HISTOIRE ABRÉGÉE DE LA LIGUE
Depuis Son origine jusqu'à la jouiuee des Barriciides.
Dès Tau i562. vingt-six ans avant la Journée des Barricades , le cardinal de Lorraine , étant au concile de Trente, conçut le plan d'une sainte ligue , ou association de catholiques , qui devait avoir le triple but de défendre à main armée l'église romaine en France , de faire rendre au frère du cardinal , François , duc de Guise , la lieutenance générale du royaume , et de l'aider à monter au trône , dans le cas où la race des Valois viendrait à s'éteindre. La mort du duc, assassiné devant Orléans par Poltrot , ne permit pas an cardinal d'exécuter son plan.
Cinq ans après , Henri de Lorraine . duc de
Guise . fils aîné de François , et alors âgé de dix-huit ans , fit , pour la première fois , composer une formule de serment , par laquelle les signataires s'engageaient à sacrifier leurs biens et leurs vies à la défense de la religion catholique envers et contre tous , excepté contre le roi . la famille royale et les princes de son alliance. Cette formule fut signée par la noblesse de Champagne et de Brie , provinces dont Henri était gouverneur j et le 25 juillet i568, l'évêque et le clergé de Troyes la signèrent également. L'association est nommée , dans la formule , sainte ligue , ligue chrétienne et royale ^
Jusqu'à l'année 1676, cette association resta secrète et ne franchit pas les limites de la Champagne. Les massacres de la Saint-Barthélémy- avaient suffi pour occuper les catholiques et pour satisfaire l'ambition des Guises. D'un autre côté . l'inventeur de la Ligue , le cardinal de Lorraine , étant mort en 10745 ses plans semblaient devoir s'étein-
1 Voyez le Journal iV Henri fil, tom. jm , p. 3i, pdit. de 1744'
a Le 24 noiit rfl-a. '
INTRODUCTION. i3
dre avec lui; mais Henri de Guise, n'oublia pas les instructions de son oncle , et le nouveau roi , Henri III , lui donna bientôt l'occasion de les mettre à profit.
Henri III accoutumé , depuis son enfance , à haïr les huguenots , ne perdit pas un moment , dès qu'il fut roi , pour entrer en guerre avec eux. Au mépris de sages conseils , Tédit de pacification de 1073 fut rompu ; mais les huguenots étaient en force , les soldats du roi furent battus , et. après deux ans de mauvais succès , Henri se vit réduit à faire enregistrer par le parlement un nouvel édit de pacification^. C'était le plus favorable qu'eussent encore obtenu les huguenots : on leur permettait l'exercice public de leur religion par tout le royaume , excepté à Paris et à deux lieues à l'entour. Il y était dit , en outre , que les prêtres et moines qui s'étaient mariés ne pourraient être inquiétés pour ce sujet, et que leurs enfans seraient légitimes.
A la nouvelle de cet édit , les catholiques jetèrent de grands cris ; l'indignation n'eût
I Le l'i mai i"-5.
i4 INTRODUCTION.
pas été plus grande si le roi eût apostasie. On disait . dans le peuple , que la messe s'en allait bas . que c'était fait des vrais prêtres et de la vraie foi ; les gentilshommes catholiques accusaient le roi de s'entendre avec le Béarnais , et commençaient à se répandre en menaces : Heni'i de Guise jugea l'occasion bonne pour réaliser le plan d'association. Un de ses chauds partisans , le sieur de Humières , riche et puissant seigneur de Picardie , convoqua a Péronne presque tous les nobles et magistrats de cette province , et leur donna lecture dun traité en douze âiticles , fait au nom de la Très-Sainte-Trinité , et contenant à peu près les mêmes serraens que la formule signée à Troyes huit ans auparavant. On y promettait également obéissance au roi et à sa famille : mais ce n'était pas moins sans sa permission qu'on s'associait , et l'on jurait de poursuivre à outrance tous les ennemis de l'église romaine , sans acception de personne. Tous les seigneurs et magistrats présens au rendezvous donnèrent leur signature ^ De Péronne
1 Maimbourg, dans son Histoire de la Ligue ^ donne 1 • lexlp de ce Iriiilc de Përonnc, cl les noms do deux
INTRODUCTION. i5
l'acte de la nouyelle association se répandit dans toute la Picardie. On en fit passer des copies en Champagne , en Brie, dans la Bourgogne , dans le Lyonnais et jusque dans le Haut-Poitou : tout ceux à qui la nouvelle paix était odieuse s'empressèrent de donner leur nom et leur serment.
A Paris , on choisit , pour solliciter les signatures , un bourgeois nommé la Roche- Blond , qu'on savait tout dévoué à la maison de Guise et à la messe. La Roche-Blond s'associa à Pierre Labruyère , parfumeur , et Mathieu Labrujèrc , son fils , conseiller au Châtelet. Ils eurent grand succès auprès des docteurs , prêtres et prédicateurs. En moins de huit jours tous les curés de Paris leur avaient donné parole. Ils enrôlèrent aussi bon nombre de gens de petite condition j mais ils trouvèrent moins de zèle parmi les riches bourgeois et les gentilshommes de haute naissance : ceux d'entre eux qui s'associaient refusaient d'assister aux assemblées et de con-
cents geutilshommes qui le siguci cul- Voy. Maimbourg, Hist. de la Ligue , ia 4 , pag. 529.
i6 I>'TRODUCTION.
férer avec les autres ligués , de peur d'être découverts.
Le roi, à qui Ton apprit ces intrigues, en fut très-satisfait j il ne voyait dans cette union catholique qu'une arme de plus contre les huguenots , sans se douter que cette arme devait se tourner contre lui-même. Toutefois , un événement qui fit alors beaucoup de bruit, commença à lui ouvrir les yeux.
