‹ Les barons de FelsheimChapitre 3 sur 14 · Tome III. K · texte numérisé non relu

Tome III. K

ii4 lesbarons effet , il n'était pas probable qu'on fît, sans raison, un mauvais parti à deux pages de Frédéric. Ils avancèrent dans une vaste chambre^ magnifiquement meublée , . qu'éclairaient trente bougies. Le plus profond silence y régnait , quoiqu'on y fût les uns sur les autres. On était debout, et rangé circulairement. Charles et Théodore s'approchent du cercle , et aperçoivent enfin une longue table couverte d'un tapis vert sur lequel étaient rangés des rouleaux d'or et des piles d^écus. Ils étaient dans un tripot.

Le roi de Prusse , quand il arait besoin d'argent , établissait des impôts qui pèsent également sur tous :

il ne vendait à personne le droit infâme de dépouiller l'inexpérience et la faiblesse. Les maisons de jeux étaient sévèrement proscrites dans ses états, comme dans tous ceux où Ton , conserve quelqu'apparence de mora-

lité. C'est d'après la sévérité connue du prince , que ceux qui transgressaient ses réglemens prenaient les précautions les plus sures pour échapper aux recherches.

On jouait, dans ce repaire, un jeu infernal appelé trente et quarante ; jeu à peu près égal en apparence, où il semble que l'unique bénéfice de la banque soit établi sur le refait du trente et un , mais où Popiniâtre délire des perdans , et la timidité de ceux que la fortune favorise , doivent , à la longue , attirer tout du côté du banquier. C^est là que se rassemblent l'opulence et la misère , le maître et le laquais , Tinsensé qui a volé son père , le père trop faible pour résister à ses passions , l'escroc , le filou , les fripons de toute espèce que la société rejette de son sein j c'est là que l'ivresse d'une joie folle , et que les convulsions du désespoir se développent

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alternativement sur tous les visages ; c'est là que l'honnête homme égaré vide d'abord sa poche , use ensuite de ses ressources , en vient ^ux moyens honteux, s'endurcît le coeur, oublie ses devoirs , les liens de l'amitié , ceux du sang , et perd enfin l'honneur, et quelquefois la vie. Et îl est des pays où. ces antres sont publiquement ouverts , et où ils sont protégés î

Charles et Théodore s'amusèrent quelque temps des bizarreries de la fortune. Plusieurs coups brillans les éblouirent, ils furent tentés de courir les hasards : ils résistèrent cependant. On expose difficilement son premier écuj celui-là perdu, il est impossible de prévoir où on s'ai-rêtera. Tous deux convoitaient Tor qui était étalé devant eux , tous deux avaient la main sur leur argent 5 Théodore cède le premier : il jette un reichs - tahallr sur le tapi».

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Il gagne, il double, tous ses coups sont heureux. Charles n'est plus maître de luij il joue, et gagne aussi : en une demi-heure ils font soixante frédérics. Il semble que la fatalité , toujours aveugle , devine , démêle ses victimes, et se fasse un plaisir cruel de les séduire par l'appât du gain.

Nos jeunes gens , étourdis par des succès qui passaient leurs désirs, en auraient suivi le cours, ,si le coucher du roi ne les eut rappelés. Ils sortirent en regrettant le temps qu'ils allaient donner au devoir. Ils étaient moins sensibles à leur bonheur présent , qu'aux bénéfices immenses qu'ils se promettaient encore. La cupidité régnait déjà dans deux cœurs qui ne devaient connaître que des sentimens doux : ce n'étaient plus les mêmes hommes.

Charles, fatigué de projets établis sur sa fortune à venir, s'endormit enfin, L'aïuoiir , qui peu d'heures

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auparavant était sa seule affaire , fut subordonné à la frénésie qui s'emparait de lui. Il négligea le bonhomme Brandt, ne vit presque plus monsieur d'Herleim , oublia lout-àfait monsieur de Ferseit, chez qui il devait aller , et ne parut devant le roi que lorsqu'il y fut absolument obligé. Avait - il un moment à lui , il courait au tripot j pouvait -il se dispenser d'une partie de son service, il courait au tripot j l'adjudant lui reprochait sa tiédeur , il s'en consolait au tripot. Le tripot , toujours le tripot.

Le bon hussard ne se doutait de rien. En apprenant à jouer, Charles avait appris à mentir, et quand son vieil ami se plaignait de ses longues absences , il avait toujours une défaite qui lui fermait la bouche. Cependant il semblait avoir fixé la fortune. Malgré la manière folle dont il jouait son argent^ à la fin du

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premier mois il avait cinq cents fi;é^ dérics. Théodore, à peu de chose près, avait été aussi heureux.

Une somme aussi forte est du poison entre les mains de deux jeunes gens. A quoi' l'employer, quand on est logé, vêtu, nourri? C'est au vice qu'appartient l'argent que le vice procure, et un excès mène toujours à un autre. En passant et repassant dans cette malheureuse rue aux Ours , Charles s'accoutuma insensiblement à Fimpudence de ces femmes qui l'avaient d'abord révolté j la beauté timide de son inconnue avait perdu tous ses droits , l'amour délicat lui parut un travers, il avait de l'or, il voulut des plaisirs faciles. Arrête , infortuné , tu

te perds Le mal est fait. Deux de

ces misérables sont tirées de la fange, elles habitent un logement agréable, leur ameublement est recherclié , la soie et les dentelles les couvrent, et des lèvres flétries recueillent les pre-

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niiers baisers de Finnocence. C'est entre ces créatures et le jeu que se partageaient* Charles et Théodore.

On voit avec douleur un enfant qui donnait de si belles espérances , exposer son état et sa réputation.

Puisse au moins son exemple être utile à ceux qui peuvent rétrograder encore ! Une liaison dangereuse a égaré Charles : jeunes gens , apprenez à choisir vos amis.

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