haut bout de la table , pour y maintenir Tordre. Charles s'était placé à côté de son ami Théodore 5 et ils faisaient à voix basse leurs petites observations sur l'air capable et important de monsieur le précepteur. Celui-ci avait trouvé fort extraordinaire que Charles fut dispensé d'assister à ses leçons ; il le regardait un peu de travers, et à la fin du repas il lui fit quelques questions avec le ton tranchant d'un cuistre de collège. « Pourriez-vous me dire, » monsieur, lui demanda-t il entr'au- )) très niaiseries , où se réuniraient » deux lignes parallèles prolongées

»à rinfini? — Pourriez - vous m'apy> prendre, vous, quand vous trouverez >5 la quadrature du cercle »? Les pages partirent d'un éclat de rire , le précepteur se mordit les lèvres , et se promit bien d'humilier Charles à la première occasion.

On allait se lever, lorsau'un valetde-pied vint dire au petit Baron que le roi le demandait. Frédéric , servi moins somptueusement qu'un simple marquis français , ne restait à table qu'une demi - heure , parlait peu , et s'occupait sans cesse des grands projets qui éclatèrent au bout de quelques mois.

Charles courut, comme on peut le croire. Il trouva chez le roi une table dressée, du papier de Hollande, de« couleurs et un étui de mathématiques.

« Copiez-moi ces deux plans , lui dit » Frédéric , et sur votre tété ne parlez » à personne du travail que je vou* Tome ///. H

go Z E s BARONS

39 fais faire ». Ces plans étaient ceux de Glogau et de Breslaw. Ils étaient exacts, mais usés, déchirés même en plusieurs endroits. Charles appliqua une feuille de papier sous le premier plan, et se disposait à piquer, cr Si ,» j'avais voulu des plans calqués , vous » n'auriez pas trouvé ici d'instrumens.

)) — Cette %iéthode ahrége beaucoup.

•) — Croyez - vous me l'apprendre ?

» — Pardon , sire — Copiez, et

» taisez -vous w»

Chaxles commença, et ne dit plus un mot. Le roi se remit à son bureau ^ travailla de son côté, et de temps en temps il se levait , et venait s'appuyer sur le dos de la chaise de Charles. II examinait sa méthode , le laissait faire , et retournait à sa place. Vers la nuit, il sonna, et demanda monsieur d'Herleim. ce Monsieur l'adjudant , lui dit-il , » Théodore est de semaine , mais de » quelques jours je n'aurai besoin de >j ses services» Ci^ules couchera ici ,

B E F E L S H E I M. gi

3^ et je lui enverrai de ma table ce qui >3 lui sera nécessaire w.

D'Herleim sorti, le. roi prit sa flûte : la tête d'un princô a besoin de relâche comme celle 'd'un goujat. La musique délassait Frédéric , et lui rafraîchissait rijnsginoition. Charles, passionné pour cet arv , oubliait Glogau et Breslaw.

H écoutait , il battait la mesure , et applaudissait à certains traits assez brillans. c< A propos, dit le roi, qui >5 avait toujours les yeux sur lui , >> vous m'ûvez dit que vous étiez mu- 5) sicien j de quel instrument jouez- » vous? — Du violon, sire. — Passez >) dans ce cabinet, et prenez -en un.

>•} Bon. Je vais vous donner le ia :

>3 voyons ce dao, — Oserai-je, sire

>:> — Voyons ce duo. — C'est abuser.... >? • — De ma patience : obéissez n.

Voilà donc le monarque et son page, oubliant, l'un son rang, l'autre son infériorité, faisant de la musique, et rivaux en talens. « Bien , fort bien !