Au mois de novembre 1076, un nommé Jean David , gascon , misérable avocat au parlement de Paris , homme d'intrigue et de mauvaise vie , re\^nant de Rome , où il était allé au mois de juin de la même année , avec Pierre de Gondy , évêque de Paris , tomba malade à Lyon et y mourut. On trouva dans sa valise une pièce dans laquelle il est dit queles descendans de Hugues Capet ont régnéjusque-là illégitimement et par le fait d'une usurpation maudite de Dieu j que le trône de France appartient aux princes lorrains , qui sont « la vraie postérité de Charlemagne ' ; »
1 La maison de Lorraine prétendait descendre dei Carlovingiens. Dès l'an i535 elle avait fait fabriquer une généalogie qui, à Taide de titres falsiSés, établi&^
puis on y voit encore que , lorsque le duc de Guise, « qui aura bientôt exterminé les hu- » guenots , se sera rendu maître des princi- « pales viUes du royaume , et que tout pliera » sous la puissance de la Ligue , il fera faire « le procès à Monsieur , comme à un fauteur » manifeste des hérétiques; et, après avoir » rasé et confiné le roi dans un couvent , il » recevra , avec la bénédiction du pape , la « couronne ; fera recevoir le concile de Trente; » soumettra les Français , sans aucune res- » triction , à l'obéissance du Saint-Siège , et » abolira toutes les prétendues libertés de » réglise gallicane ^. »
sait celte descendance. Quatre ans après la mort de l'avocat David , le duc de Guise , qui sans doulc n'était pas content de la généalogie de i535, en fit fabriquer une nouvelle par François Rosières , prieur de Bonneval. Cet ouvrage parut in-folio, en lâSo ; en i5S3 , l'auteur fut condamne' à faire amende honorable , et sou livre fut interdit par arrêt du Parlement. Voy. la re'futatiou de celte géne'alogie , au tom. i des Mémoires de lu Ligue, p;ig. II.
i Voyez Mémoires de la Lis;ue, tom. i, pièce première; voyez aussi Maimbourg; Histoire de la Ligue. Cette pièce parut imprime .• l'anne'e même où elle fut découverte, 1576. Les catholiques voulurent en vain accuser
i8 INTRODUCTION.
L'on montra cette pièce au roi 5 il en parut effrayé , et écrivit à quelques gouverneurs de provinces pour qu'ils eussent à arrêter les progrès de l'union. Mais comme il ne persistait pas long-temps dans un même dessein , quinze jours après il envoya des ordres contraires ; il fit même plus : par acte du 11 décembre 1076 , il donna son adhésion à Tunion catholique , et l'autorisa, mais, à la vérité, seulement dans les provinces de Champagne et de Brie.
Quelques jours après , les Etats-généraux s'ouvrirent à Blois-. Le roi n'ayant pas le cœur de dire tout haut qu'il ne voulait pas de ligue dans ses États , usa de politique , et recourut à une voie détournée que lui avait suggérée Jean de jNIorvillier , son garde-des-sceaux , homme habile mais timide. Il se déclara , en présence des Etats et de tout le royaume . chef de la sainte ligue; lui-même il écrivit son nom en tète de la liste, et passant la plume aux seigneurs de sa maison et de sa cour , il les engagea à signer comme lui. « J'ai
les huguenots (l'en être les ante 1rs . son authenticité est ccrlaine.
» détrôné mon cousin de Guise , disait-il le » soir à Morvillier ; me voilà roi des ligueurs y> à sa place. » Pour montrer à ses nouveaux sujets qu'il n'avait pas pris un faux titre et qu'il voulait les servir franchement, il envoya à Paris , vers la fin de janvier ^ , Nicolas Lhuillier , prévôt des marchands , pour faire signer la formule du serment de la Ligue à tous les habitans de cette ville. Matthieu Labruyère , qui avait déjà l'expérience de ce genre de mission, fut chargé d'exécuter Tordre du roi. « Le vendredi, i<'^ février, dit TEs- « toile , les quarteniers et les dixaiuiers al- » loient par les maisons des bourgeois porter y> la ligue , et faire signer les articles d'icelle. n Le premier président de Thou , et quelques » autres présidens et conseillers la signèrent » avec restriction ; les autres la rejetèrent « tout à plat; la plupart du peuple aussi ^. » Le roi fut surpris de cette résistance, et envoya demander au premier président les motifs de ses restrictions. Dès qu'il les eut appris • « Nous avons attendu trop tard . dit-il .
a Journal de Henri III ^ tom. i , an i 577.
« nous aurions du plus tôt consulter M. de » Thou. »
Tous les hommes sages blâmaient la conduite de Henri ; on disait qu'un roi se dégradait en prenant le titre de chef de parti , et qu'il devait avoir pour étouffer les factions un autre moyen que de se déclarer le premier factieux de son royaume. Toutefois il faut avouer que Texpédient n'était pas mauvais : Henri voulait gagner du temps , et il y réussit. A la vérité , il fut aidé par un événement qu'il n'avait probablement pas prévu. Le pape Grégoire XIII , malgré les instances des ligueurs , ne voulut jamais sanctionner publiquement leui union. Ce refus , joint à la déclaration du roi , calma tout d'un coup l'ardeur des confédérés : les assemblées secrètes devinrent plus rares 5 on ne trouva plus de nouveaux signataires , et parmi les anciens , quclques-ims se dédirent , les autres restèrent en repos et en silence. Pendant huit années consécutives , c'est-à-dire jusqu'en i 585 , il n'est plus question de la sainte Ligue ; elle paraît complètement assoupie et inanimée.
Toutefois son véritable chef ( car le roi ne
l'était que de nom ) , le duc de Guise n'abandonnait pas ses desseins. Pendant ces huit années , « il n'est pas croyable , dit un écrit » du temps , combien cet esprit turbulent , » ambitieux, et courageux par conséquent. « souffrit néanmoins de choses , se laissa ra- » valer et gourmander en diverses sortes , pour » ne se faire point soupçonner de ses projets , » lesquels durant la paix et autorité absolue o du roi , il déguisoit si habilement , que même » il en étoit méprisé de beaucoup de gens qui » ne connoissoient pas les raisons de cette opi- » niàtre patience , marque d'un long et pro- » fond dessein. » ^
Quelque habile cpi'il fût à cacher ses menées , elles ne laissaient pas d'éclater de temps en temps au grand jour. A la mort de l'archiduc don Juan, bâtard de Charles-Quint ^, on trouva dans ses papiers un traité secret entre lui et le duc de Guise , par lequel ces deux jeunes princes se promettaient secours mutuel pour s'élever , à la faveur du parti catholique ,
t Excelieut et libre discours Memo'res de la Ligit^ 10m. m, pag. 11.
3 iJ-8.
2i INTRODUCTION.
1*1111 sur le trône des Pays-Bas , l'autre sur celui de France. Philippe II , trop politique pour faire un crime au duc de Guise de cette conspiration contre sa couronne , lui fit dire au contraire qu'il se mettrait volontiers au lieu et place de don Juan , pour aider la maison de Lorraine à brouiller les affaires de France. jAprès quelques années de pourparlers , les offres de Philippe furent acceptées et un traité conclu ^ Guise y promettait son secours pour calmer la révolte des Pays-Bas ; le roi d'Espagne s'engageait à fournir au duc les moyens de « mettre a fin le conseil héréditaire que le « cardinal de Lorraine avait jadis enté en sa » maison, d
Les deux nouveaux alliés avaient un ennemi commun , qui faisait empêchement aussi bien à la soumission des Pays-Bas , qu'à l'élévation d'une quatrième dynastie en France , c'était Monsieur , frère du roi , duc d'Anjou , auparavant duc d'Alençon. Il venait d'être élu duc de Brabant, et ses armes victorieuses en Belgique menaçaient fortement l'autorité déjà ébranlée de Philippe dans la Hollande et dans
le reste des Pays-Bas ; (run autre côté il était rhéritier présomptif de la couronne de France; il ne manquait ni de courage ni de talens ; la fleur de la noblesse marchait sous ses ordres ; il avait dans l'Etat un parti puissant . enfin il était jeune et pouvait encore donner des héritiers à la maison de Valois. La première pensée de Guise et de Philippe devait être de se délivrer de lui.
