Les barricades, scènes historiques, mai 1588
Ce n'est point une pièce de théâtre que Ton va lire , ce sont des faits historiques présentés sous la forme dramatique , mais sans la prétention d'en composer un drame.
Je me suis imaginé que je me promenais dans Paris au mois de mai i588, pendant l'orageuse journée des Barricades , et pendant les jours qui la précédèrent j que j'entrais tour-à-tour dans les salons du Louvre , dans ceux de l'hôtel de Guise , dans les cabarets , dans les églises , dans les logis des bourgeois ligueurs , politiques ou huguenots , et chaque fois qu'une scène pittoresque , un tableau de mœurs, un trait de caractère sont venus s'offrir à mes yeux , j'ai essayé d'en reproduire! l'image en esquissant une scène. On sent qu'il n'a pu résulter de là qu'une suite de portraits . ou , pour pai'ler comme les peintres , d'étu-
des , de croquis , qui nont pas le droit d'aspirer à un autre mérite que celui de la ressemblance.
Toutefois , ces scènes ne sont pas détachées les unes des autres • elles forment un tout : il y a une action au développement de laquelle elles concourent ; mais cette action n'est là en quelque sorte que pour les faire naitre et leur servir de lien. Si j'eusse voulu faire un drame au contraire , il eût fallu songer avant tout à la marche de l'action j sacrifier , pour la rendre plus vive , la peinture d'une foule de détails et d'accessoires 5 piquer la curiosité par des réticences ; mettre en relief, aux dépens de la vérité , quelques personnages et quelques événemens principaux , et ne faire voir les autres qu'en perspective : j'ai préféré laisser les choses telles que je les trouvais , introduire dans mon premier plan tous les hommes et tous les événemens à mesure qu'ils se présentaient, ne combinant rien , et ne me faisant pas faute d'interrompre souvent l'action par des digressions et des épisodes , ainsi que cela arrive dans la vie réelle. Je me suis résigné à exciter moins vivement l'intérêt pour copier avec plus d'exactitude.
Après avoir tracé ces esquisses , je croyais que l'idée d'un semblable essai nétait encore venue à personne et que je ne pourrais justifier ma tentative par aucune autorité ; je me trompais : un homme qu'on n'est pas habitué à voir envisager l'histoire sous son aspect dramatique , le président Hénault , a conçu cette même idée et l'a réalisée , il y a bientôt quatre-vingts ans, en composant une tragédie en prose, intitulée : François II.
Qu'on me permette de citer quelques passages de la préface qui précède cette tragédie.
« Le grand défaut de l'histoire, dit le
» président Hénault . est de n'être qu'un rén cit ; et il faut convenir que les mêmes faits » racontés , s'ils étaient mis en action , au- >^ raient bien une autre force , et surtout " porteraient bien une autre clarté à l'esprit. « En voyant la tragédie de Henri VI, par )> Shakspeare . j'eus la curiosité de rap- ^ prendre dans cette pièce tout l'historique de ^ la vie de ce prince , mêlée de révolutions ■^ si contraires Tune à l'autre , et si subites , w qu'on les confond presque toujours , malgré » qu'on en ait... . J'avoue que cent fois j'ai su
» ces faits , et cent fois je les ai oubliés. J'ai
» donc lu Shakspeare dans l'intention de me
» les bien représenter : j'ai vu les principaux
» personnages de ce temps-là mis en action ,
» ils ont joué devant moi j j'ai reconnu leurs
» mœurs , leurs intérêts , leurs passions qu'ils
« m'ont apprises eux-mêmes ; et tout-à-coup ,
» oubliant que je lisais une tragédie , je me suis
» cru avec un historien , et je me suis dit :
» pourquoi notre histoire n'est-elle pas écrite
» ainsi ? et comment cette pensée n'est-elle
» venue à personne. ..
» L'histoire nous instruit , à la vérité , mais
» elle nous instruit froidement , parce qu'elle
» ne fait que nous raconter , et souvent elle
» le fait confusément, quelque ordre qu'ait
» pu y apporter l'historien , parce qu'elle ne
» séjourne pas assez sur les événemens , qu'un
» fait chasse l'autre , et qu'un personnage fuit
« presque aussitôt qu'il a été aperçu. La tra-
» gédie a un défaut contraire , tout aussi grand
» pour qui veut s'instruire . et dont pourtant ,
w avec raison elle fait sa première règle : c'est
>) de ne peindre qu'une action principale , et ,
» ainsi que la peinture , de n'avoir qu'un mo-
« ment j parce qu'en effet , c'est par ce secret » qu'elle recueille tout notre intérêt , qui se ï) refroidit quand l'imagination se promène » sur plusieurs actions différentes. Ainsi » l'histoire peint froidement , par rapport à » la tragédie , une suite longue et exacte « d'événemens 5 et la tragédie , vide de faits , >^ par comparaison avec l'histoire , nous peint » lortement le seul événement qu'elle a en- » trepris de nous représenter. Ne pourrait-il » pas résulter de leur union quelque chose » d'utile et d'agréable. ...?« ^.
Je n'ajouterai rien a. ce qu'on vient de lire : je ne crois pas qu'il me fût possible de trouver des argumens plus solides et plus ingénieux en faveur de cette nouvelle manière d'écrire l'histoire.
L'événement qui fait le sujet de ces scènes est 1 à ce qu'il me semble , un des plus dramatiques que présente l'histoire de la Ligue ;
I Nous (levons à la lecture de celte préface, le Marguillier de Saint-Euslachc , cotne'die historique vive et spirituelle , qui a paru il y a sept ou huit ans. C'est le seul essai de ce genre que je ronnaisse écrit en français*.
* II fera partie du The'âlrc romantique.
un de ceux qui mettent le mieux au jour les caractères des personnages et les combinaisons de la politique du temps; mais il a le défaut de n'être, pour ainsi dire , qu'un préambule : l'action reste en suspens , et ne trouve son dénouaient que dans deux événemens bien autrement grands et tragiques : la mort de MM. de Guise a Blois , et la mort de Henri III à Saint-Cloud. Je comptais d'abord ne pas séparer ces trois sujets , et en former une sorte de trilogie ; mais j'ai cru devoir consulter . auparavant , mes forces et le goût du public.
L'accueil favorable qu'a obtenu cette première partie m'a encouragé à lui donner une suite , et j'ai essayé de tracer , sur la catastrophe qui ensanglanta les Etats de Blois, une nouvelle série de scènes qui sera publiée presque en même temps cpie cette nouvelle édition.
Parmi les changemens que j'ai fait subir à l'ouvrage , le seul dont il vaille la peine de parler ici , est l'addition de la scène qui se trouve maintenant la quatrième. Je n"avais d'abord mis le Roi et le duc de Guise en présence qu'une seule fois , le lundi 9 mai , au
Louvre; et je supposais que, dans cette entrevue si périlleuse , le duc , après un moment de trouble , recouvrant tout-à-coup son audace et sa fierté, avait osé faire entendre au Roi ses plaintes, ses prétentions , et jusqu'à des accusations contre son favori d'Épernon. Cela n'était nullement conforme à l'histoire , ni même, il faut l'avouer, à la vraisemblance. Ce fut seulement le mardi , lendemain de son arrivée , que le duc . à la tête d'un nombreux cortège de gentilshommes , osa tenir au Roi un langage si hautain 5 or , j'ai pensé qu'il fallait rétablir les choses telles qu'elles s'étaient passées , persuadé qu'en faisant prendre k mon action la marche qu'elle avait réellement suivie , je la rendrais non-seulement plus natureUe 5 mais encore plus dramatique.
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