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?î disait quelquefois Frédéric. Au mieux,* 5) à merveille! sire, s'écriait Charles, ?) rinstant d'après. Et tu n'as qua :>:> quinze ans et aï:*ii, dit Frédéric ;>:> à la fin du duo? — ?is plus, sire. » — Qui a fait ton éducai\)n ? — Le 5) colonel Werner. — Il s'eH distingué :» à Peterwaradin ? — Oui, su©. — H >5 y a près de seize ans de cela? — Oui, >5 sire. — Et il est resté colonei ^ 35 — Oui, sire. — Et tu n'as pas eu » d'autre maître? — Non, sire o). L@ roi prit une plume , écrivit quatre lignes , et serra le papier dans sa poche. (( Allons , Charles , c'est assez » faire les virtuoses; remettons -nous 3) au travail ».,

Huit Jours s'écoulèrent ainsi. Charles bâillait quelquefois sur ses forteresses , et dessinait à la dérobée quelques caricatures ; mais enfin le neuvième jour il avait terminé ses deux plans , et mis au net un manifeste que le roi coniptait publier au

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moment où il entrerait en Sîlésie. Frédéric, qui avait trouvé au jeune homme un jugement assez avancé , et qui peut-être se laissait aller au petit amour -propre d'auteur, demanda au page ce qu'il pensait de son manifeste. « Ma foi , sire , Je ?) Faurais fait beaucoup plus court. » — Ah, ah! et comment aurais -ta >^ fait? — Le voilà, sire : Mes ancêtres >) ont renoncé à la Silésie , parce » qu'ils étaient les plus faibles ; je la >3 reprendrai, parce quc je suis le plus ■ 35 fort. — Tu as raison, mon ami; 55 je n'ai fait qu'amplifier et colorer 55 cette idée : mais il faut aux peu- >5ples de grands mots et de longues >5 phrases; c'est avec cela qu'on les » mène 55.

Le dixième jour au matin, le roi regarda Charles en souriant; Charles sourit à son tour. Le roi passa et repassa auprès de lui, se frottant le menton, et souriant toujours : enfm d

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lui demanda s'il avait bien dormi. a Fort bien, sire. — ^ Et tu n'as pas >5 rêvé? — Non, sire. — J'ai rêvé, >5 moi, qu'il était arrivé à l'auberge >) de la Couronne quelqu'un que tu >3 ne serais pas fâché d'y trouver. Va >5 voir un peu ce qui en est : tu y> dois avoir la tête fatiguée j je te >5 donne campo pendant quatre jours >'. Le page ne se le fait pas répéter : il range ses papiers, prend son chapeau 5 il allait sortir , le roi le rappelle ; «< Qu'en p::?î5aQtJe seuil de cette porte, >5 vous ayez oublié" ce 'qi^v vous y 3) avez fait : il y va du sort de toute >5 votre vie )). Charles avait appris de bonne heure que la discrétion est une des premières qualités qui constitue un honnête homme. Il assura le roi de son entier dévouement, et partit comme un trait.

Il se souciait fort peu de ceux qui étaient où n'étaient pas à l'auberge de la Couronne^ mais il était bien ais^

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de courir par la ville avec un uniforme couvert d'or, que, sans s'en douter, il embellissait encore. Il passa par la salle d'étude, dit deux mots à son ami Théodore, qu'il n'avait pas vu depuis des siècles y lui donna rendezvoiis , pour le soir , dans la rue des arbres, sortit du palais, et arriva en deux sauts à la chambre de Brandt. Le bonhomme était sorti; il n'était que six heures du matin, et Charles ne savait que faire. Ce n'était pas le moment d'être vu : tous les gens coimiie il faut , hors le roi, dormaient encore. Charles entra dans un estaminet, et se fit servir un déjeuner qu'il prolongea le plus long-temps qu'il put. Enfin le désœuvrement, et peut-être un peu de curiosité , le poussèrent à la Couronne, Il demanda s'il n'était arrivé personne la veille. On lui répondit qu'an avait reçu un officier général , commandant de Stavenov^^ «Qu'ai -je de )) commun , disait Charles , avec le

>> commandant de Stavenow? qui sont » les autres personnes que vous avez >5 chez vous? — Quelques marchands >3 de Leipsick. — Je ne connais pas de >3 marchands 5 et comment s'appelle ?) vo ( re général ? — Les postillons m'ont >:> dit ce qu'il était, mais j'ignore son » nom. — Où est-il logé? — Au grand >3 appartement , au premier ».