« Au commencement d'août (i582), dit TEstoile , furent découverts à Bruges , où étoit lors Monsieur , environ trente Espagnols , qui , sous la conduite d'un nommé Balduin , Flamand italianisé , avoient conspiré de faire mourir ledit seigneur duc d'Anjou , dont les uns furent tués , les autres pendus, roués et exemplairement punis. Balduin se voyant arrêté se donna de sa dague quelques coups dans l'estomac , dont il mourut tôt après. Salcède le jeune, né en France, fils de ce vieil Salcéde , espagnol, qui avoit tant fait la guei're au cardinal de Lorraine et qui fut tué par ceux de Guise en iSja le jour de Saint-Barthélémy , étant trouvé complice , fut arrêté prisonnier et lui fut cnm-
» mencé son procès «. Ce Salcède déclara qu'il avait agi par l'instruction de MM. de Guise ; queux et le roi d'Espagne étaient auteurs de la conspiration , et de plus il découvrit tout au long leurs projets pour éteindre la famille rojale et usurper les droits des princes du sang. Toutefois les Lorrains répandirent le bruit quà sa dernière confession , au moment d'être tiré à quatre chevaux en place de Grève , il avait rétracté toutes ses révélations , (( ce que le roi ayant appris , ajoute » l'Estoile , il s'écria : Oh ! le méchant hom- » me , voire le plus méchant dont oncques « j'aie ouï parler ! ce disoit le roi pour ce que >^ à la dernière question où il avait assisté der- >' rière une tapisserie , il lui avoit ouï affirmer j) et jurer que tout ce quil avoit dit contre » eux (les Guises) étoit vrai, comme beau- « coup aussi l'ont cru et le croyent encore , w vu les tragédies qui se sont faites depuis par » les accusés. — On compte cette mine pour » la première de la Ligue qui ne put jouer. » ^ Les déclarations de Salcède jetèrent d'abord le roi dans une grande perplexité j mais comme
I Journa! de Henri IIÎ. anne> i r'Pt , mois d'aoûl.
INTRODUCTION. a5
il avait le don de croire facilement ce qu'il désirait et de sétourdir sur les dangers à venir , il ne tarda pas à se persuader que toute cette conspiration n'était qu'une fable inventée par son frère pour lui faire peur et le forcer à se mettre sous sa tutelle. Cette idée dissipa ses frayeurs et lui permit de s'abandonner avec plus d'aveuglement que jamais à cette vie lâche et méprisable , dont une moitié était consacrée aux plus honteuses débauches , et l'autre aux plus ridicules dévotions.
Deux années s'écoulèrent ainsi pendant lesquelles, à défaut de nouvelles conjurations. Guise et les siens . pour perdre de plus en plus le roi dans l'esprit de ses peuples , firent pleuvoir sur lui et sur ses deux mignons , d'Epernon et Joyeuse, les plaisanteries, les sarcasmes , les écrits et les placards injurieux qu'ils allaient afficher jusque sur les murs du Louvre, Le malheureux monarque devint bientôt l'objet de la risée et du mépris non-seulement de ses ennemis , mais des meilleurs royalistes et de ses courtisans eux-mêmes.
Enfin l'événement tant désiré arriva. Le lo juin 1.584 • le duc d'Anjou mourut à Châtcau-
Thierry , soit d'un flux de sang , comme le dirent les médecins ; soit de poison , comme la plupart le crurent. ^
Ici commence une nouvelle période dans l'histoire de la Ligue. Elle va sortir tout à-coup de son sommeil de huit ans , plus audacieuse , phis fortement organisée . et n'aspirant plus seulement à défendre la foi catholique , mais a. imposer au royaume un souverain choisi par elle.
Aussitôt que le duc dAnjou fut mort . on se fit cette question par toute la France : Qui sera maintenant l'héritier du roi ?
Henri III était encore d'âge à avoir des enfans 2 , mais , depuis dix ans , il était allé bien des fois , lui et sa jeune épouse , pieds nus et le sac de pénitent sur le dos , demander un héritier à Notre-Dame de Chartres 'j or Notre-
1 C'est l'avis de Bongars. Tl est dit aux Mémoires de Nef>ers , que ce qui causa la mort <le ce prince , fut un bouquet empoisonne' que lui donna une de ses maîtresses avec laquelle il vivait à Cb'ileau-Tliiciry depuis ses défaites en Flandre.
a II n'avait que trente-quatre ans,
5 <f Le lendemain de Pâques, ii d'avril . le roi et la reine pnrtiient de Paris à pied et allèrent à Clinrfre.";
Dame était sourde , et Miron le médecin du roi disait que tous les pèlerinages du monde n'y pourraient l'ien.
A défaut d'héritier direct la couronne appartenait à Henri , roi de Navarre , premier prince du sang.
« Nous ne voulons point d\m huguenot pour roi ! « tel fut le cri de tous les catholiques zélés , de ceux qui plaçaient dans leur aflfection le bien de l'Eglise avant celui de TEtat. Si l'éclit de pacification de 1576 les avait révoltés , on juge quelle fureur dut exciter en euxVappréhension de voir un jour le Béarnais sur le trône. En quelques semaines la Ligue fut ressuscitée par tout le royaume. Les comités , les assemblées secrètes se formèrent de nouveau . les enrolemens recommencèrent. Les prédicateurs dans leurs chaires , les directeurs dans leurs confessionnaux , les curés dans leurs prônes , les professeurs dans leurs leçons , déclarèrent ouvertement que c'était un devoir pour les fidèles de repousser du t rone
pour obtenir mâle lignée par l'intercessiou de la helle (lame, et revinrent à Paris lu 24 bien las ». (L'Estoile ^ ann. i583 ; voyez aussi 9 mars i584 , etc.)
un hérétique qui ne manquerait pas , une fois
qu'il y serait assis , d'abolir la foi catholique ;
que par conséquent si le roi osait vouloir de
lui pour son héritier , il fallait s'opposer au
roi.
Tous les catholiques ne tenaient pas ce langage. Il y en avait bon nombre qui , tout en détestant l'hérésie , portaient au fond du cœur un religieux respect aux règles de TÉtat et très peu d'affection aux principes étrangers : ceux-là disaient : « Il faut reconnaître le roi de Navarre , car il est l'héritier légitime j espérons qu'il abjurera ». Ils furent nommés politiques 1 ou royalistes , et ce dernier nom leur convenait en effet , car leur but était le salut de la royauté , leur loi, les principes monarchiques ; ils étaient royalistes par excellence , plus royalistes que le roi. Dans leurs rangs on comptait presque tout ce qu'il y avait de gens de bien , d'hommes de sens et de quelque savoir parmi les parlementaires et les riches bourgeois.
1 Ce nom ài^ politiques était di'ià en usage depuis dix «ns.mais, de même que celui de ligueurs, ce n'est qu'en i585 qu'il devint populaire.
Voilà donc les catholiques divisés, eux qui j usque-là n'avaient eu qu'une même pensée , qu'un seul but , la haine et la destruction de i'hérésie. Voilà trois grands partis en présence, les zélés , les protestans , et les politiques.
Parmi ces derniers il y avait, comme dans tous les partis , des différences d'opinions : les uns ne voulaient du roi de Navarre que s'il abjurait , les autres l'acceptaient sans restriction 5 ceux-là consentaient à faire cause commune avec les huguenots , ceux-ci voulaient en demeurer séparés aussi bien d'intérêts que de croyances.
Mais c'était dans le parti opposé qu'on trouvait le plus de nuances différentes. Les amis du duc de Guise étaient sans comparaison les plus nombreux , mais les uns consentaient à ne lui donner le trône qu'après la mort du roi 5 les autres moins patiens voulaient qu'on se débarrassât du roi et que le duc fût couronné sur-le-champ : quelques-uns proposaient qu'avant d'être placée sur la tête du duc, la couronne passât sur celle du vieux cardinal de Bourbon qui n'avait que deux ou trois ans à vivre et qu'on obligerait à reconnaître mon-
3o INTRODUCTION,
sieur de Guise pour héritier. Enfin le duc de Guise et le cardinal n'avaient pas seuls des prétentions : le roi dEspagne était beau-frère de Henri III ; le duc de Savoie était son oncle par alliance; le duc de Lorraine avait, comme Philippe II , épousé une de ses sœurs : or ces trois princes soutenaient qu'en dépit de la loi Salique leurs enfans, rejetons du sang royal , devaient être préférés à un étranger. Toutefois , comme cet étranger avait à lui seul deux fois plus de partisans qu'eux tous , ils ne contestaient pas bien hautement ses droits, ou même ils les favorisaient, espérant qu'au jour de la victoire il leur en saurait gré et leur donnerait part au butin.
Le seul point sur lequel tous les zélés étaient d'accord, c'était d'enlever la couronne de France au roi de Navarre. Point de Béarnais , telle fut la devise de la Ligue. Mais ce n'était pas assez qu'ils s'entendissent, sinon dans leurs affections, du moins dans leurs haines. Pour qu'une association composée de tant d'élémens divers pût agir avec énergie et marcher sans se dissoudre , il fallait lui donner un centre , ou , pour mieux dire , une âme qui
INTRODUCTION. 3i
imprimât au reste du corps des mouvemens uniformes et réguliers. C'est dans ce dessein qu'on imagina d'organiser à Paris un comité particulier , composé d'hommes dévoués qui devaient correspondre directement avec monsieur de Guise , et se charger de faire exécuter ses ordres par les autres ligués de la capitale et des provinces. Le sieur de Mayneville , un des aides-de-camp du duc , fut envoyé de Nancy pour choisir les membres de cette ligue parisienne ; et pendant ce temps les signatures allaient pleuvant par toute la France sur les listes de la Sainte-Union , et le duc de Guise, sans ordre ni autorisation du roi, levait une armée à ses frais ou plutôt à ceux du roi d'Espagne . et portait la guerre en Flandre. Le roi fut étonné de cette audace ; mais comme le duc , au lieu de le menacer , s'éloignait de France , il n'en conçut pas de crainte , et le laissa guerroyer comme bon lui semblait.
Mayneville , arrivé à Paris , s'adjoignit d'abard Charles Hottman . receveur de l'archevêché 5 puis un nommé Bussy-Leclerc qui , de maitre en fait d'armes , était devenu pro-
cureur ; La Chapelle - Marteau , maitie aux comptes 5 Crucé . ancien avocat, et Compan , marchand. Ces sis hommes furent les fondateurs de ce fameux comité des Seize . qui par la suite se composa de quarante membres, et qui fut ainsi appelé . comme on voit , du nombre non pas des personnes , mais des quartiers de la ville.
Le comité était à peine organisé . que Bussy-Leclerc proposa l'admission d'un nouveau membi'e : c'était un lieutenant de la prévôté , nommé Nicolas Poulain , son ami depuis vingt ans. Cet homme a laissé un journal où se trouve consigné tout ce qui lui advint depuis le jour où il se fit ligueur jusqu'à la Journée des Barricades^ . Voici comment il raconte la manière dont il fut initié au comité :
« Le deuxième de janvier , fut a moi Nicolas « Poulain envoyé de la part du parti de mes- » sieurs de la ligue de Paris , maître Jean » Bussy-Leclerc , procureur , qui me connois-
1 Procèsveibal d'un Dommé Nicolas Poulain , lieutenant de laprevôte' de rile-de-Fiacce , qui contient l'histoire de la Ligue , depuis le a janvier i585, jusqu'à la Journée des Barricades ^ \i mai i588 (imprime'e à la îuite du Journal de Henri III).
» soit de vingt ans et plus , et avec lequel » j^avois ordinairement fréquenté. Après m'a- » voir parlé de plusieurs affaires , il me fit » entendre qu'il se présentoit une belle oc- « casion où , si je voulois , il y avoit moyen de » gagner une bonne somme de deniers pour » se mettre à son aise , et d'acquérir la faveur « de plusieurs grands seigneurs et person- » nages de la ville de Paris j qu'il y avoit moyen •n de me faire avancer , pourvu que je fusse «> fidèle en ce qui me seroit donné en charge I) pour le salut de la foi catholique. Ce que je r> lui jurai et promis. Sur cette assurance , il » me fut donné jour par ledit Bussy-Leclerc » le lendemain en son logis. Ledit jour, sur » les huit heures du matin . je me transportai » au logis dudit Bussy , où étoient aucuns de » la ville , et avec eux un gentilhomme nommé » le sieur de Mayneville, qui leur étoit en- » voyé ( comme ils disoient ) par le duc de » Guise pour communiquer de leurs affaires » et entreprises : en la présence duquel me » fut dit par ledit Bussy , que la religion ca- « tholique étoit perdue si on n'y donnoit or- » drc et prompt secours , pour empêcher ce