« Monterai- je , se disait Charles?

» ma foi, non; car enfin que dirai -je

» à ce général? Cependant il n'y a

» pas d^apparence que le roi ait voulu )) se moquer de moi; et puis, que lui )) répondre, s^il m'interroge?.... Oui, )) je monterai. Que risquai -je, après »tout? avec l'habit que je porte, on » est toujours bien reçu ». Il arrive à l'appartement, il écoute, il réfléchit encore, il frappe enfin. Personne ne répond. Il ouvre , traverse l'antichambre et un salon ; la porte de la chambre à coucher était entr'ouverte, il la pousse , il entre ; et se laisse aller

sur

«ur un fauteuil, accablé par la joie et la surprise : c'étaient sa mère et Werner.

Le nouveau général était venu prendre les ordres du roi , et le remercier de cette dernière faveur. Madame Werner avait profité de l'occasion; elle n'avait pas vu Berlin : on se doute bien de ce qu'elle y venait voir. Vous, qui me lisez, si vous êtes père, vous pressentirez aisément ce que cette entrevue inopinée eut de charmes pour l'aimable famille.

On ne connaissait pas les usages de la cour; on n'avait su par qui ni comment faire appeler Charles; mais, au point du jour, on avait mandé Brandt.

Le brave homme était accouru, et, pendant deux heures consécutives, il n'avait cessé de parler du Baronnet; il avait glissé sur l'aventure du coche, et sur le aîner de V Aigle- Noir ^ du reste rien n'avait été oublié : un mot, mi geste , un regard , tout était Tome III I

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rappelé avec la plus scrupuleuse exactitude, et on avait attendu, en s'entretenant du joli page , le moment heureux de l'embrasser. Charles, toujours attaché au vieux hussard , saisit en homme habile ce moment où. une mère ne sait rien refuser. Il parla des quarante frédérics, du désintéressement du brave homme ; il pressa , baisa sa maman sur Iqs deux joues , et le petit sac de peau fut remis dans son premier état.

Werner comptait se faire présenter par le comte de Fersen. Charles se faisait un plaisir secret de prouver qu'il avait déjtà du crédit en cour, ce Venez, venez, dit- il, ne dérangez 5D personne. Je vous présenterai , moi , >5 et j'espère que vous serez bien reçus. >-> Allons, maman ». Madame Werner se défendait, ce Venez , vous dis-je , le » roi ne sera pas fâché de connaître >3 ma mère. — Mais, mon enfant, il » faut se coiffer, s'habiller. Non , non ,

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» (lit Charles en leur prenant la main, w à tous deux. Frédéric n'a ni fer-à- » cheval, nj boucles à Taile de pigeon, » ni galon sur son habit ».

En traversant les appartemens , Charles se donnait des airs de courtisan ; il faisait l'important avec les uns, l'aimable avec les autres, il parlait à tous, il les nommait à sa mère , et en quatre mois il lui faisait leur portrait. Il trouva son vieux ami monsieur d'Herleim dans l'antichambre du roi , tt lui présenta son beau-père. Aprè^ les premiers complimens, l'adjudant dit quelques mots à l'oreille de Werner ; et Charles , qui avait l'œil au guet, jugea à la manière dont on le regardait, qu'on ne disait pas de mal de lui. La maman , à qui rien n'échappait, fit la même observation, et sourit à l'aimable enfant.

Il entra chez le roi , et annonça sa mère et le nouveau général. Le r5i se leva, et fit quelques pus au-devant

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de madame Werner. « Vous m'avez » fait un vrai cadeau, lui dit il , et j'ai >5 cru devoir vous en marquer ma » reconnaissance en avançant «n ofïi- » cier auquel vous prenez quelqu'in- » térét w. ^fa(lame Werner, attendrie et hors d'elle , ouvrit ses bras pour embrasser un enfant si cher ; le respect et un geste de son mari l'arrêtèrent. Allez , allez , dit le roi en 5D poussant Charles par les épaules , w suivez l'impulsion de la nature ».