34 IINTRODUCTION.
fl qui se préparoit pour la ruiner ; qu'il y avoit )) plus de dix mille huguenots ^ au faubourg » Saint-Germain , qui vouloient couper la » gorge aux catholiques . pour faire avoir la » couronne au roi de ]\'avarre , et qu'il y en « avoit bon nombre tant au faubourg que dans V» la ville , qui tenoient son parti , moitié hu- » guenots , moitié politiques ; que plusieurs » du conseil et de la cour du parlement favo- » risoient le roi de Navarre , à quoi il étoit » besoin de pourvoir • qu'il étoit donc très né- » cessaire que les bons catholiques prissent •» les armes secrètetnent ; qu'ils avoient de « bous princes et grands seigneurs poui' les 11 soutenir . à savoir les duc de Guise , de » Mayenne . d'Aumale et toute la maison de » Lorraine , et qu'en leur faveur le pape , les » cardinaux , évêques, abbés et tout le clergé » joint avec messieurs de Sorbonne, les as- » sisteront, aussi bien le roi d'Espagne, le
1 II y en avait tout au i>\as niiUe ou douze cents qui , maigre les édils du roi, e'taient restés à Paris cacbés dans les maisons de leurs amis, les uns parce que leur santé' ne leur permettait pas de quitter la ville , d'autres parce que des aÔ'aires ou telle autre cause les y reteuaieat.
« prince de Parme et le duc de Savoye. Qu'à '^ la vérité le roi favorisoit le roi de Navarre , « et qu'à cet effet il lui avoit envoyé d'Eper- « non pour faire sous main la guerre aux ca- « tholiques j mais qu'il y avoit déjà un bon « nombre d'hommes secrètement pratiqués w dans Paris , qui avoient juré de mourir plu- « tôt que de l'endurer 5 qu'il ne s'agissoit que « de rompre et ruiner les forces que le roi « avoit dans la ville , qui étoicnt foibles et « en petit nombre , à savoir deux ou trois cents w de ses gardes en garnison au Louvre, le » prévôt de Ihôtel et ses archers , et le prévôt >^ Hardy 5 que , quant à ce dernier , qui étoil » vieux, on savoit qu'il n'exécutoit jamais lui- >^ même les mandemens qui lui étoient donnés, 0 et qu'il les renvoyoit à moi; que si . par « conséquent, je voulois être de leur parti, >^ je pouvois beaucoup les servir. Ce que je » leur jurai et pi'omis. »
Poulain fit ensuite connaissance avec les autres membres du comité . avec La Chapelle- Marteau . Crucé , Hottman et Compan ; ils le mirent au courant de toutes leurs affaires . et '* chaque jour , dit-il , je les voyois recevoir
36 irsTRODUCTION.
w des émissaires de Lorraine et admettre dans » leurs rangs de nouvelles personnes, auxquel- » les on tenoit les mêmes discours qu'à moi ». Poulain leur de\T[nt dune grande utilité, parce qu'en sa qualité de prévôt , il pouvait faire beaucoup de choses qui eussent jeté des soupçons sur tout autre. Ce fut lui , par exemple , qui les approvisionna de mousquets , de piques , de hallebardes. « Je faisois prix , dit-il , » pour lesdites armes sans dispute, puis les » faisois payer sous main par un autre . et » porter la nuit en certaines maisons , comme » rhôtel de Guise, -le logis de Bussy ou de >) Crucé. En fut par moi acheté en six mois » pour six mille écus , suivant la commission » qu'ils m'avoient donnée • et comme je m'en- >^ querrois un jour auprès de Bussy. qui bailla loit l'argent pour payer lesdites armes , il n me répondit que c'étoient tous gens de bien, n qui ne se vouloient déclarer quau besoin , ' crainte d'être découverts ; et toutefois il » m'en nomma plusieurs , entre autres un « seigneur de Paris qui avoit donné , des pre- » raiers , dix mille livres. *>
Quand 1p comité fut composé de douze ou
INTRODLXTION. 3;
quinze membres environ , ils se distribuèrent la besogne. La Chapelle-Marteau se chargea d'endoctriner ses confrères de la cour des comptes ; le président Lemaistre s'engagea à en faire autant auprès des conseillers au parlement , et Bussy-Leclerc auprès des procureurs. Un nommé Lélu , huissier, promit d'attirer dans le parti les huissiers et leurs clercs; Mathieu Labruyère , les conseillers au Châtelet ; Crucé , ses vieux amis du palais et une grande partie des écoliers et professeurs de l'Université ; de Bar et Michelet , sergens à verge, les mariniers et garçons de rivière, tous assez mauvais sujets , qui étaient au nombre de cinq ou six cents ; et enfin un nommé Gilbert , les bouchers et les charcutiers de la ville et des faubourgs , qui se montaient à plus de quinze cents. ^
C'est ainsi que , de proche en proche , la Sainte-Union se répandit dans tous les quartiers , dans tous les états , dans toutes les classes : en moins d'un an la moitié des habitans de la ville s'était engagée dans la Ligue.
Mais le comité ne se contenta pas de régner
1 Journal de PEsloite , piocès-verbal de Pouluin.
à Paris , plusieurs de ses membres furent expédiés en Beauce , en Touraine , en Bourgogne , etc. , pour organiser les ligueurs de ces provinces de la même manière que ceux de Paris , et pour établir avec eux des correspondances directes. Pour subvenir aux frais de voyage , on fit une quête ^ ; « riches et pauvres « saignèrent leur bourse , dit Poulain : à Pa- « ris seulement il fut baillé , en plusieurs « fois , trois cent mille écus »> . Le roi d'Espagne . de son côté , distribuait les doublons ' avec largesse ; dans chaque quartier il avait un agent chargé de- solder , semaine par semaine , tous ceux du peuple qui avaient signé la Ligue.
Toutefois, comme en les enrôlant on leur avait promis un moyen plus prompt de sVn-
I Les ligueurs , n'osant déclurcr ouvertement à quelle fiu ils faisaient leurs quêtes, avaient des moyens assez iogc'nieitx d'eu carher le motif et même !e montant : ils écrivaient en tête du rôle , j)our les boues de la ville; et ccuï qui se taxaient à trente écus , par exemple , ue portaient que trente sols; ceux qui donnaient six écus , six sols, et ainsi de suite, afin que la somme ne fût pas dispioportionnée au but supposé [Journal de l'Esloile).
•2 Monnaie d'Espagne de la valeur d'une pistolc.