Il donna à Werner un papier qui renfermait ses instructions , et se réunit à son bureau.

On sortit. Werner alla faire une visite à monsieur de Fersen j il le ramena avec lui , on dîna , et on passa une partie de la journée ensemble. Charles se plaisait beaucoup avec ses parens; cependant il pensait au rendez -vous de la rue des Arbres. Pendant dix jours, il avait fait l'ingénieur et le diplomane j il avait envie de faire un

peu le page. Il demanda une heure à sa mère, et fut joindre' son camarade.

Le jeune Théodore , bien plus avancé que Charles d'un certain côté y se promenait en attendant son second. Le chapeau sous le bras, et un gros bouquet à la main , il parcourait les allées , et fixait toutes les jolies femmes. Il souriait à celles qui avaient trop de réputation 5 il affectait de passer et de repasser auprès de quelques autres qui étaient d'un rang à ne pas craindre les espiègleries d'un page , mais qui étaient assez intéressantes pour mériter son attention.

Le petit fripon cherchait àrse fixer, et il savait déjà que l'orgueil de la naissance ne tient pas contre les grâces d'un joli homme. Il prit Charles sous le bras, et en deux tours de promenade il le mit au fait de mille petits riens que celui - ci avait bien soup- V 13

çonnés , mais qui n'avaient pas epcore exercé son imagination. On va vite en plaisir : tout est précepte , tout est exemple , et il n'est rien qu'à seize ans on ne brûle de réaliser. Charles était né avec des dispositions trop marquées , pour ne pas avancer rapidement sous un maître comme Théodore.

La soirée était belle. Ce qu'il y avait de mieux à Berlin j était réuni dans la rue des Arbres. Ce n'est pas , à beaucoup près, la plus belle promenade de cette capitale : le parc , qui touche aux portes de la ville , n'aurait rien en Europe qui put lui être comparé , sans le double inconvénient du sable , où on ne peut s'enfoncer qu'en bottes , et des cousins, qui piquent indistinctement la princesse et la petite bourgeoise. La mode d'ailleurs étend par- tout son empire , et il était du bon ton de se montrer dans la rue des Arbres.

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Charles , qui ne connaissait encore que quelques villages de la Basse- Saxe, fut étonné en voyant une multitude de femmes parées de tout ce que l'art peut ajouter à la nature.

De l'étonnement , il passa à l'admiration. Bientôt les expressions véhémentes de son ami , les attraits qui s'offraient à lui à chaque pas , et qui semblaient défier le plus sévère observateur, portèrent le trouble dans son ame : une vie nouvelle semblait l'animer; le désir et la pudeur, qui se combattaient encore , coloraient ses joues d'un incarnat si vif, et donnaient à ses traits un charme si touchant, que la femme la plus insensible s'en fut difficilement défendue.

Une jeune personne, dans l'éclat de la beauté naissante , fixa particulièrement ses regards. Elle était assise à côté d'une dame âgée qui, selon les apparences , était chargée de veiller sur elle. Un instinct naturel fit sentir

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à Charles que la vieillesse est l'en-'' nemie des plaisirs et des amours. Il s'observa , il craignit d'éveiller le soupçon ; ce n'était qu'à la dérobée qu'il regardait celte femme intéressante , mais comme il la regardait ! ses prunelles embrasées et humides , partaient le désordre et le feu <lans le sein de celle qu'il adorait , sans s'en douter encore. Une femme ne se trompe jamais sur les sentimçns qu'elle inspire, et celle-ci s'applaudit de son triomphe. Il était si beau , ce petit Charles , il était si bien tourné, ses yeux étaient à la fois si expressifs et si doux, qu'on ne pensait pas à lui disputer la victoire. Au cinquième ou sixième tour, on était à -peu -près d'intelligence, quoiqu'on ne se fut pas dit un mot. On suivait Charles autant que la foule et la distance pouvaient le permettre ^ on le cherchait encorequand on l'avait perdu , et on l'attendait au retour»

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Il n'est point de novices en amour.