INTRODUCTION. By
richir , le pillage des maisons des politiques , les plus impatiens ne tardèrent pas à murmurer , disant que la catastrophe se faisait ti'op attendre. Le comité fut forcé de leur remontrer que la précipitation pouvait tout perdre ; que les chefs n'étaient pas encore prcts , et qu'il fallait donner le temps aux provinces de s'organiser. Mais ils répondaient que si on ne se hâtait , ils finiraient par être découverts , et que le roi les ferait tous pendre. Les mcml)res du comité eux-mêmes commençaient à partager leurs craintes et à se lasser d'attendre. Le duc de Guise leur écrivait sans cesse qu'ils prissent patience, que d'un jour à l'autre ils le verraient descendre dans leur ville et se mettre à leur tête. Mais les jours et les mois se passaient , et le duc n'arrivait pas. Il ne voulait se déclarer qu'après s'être assuré de la plupart des villes de Flandre et de Picardie, après avoir organisé plus fortement la Ligue dans les provinces , et surtout après avoir lié de nombreuses intrigues avec les conseillers du Roi. Sa politique était de ne rien laisser an hasard, et, quoiqu;' son dessein fut bien arrêté , il ne suivait cependant qu'une marche
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lente. Or , ce n'était pas là ce qui convenait aux ligueurs. Ils le sommèrent à plusieurs reprises de tenir ses promesses , et finirent par le presser si vivement , qu'il leur envoya son frère, le duc de Mayenne. ^
Celui-ci , en arrivant à Paris , se rendit avant tout au Louvre , pour présenter au roi ses hommages et ses protestations de fidélité : puis le soir , sur les dix heures , il reçut à l'hôtel Saint-Denis , où il était logé , une députation du comité , composée de cinq ou six des principaux membres , qui lui firent connaître l'état de leurs affaires , les dangers auxquels ils étaient exposés , et combien il était urgent de mettre à fin l'entreprise. Le duc ayant abondé dans leur sens , et leur ayant promis l'assistance de sa vie et de tous les moyens qui étaient en son pouvoir , on se mit à tracer un plan de conspiration , et voici ce qui fut arrêté sur-le-champ. On devait pénétrer pendant la nuit dans l'hôtel du chancelier, dans celui du premier président, dans les logis de plusieurs conseillers et magistrats de la ville, et leur couper la gorge à tous. Puis au moyeu
1 Février i58-.
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de diverses ruses combinées d'avance , on s'emparait du Temple , de la Bastille , de rHotel-de-Ville , du grand et du petit Chatelet : quant au Louvre , si Ion ne pouvait l'enlever par surprise , on devait le bloquer et l'assiéger dans les règles. Mais , comme quelques-uns des ligueurs témoignèrent la crainte que beaucoup des gentilshommes politiques ne pussent , avant qu'on eût eu le temps de se délivrer d'eux , accourir au secours du Roi , on proposa de tendre à chaque coin de rue les grosse^s chaînes qui y étaient en permanence , de placer par derrière des tonneaux pleins de tei're , des pavés , des poutres et tout ce quon aurait sous la main , afin dobstruer le passage j puis une fois les rues ainsi barricadées , de ne laisser passer personne , si ce n'est ceux qui auraient le mot d'ordre et la marque. Cette proposition fut agréée , et l'on décida que chacun en son quartier ferait sa barricade selon les instructions qui lui seraient données. Toutes ces précautions prises, on se répandrait dans la ville, criant : Vive la messe , afin d'inviter les bons catholiques à prendre les armes ; et l'on s'ar-
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rangerait pour que le même jour toutes les villes dévouées au parti suivissent l'exemple de Paris.
Nicolas Poulain était présent à cette conférence de l'hôtel Saint-Denis. Retourné à son logis . il se mit à réfléchir sur ce qu'il venait d'entendre, a Après avoir longuement consi- » déré cette méchante et damnable entreprise, » dit-il , je vis que ce n'étoit qu'une pure vo- » lerie , et que les princes et les grands fai- » soient jouer ce jeu par le petit peuple , pour » déposséder le Roi de sa couronne et en in- » vestir ceux de Lorraine , après avoir coupé » la gorge aux vrais héritiers d'icelle et aux « principaux membres et officiers de cette cou- « ronne. L'horreur de cette entreprise m'é- ^^ tonna , et tant de sang qui se devoit épan- « dre , se présentant continuellement à mes » yeux, même quand je pensois prendre mon « repos , m'effraya tellement et me donna » une si grande appréhension et remords de « conscience , que je me promis dès-lors de ^> me tirer de la Ligue et de la compagnie con- » jurée de tels méchans. Enfin il me sembla » que , si je pouvois , avec la grâce de Dieu ,
» être cause d'empêcher un si grand massa- *> cre de gens de bien, je ferois une bonne » oeuvre. Aussi bien que les grandes richesses » qui m'étoient promises ne me profiteroient » de rien ; que je pouvois mourir , et au par- » tir de là aller droit en enfer , qui étoit le w grand chemin de la Ligue. Je me remettois n devant les yeux que j'étois François de naw tion , que j'avois prêté le serment de fidélité « à mon Roi souverain, lorsque je fus reçu » lieutenant de la prévôté , tellement que s'il )) se brassoit quelque chose contre lui j'étois r> tenu , sous peine de crime de lèze-majesté . )) de l'en avertir j joint que je vivois des gages » et profits que me donnoit Sa Majesté : toutes )» ces considérations, dis-je, me touchèrent » tellement le cœur , qu'après avoir invoqué » Dieu à mon aide . je pris résolution d'en n avertir le Roi 5 mais m'en proposant la ma- « nière , je me trouvai si fort perplexe et trou- >■> blé par les difficultés qui se présentoient , « outre la peur que j'avois d'être découvert « par les conspirateurs , que je demeurai tout » court. Il me souvcnoit d'ailleurs qu'on en 1) avoit fait mourir tout plein pour avoir dit
« la vérité . et que j'avois affaire à des princes » et à une maison de Guise contre laquelle les '> plus grands n'osoient parler. «
Toutefois , le jour étant venu , Poulain rassembla tout son courage , se fit introduire chez le chancelier , et lui dévoila tout au long les plans des conjurés. M. de Chiverny fut épouvanté et courut se concerter avec Tabbé d'Elbenne , Miron le médecin , le colonel Alphonse d'Ornano et autres anti-ligueurs. Le duc d'Épernon , averti par eux, entia sur-le-champ chez le Roi et lui dit- les dangers auxquels il était exposé. Le Roi n'y fit pas grande attention , non par fanfaronnade de bravoure , mais parce qu'il donnait ce soir-là un bal de cour auquel il tenait beaucoup. Néanmoins, pendant qu'il dansait , son chapelet de têtes de mort et son fouet de pénitent au côté , ses conseillers faisaient renforcer les gardes , lever les ponts-levis , et doubler les patrouilles par toute la ville. Au point du jour , tous les postes étaient garnis de troupes , en sorte que les ligueurs ne doutèrent pas que leurs desseins ne fussent connus. « Ils se trouvèrent bien » étonnés , dit Poulain , et craignoient fort
» que le Roi ne les fit prendre et punir , ne
» sachant le moyen par lequel ils avoient été
» découverts 5 ils avoient pourtant opinion
« sur Labruyère le père , parce que le Roi
» l'avoit fait quérir. )>
Monsieur de Mayenne , avant de sortir de la ville , alla faire visite au Louvre , afin d'écarter les soupçons j le Roi , en le voyant entrer , lui dit ces mots : « Comment , Cousin , » quittez-vous le parti de la Ligue ? » Il répondit qu'il ne savait ce que Sa Majesté voulait dire , et ajouta avec colère que , quant à l'entreprise dont on parlait, c'était une chimère de l'invention de M. d'Épernon et de l'abbé d'Elbenne . qu'il n'y avait pas un mot de vérité ; là-dessus il prit congé du Roi. En retournant à son hôtel , il trouva quelquesuns des principaux ligueurs qui laltendaient ; il les pria de prendi'e encore une fois patience , leur promettant de s'entendre avec son frère pour leur porter de prompts secours ; et ajoutant que , dans tous les cas , il n'allait pas loin, et que s'ils couraient quelque danger, ils n'avaient qu'à le faire avertir.