Il jugea qu'il avait plu^ un soupir soulagea son cœur 5 il s'embellit encore de l'espoir du succès ; sa démarche devint aisée, ses mouvemens souples tt gracieux. Le sourire de la volupté vit ;t errer sur ses lèvres , et la jeune peri^onne , bien innocente , bien incapable de réfléchir, lui sourit à son tour

^^harlcs tremblait qu'elle ne fut re^ liiarquée de Théodore. On est si neuf, on est si gauche quand on aime pour la première fois ! Il semble que Tobjet qu'on préfère ait droit aux iiom mages de l'univers j on ne voit que des rivaux, on ne prévoit que des obstacles. Cependant l'heure de se retirer approcliuit : Charles ne pouvait faire attendre sa mère. Il était dur de ne pas connaître celle qui était tout pour lui j il était cruel de ne savoir où la retrouver. Il affecta l'air et le ton de l'indilTéreuce , en demandant à

son ami qui était cette jeune personne. On ne sait pas feindre à seijse ans , et plus Charles faisait d'efForls , plus il était facile à pénétrer. Théodore, qui ne manquait pas d'usage , le plaisanta d'abord , l'encouragea ensuite , et le força ainsi à le mettre dans sa confidence. Il promit de découvrir bientôt la beauté qui avait sur lui tant d'empire, et les deux amis se séparérent , après être convenus de se retrouver le lendemain au même endroit. Théodore alla faire son service , et Charles retourna à V Aigle- Noir,

Il soupa peu, et ne dormit pas. On n'aime point impunément à cet âge.

Son inconnue était plus forte que la fatigue et le sommeil. Il voyait sa chevelure blonde , sa taille svelte , son pied mignon 5 son oeil voluptueux et timide brillait à travers les ténèbres : il voyait ce sourire enchanteur , qui avait porté dans ses veines le feu du

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désir et les douceurs de l'espérance.

Tantôt il tremblait de ne pas la revoir, tantôt il comptait sur l'exactitude de ses recherches ; quelquefois il attribuait au hasard ce qu'il avait pris pour l'eflet d'une sympathie marquée; Tinstant d'après il se flattait qu'on n'attendait que son aveu pour se déclarer à son tour : enfin le jour le surprit dans ces anxiétés; il se leva, et passa chez sa mère.

Les ordres que Frédéric avait remis à Werner portaient, entr'autres choses , que sans le moindre délai il se rendrait à son commandement. On devait partir le lendemain pour Stavenow , et la famille était invitée chez le comte de Fersen : AVerner seul avait accepté. La digne mère avait opposé des apprêts , des embarras ; elle voulait être seule avec son fils. Une mère aime par -tout, mais les caresses les plus innocentes redoutent les témoins : on ne jouit

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vraiment que dans la solitude et le silence.

Charles trouva à peine un moment vers le soir. Il court , il vole à la rue des Arbres. Il en parcourt les différentes allées : il va , il vient , il cherche ; il ne trouve que Théodore., et déjà Famitié ne lui suffit plus. Il se plaint de l'absence de son amante , il se plaint avec plus d'amertume encore, quand il sait que Théodore n'a rien découvert. Ce dernier s'était engagé inconsidérément , et avait promis plus qu'il ne pouvait tenir. La confiance et la présomption accompagnent toujours la jeunesse.

Charles ne pouvait se résoudre à s'éloigner ; il espérait encore voir paraître son inconnue : l'illusion parait de ses charmes celle à qui l'éloignement donnait quelque ressemblance avec Fobjet de sa tendresse. Il courait RU - devant d'elle , et à mesure qu'il

s'approchait, la ressemblance et l'espoir s'évanouissaient à la fois. Sa mère partait au point du jour , il n'avait que peu d'heures à passer avec elle. Il balança quelque temps entre la nature et l'amour : l*amour céda enfin à la nature, mais ce sacrifice fut le dernier.

Monsieur et madame Werner étaient à peine partis , que Charles , libre encore pendant deux jours entiers , s'occupa uniquement de son amour.