Avant de leur dire adieu , il imagina une
nouvelle entreprise, et leur laissa le soin de rexécuter . de concert avec une soixantaine d'ofliciers lorrains , tant à lui qu'au cardinal de Guise son frère - qui étaient logés au faubourg Saint-Germain. Il sagissait d'enlever le Roi , soit à 1" Abbaye , où Ton savait qu'il aUait dîner , soit à la foire Saint-Germain , où il devait aller se promener au sortir du dîner. Poulain ayant donné avis du complot . le Roi n'alla ni à l'Abbaye, ni à la foire. D'Épernon. c{u"il envoya à sa place . fut insulté par une bande d'écoliers et de sorbonnistes , et obligé de s'enfuir en toute hâte.
Les ligueurs , furieux de ce désappointement, exhalèrent leur colèi'e dans des placards contre le Roi et dans des vers satiriques, contre l'abbé d'Elbenne, contre Achille de Harlay , premier président , et contre les autres conseillers politiques.
Le duc de Guise, de son côté, trouva fort mauvais que son frère et les ligueurs eussent tenté d'agir sans son ordre et sans lui. Il leur envoya une seconde fois le sieur de Ma^Tieville , pour qu'ils eussent à lui faire savoir s'ils n'étaient pas assez assurés de sa foi , et s'ils
ne le reconnaissaient plus pour leur chef. Les ligueurs s'excusèrent en disant qu'ils avaient voulu calmer linipaticnce du petit peuple , « et pour faire leur accord , dit Poulain , ils » donnèrent à Mayneville une chaîne d'or de « quatre ou cinq cents écus. «
Quelques mois après , une armée de rcistres , envoyée par les protestants d'Allemagne au secours du roi de Navarre , qui alors était en Saintonge , pénétra dans la Champagne . et s'avança jusque dans le Gatinois et sur ia frontière de Beauce. Les catholiques demandèrent à grands cris que le duc de Guise fût envoyé contre les Allemands. Le Roi y consentit, mais il ne donna au duc que des troupes mal armées et peu nombreuses , tandis qu'il envoyait son bien-aimé Joyeuse, avec l'élite de ses soldats , combattre le roi de Navarre en Saintonge. Il espérait que Joyeuse serait vainqueur , et Guise vaincu et humilié ; le contraire arriva 5 Joyeuse fut battu et tué h Coutras ; Guise tailla en pièces les Allemands dans deux rencontres différentes , à Vimori et à Aulneau. Toutefois la victoire ne devait pas être attribuée à lui seul : le Roi , à la tête de
ses gardes , était allé , comme lui , au-d*ovant des Allemands , et avait fait preuve de quelque bravoure , mais on ne lui en tint pas compte. «Après cette victoire signalée, dit « FEstoile , il n'y eut prédicateur à Paris qni » ne criât que Saùl en avoit tué mille , et Da- « vid dix mille , dont le Roi fut fort mal con- « tent. » On chanta deux Te Deum , l'on fit de grands feux de joie , toujours en l'honneur du duc de Guise , et les poètes de la Ligue inondèrent la ville de panégyriques et de cantiques, pour célébrer le nouveau Gédéon, « sans le secours duquel FArche sainte seroit « tombée entre les mains des Philistins , et » l'hérésie cxuroit triomphé de la religion. »
Les ligueurs , encouragés par ces succès , redoublent d'audace. Oubliant les réprimandes de leur chef et ses recommandations de prudence , ils dressent un nouveau guet-àpens. Si le Roi , selon sa coutume , va se promener en masque par la ville le jour de carémeprenant , ils se jetteront sur lui , ainsi que sur le duc dEpernon et sur sa troupe. Mais le Roi en est encore averti par Poulain . et ne sorf pas de son Louvre.
Las de voir échouer toutes leurs entreprises , les membres du comité écrivirent au duc de Guise pour le prier de ne pas différer davantage de tenir ses promesses : « leurs » gens étoient prêts et en bon nombre , rien « ne leur manquoit que sa présence. » Le duc , dans sa réponse , leur commanda de faire un dénombrement de leurs forces , et d'organiser leurs quartiers , « que , du reste , ils ne « s'en souciassent, car tout iroitbien. » Aussitôt les ligueurs se rassemblèrent dans une maison située vis-à-vis l'église Saint-Gervais : c'était vers les premiers jours d'avril ^ Là se trouvèrent Bussj-Leclerc , La Chapelle-Marteau, Crucé, Compan , Roland, Hottman , Nicolas Poulain et beaucoup d'autres. Après la lecture de la lettre du duc de Guise , La Chapelle-Marteau prit la parole , et dit « que « l'avis du duc étoit bon ; qu'il falloit se divi- 0 ser les quartiers , et , dans chaque quartier, » nommer un colonel et quatre capitaines , w afin qu'au moment d'exécuter l'entreprise , >^ il n'y eût point de confusion. » Et , à l'ins-
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tant , il sortit de sa poche une grande carte de gros papiers . où étaient dessinés la ville de Paris et ses faubourgs. Il fut convenu que la ville serait séparée en cinq quartiers au lieu de seize , et sur-le-champ on nomma les cinq colonels et leurs capitaines 5 puis on leur donna des -mémoires où était écrit ce que chacun d'eux devait faire , et dans quels lieux ils trouveraient des armes , pour ceux de leurs gens qui n'en avaient pas. On s'occupa ensuite du dénombrement : le résultat fut que le parti pouvait disposer d'environ trente mille hommes armés , ce qu'on écrivit aussitôt au duc de Guise.