Il parcourut la rue Guillaume , celle de Leipsick , il retourna aux Ar^ bres y il traversa le Parc , il entra dans les églises , aux spectacles , il marcha enfin au hasard dans les différens quartiers de Berlin. Il s'arrêtait devant les maisons qui avaient un peu d'apparence , il examinait les croisées , il interrogeait les commissionnaires du coin , et n'était pas plus avancé. Il se désolait , et ne concevait pas qu'on put vivre à Berlin,

et ne pas connaître sa belle. Cenx à qui il en parlait ne concevaient rien non plus à ropiniâtreté d'un jeune homme qui ne se lasse pas de chercher une femme qu'il n'a vue qu'en passant , à qui il n'a point parlé , et dont il ne sait pas même le nom : ceux-là n'étaient point amoureux.

La seconde journée se passa de la même manière , et avec aussi peu de succès. Le devoir rappelait Charles au palais , et il renonça malgré lui aux plus agréables chimères. Il revenait triste et pensif, et suivait la rue aux Ours, habitée par celte espèce de femmes qui n'ont d'autre métier que de n'en faire aucun. Charles n'était pas encore corrompu. Il s'étonnait qu'elles offrissent leurs faveurs , qu'elles se prêtassent à ce que la débauche peut imaginer de plus dégoûtant , qu'elles bravassent les mauvais traitemens , Tinfainie et

]a misère qui les attend plus tard , et cela, pour une misérable rétribution qui fournit à peine aux besoins de la journée. Il donnait de l'argent à celles qui Taccostaient , et leur parlait raison et morale. On prenait son argent , et on se moquait de sa morale et de sa raison.

Théodore , moins délicat , sortait de chez une de ces dames , et fut stupéfait de trouver son ami préchant au milieu de la rue. Un page missionnaire est en effet un phéno-mène dans toute l'acceptation du mot. Il rit aux éclats de la candeur du camarade , et lui conseilla , en l'emmenant , de prendre le monde comme il est. Charles n'entendait pas raillerie là- dessus, et citait tous les apophthegmes moraux qui lui revenaient à la mémoire. Théodore le convainquit, en le prenant par son côté faible : ce I^es tempêtes , lui » dit-il^ purifient les airs, les poi-

:>? sons deviennent salutaires entre 3> les mains d'un médecin habile , » les vices qui infectent une partie 3> des humains, sauvent l'autre partie » de la contagion , et sans les filles ?5 de la rue aux Ours , ta belle in- 5) connue et celles qui lui ressem- » blent , ne seraient nulle part en » sûreté. Vois les travers de ton 55 siècle d'un œil indifférent , jouis 5) de ce qui te plaît, laisse ce qui te 5) répugne, et sur-tout ne te fâche de » rien x).

Ils allaient sortir de cette rue, lorsqu'^ils s'aperçurent qu'un homme assez bien mis les suivait de très - près , et leur parlait à demi -voix. Ils prêtèrent l'oreille : on leur proposait de se joindre à des messieurs très- honnêtes qui se rassemblaient dans une maison voisine. Une assemblée d'honnêtes gens dans la rue aux Ours !

Théodore sentait bien qu'un homme estimable pouvait, par fois, s'y égarer

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un quart - d'heure ; mais que la probité , les talens , la décence pussent s'y réunir, voilà ce qu'il ne comprenait jpoint.

Il proposa à Charles de voir un peu ces prétendus honnêtes gens , auxquels on s'agrégeait avec tant de facilité. Celui-ci, indifférent sur tout ce qui n'était pas amour , se laissa entraîner. JLe conducteur officieux leur fit enfiler une allée longue et obscure. On arriva à un escalier difficile et étroit , qui conduisait à une porte épaisse , au milieu de laquelle était un guichet. Le guide frappa trois petits coups ; un grand drôle à moustaches regarda par le guichet, et à l'aspect de fintroducteur , la porte s'ouvrit. Nos jeunes gens, un peu déconcertés par cet air de mystère, ne savaient s'ils entreraient ou s'ils reculeraient. La curiosité, et la confiance qu'inspire l'uniforme , les déterminèrent à suivre l'aventure. En

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