Le i5 avril. Poulain étant au logis de Bussy-Leclerc , la réponse du duc arrriva. Il promettait selon sa coutume , de les assister bientôt , et leur annonçait qu'ils verraient arriver , sous peu de jours , un bon nombre de capitaines dévoués à son service , qu'il les priait de loger en secret dans leurs maisons ; que le duc d'Aumale leur amenait aussi plusieurs compagnies de chevaux, qui seraient cantonnées à la Villetle et dans les bourgs voisins . jusqu'à ce que le moment vint de les
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introduire dans la ville. Ces nouvelles rendirent l'espoir et le courage aux membres du comité. Ils ne purent résister à lenvie de forger une nouvelle conjuration , et voici quel fut leur plan : La nuit du dimanche de QuasimodOj ils devaient faire entrer les cavaliers du duc d'Aumale par la porte Saint-Denis , dont ils avaient les clefs , tomber sur le duc d'Epernon , qui avait coutume de faire la ronde depuis dix heures du soir jusqu'à quatre heures du matin. Déjà deux de ses gens étaient gagnés , et se chargeaient de l'assassiner j en même temps qu'on se délivrait du duc , on devait marcher droit au Louvre , passer au fil de Tépée les gardes qui feraient résistance , se saisir du château et de la personne du Roi , ensuite s'emparer du reste de la ville , et barricader les rues pour se garantir contre les surprises.
Nicolas Poulain ne perdit pas un moment pour donner l'éveil au Louvre ; aussitôt les gardes furent renforcées , et le duc d'Epernon envoya chercher à l'arsenal une grande quantité d'armes et de cuirasses « qu'il fit appor- » ter dans des hottes et dans des paniers à
>> la vue d'un chacun. » En même temps les Quarante-Cinq i reçurent Pordre de coucher au château, et le lendemain quatre mille Suisses que le Roi avait rassemblés à Lagny , par précaution, entrèrent dans les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, où ils furent logés.
De grand matin Poulain aUa voir Bussy comme pour lui demander des nouvelles; Bussy tout consterné lui dit : « qu'ils étoient » découverts ; que sans doute il j avoit parmi « eux quelques traîtres qui avoient tout dé- » celé : qu'il ne pouvoit soupçonner que Com- « pan, ou Comte rééhevin'qui lui refusoit « depuis quelques jours les clefs de la porte » Saint-Martin : que ce pauvre prince ( le duc » de Guise) averti par lui Bussj de leurs » desseins , étoit venu la veille au soir jus- « quà Gonesse , mais qu'il étoit déjà reparti
I Ces Quaraute-Cinq étaient des gentilshommes dévoues au doc d'Epernon, qui les avait fait venir de la Gascogne, 5on pays . pour veiller continuellement à la défense du Roi. Le peuple les nomm.it les quarantecinq coupe-jarrets. Ou connaît les noms de quelquesuns entre autre Loignac , Chalahre* , Moulsery, Saiulc - Malines, etc.
» pour Soissons : enfin que ces quatre mille « Suisses lui causoient quelqu'inquiétude , car » pour les avoir appelés il falloit que le Roi « fût grandement animé contre TUnion. «
Pendant que le découragement se répandait ainsi parmi les ligueurs , d'Épernon et ses amis suppliaient le Roi de ne pas s'en tenir à la défensive , et de faire un coup d'autorité en envoyant à la Grève les principaux factieux. Le Roi en aurait eu bonne envie , car ces continuelles embûches commençaient à le troubler, mais il n'osa. Il répondit que rien ne pressait et que ce serait pour son retour de Saint-Germain , où il se rendait le lendemain pour faire la conduite à d'Epernon qui allait prendre possession de sou nouveau gouvernement de Normandie. Après sept ou huit jours , le Roi revenu à Paris oublia tous ses projets de vengeance. Le seul homme qui aurait pu les lui faire exécuter, d'Épernon n'était plus là 5 et au contraire ceux qui l'entretenaient dans ses lâchetés y étaient encore. Les ligueurs trouvèrent un défenseur zélé. en René de Villequier , gouverneur de Paris , homme vendu à tous les partis . dévoué
surtout à la maison de Lorraine , et de tous les courtisans celui que le Roi écoutait le plus volontiers quand il n'avait pas d'Épernon auprès de lui. La reine-mère, Catherine de Médicis , qui à force de haïr d'Épernon et le roi de Navarre était devenue favorable à la Ligue , joignit sa voix à celle de Villequier , et le Roi fut si bien intimidé qu'il laissa les ligueurs en paix.
Mais la Ligue n'en était pas moins dans une situation critique. Chaque entreprise man-> quée faisait une brèche dans le parti : les plus ardens se décourageaient j le peuple murmurait j quelques-uns parlaient déjà de se réfugier aux Pays-Bas j et ce qu'il y avait de pis , c'est que hors Paris les affaires de la Ligue n'étaient pas plus prospères. Les ducs de Guise et de Lorraine avaient été contraints de lever le siège de Sedan et de Jamets , villes fortes de la frontière qu'ils avaient tenté de surprendre ; le voyage du duc d'Épernon eau-, sait aussi beaucoup d'effroi aux ligueurs ; iU prétendaient que le Roi l'envoyait pour tramer quelque intrigue contre eux. Sur ces entiefaites le comité s'assembla et écrivit au duc
de Guise que , s'il ne venait enfin les secourir, ils ne le tenaient plus pour prince de foi. A cette lettre un peu brusque , la duchesse de Montpensier, sœur du duc, joignit ses instances et ses prières.
Guise envoya Charles de Cossé , comte de Brissac , un de ses capitaines de confiance , dire à sa sœur qu'il se disposait à quitter Soissons , mais que pour éloigner les soupçons que son arrivée à Paris pourrait faire naître , il fallait qu'elle demandât au Roi , de sa part, la permission de se présenter devant lui. Le Roi refusa 5 et même , afin que le duc ne pût pas prétexter ignorance de son refus , il donna ordre à Pomponne de Bellièvre , un de ses secrétaires d'état, d'aller sur-le-champ à Soissons pour lui défendre expressément de se présenter à Paris.
La duchesse , la rage dans le cœur , viut rapporter cette réponse à Brissac et à quelques-uns des membres du comité qui l'attendaient à son hôtel ; puis elle leur dit que dans la position où ils se trouvaient , il fallait , à tout hasard et sans attendre son frère , mettre à fin leurs projets • et que s'ils voulaient
Taider , elle savait le moyen de se délivrer du Roi. Henri III allait souvent entendre la messe à Vincennes dans un couvent qu'il avait en affection ; il y allait sans gardes , rien n'était si facile que de l'enlever. On applaudit à l'idée de la duchesse : le jour et le lieu du rendez-vous furent fixés , et l'on se sépara. C'est ce guet-à-pens qui fait le sujet de la scène d'introduction que nous avons intitulée : le Retour de Vincennes.