‹ Les barricades, scènes historiques, mai 1588Chapitre 43 sur 61 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Jeudi 12 mai, 9 heures du matin.

La chambre à coucher de la Reine, au Louvre.

La Reine, assise devant une fenêtre ouverte qui a vue sur la Seine et sur le petit jardin appelé' le jardin de la Reine, est occupée a broder une tapisserie. La duchesse d' Uzès , sa première dame d'honneur, est debout h son côté; une seconde dame d'honneur arrose les fleurs qui garnissent le balcon.

MADAME d'tJZÈS.

Ces fleurs sont encore sans parfum et sans couleurs 5 mais voilà un soleil qui leur donnera bientôt tous leurs charmes.

LA SECOKDE DAME DHONNEUR.

La journée sera magnifique.

LA REI>"E

Plaise à Dieu qu'elle ne soit troublée par aucun malheur !

36o LES BARRICADES.

LA SECONDE DAME d'hOMÎEUR.

Doù vient à Votre Majesté cette triste pen

sée?

LA REI>E

Je ne sais ; mon âme est pleine de trouble : mon sommeil a été agité • j'avais sans cesse devant les yeux des malheureux qu'on égorgeait; j'entendais leurs gémissemens et les cris féroces des assassins; j'ai même cru distinguer à plusieurs reprises le son monotone et lugubre du tambour.

MADAME DUZÈS.

Ne vous effrayez pas . madame , toute la ville a entendu le bruit du tambour , comme Votre Majesté.

LA KEiyE.

Que s'est-il donc passé cette nuit?

MADAME d'uzÈS.

Les Suisses et les compagnies des gardes sont entrés dans la ville par la porte Saint- Honoré.

LA RBIKE.

En vérité! ah bon Dieu ! ne me condamner pas à voir cet horrible rêve se réaliser ! —

Mesdames , je sens le besoin , pour me tranquilliser , d'implorer la protection du Seigneur. — Laissez là cet arrosoir , ma chère Agathe , et prenez mon missel. — Asseyez- vous ici , vous nous lirez le second psaume , Miserere mei...

On frappe légèrement à la porte.

Mais qui vient nous interrompre — ?

Entre le Foi.

LE ROI

Pardonnez-moi , madame , si je me présente

à pareille heure dans vos appartemens , mais

je n'ai pu résister a l'envie de vous apprendre

une nouvelle qui me comble de joie. Vous Té-

coûterez peut-être avec quelque plaisir , bien

qu'un certain personnage de vos parens n'ait

pas lieu de s'en applaudir.

Il se penche sur le dossier du fauteuil de la Reine , d'un air h moitié affectueux y a moitié moqueur .

LA REINE

Sire , comment ne pas me réjouir de ce qui vous cause de la joie?

LE ROI

Eh bien ! vous saurez que , grâces à de sages précautions et à d'habiles manœuvres , nous

avons fait échouer au port les desseins qui amenaient en cette ville votre cousin de Guise , et que , pour cette fois du moins , il n'est pas encore roi de France.

Serait-il possible , grand Dieu ! qu'il eût jamais conçu le dessein de le devenir?

LE ROI

Comment, vous en doutez? mais la chose est publique ?

LA REINE

En ce cas , que Dieu l'en punisse.

LE ROI

Amen de toute mon âme , et même , pour plus de sûreté , je pourrai bien me permettre d'exécuter par provision le jugement de Dieu.

LA REINE

Comment , Sire ?

LE ROI , s'apuyant auprès de la reine.

Ne m'entendez-vous pas? — Je suis vraiment facile qu'il soit votre cousin.

LA REINE

Quelle sera donc sa punition?

LE ROI

Moins douce que je ne voudrais ; nous pourrions bien porter son deuil....

LA REIKE.

Ah ! grand Dieu ! que dites-vous là.

LE ROI , d'un air moqueur.

Vous m'aviez promis de vous en réjouir.... // se lève et regarde l'horloge.

Déjà si tard?

Haja dans le fond de la chambre oii est l'horloge , et ouvre l'armoire pourvoir si elle est en bon état ; pendant ce temps entre la Reine-mère gui , sans apercevoir le Roi , s'approche de la Eeine , la baise au front , et s'assied à côté d'elle.

CATHERINE

Vous me voyez dans de vives inquiétudes , ma fille ; vous savez limprudence qu'on a fait commettre au Roi.

LE ROI , s' approchant à grands pas.

Qu'es t-il donc arrivé ?

CATHERINE

Ah ! vous êtes ici , mon fils ; je vous cherche depuis une heure, et je commençais à croire que vous me refusiez votre porte.

LE ROI

Moi? pas du tout j mais , dites , vous savez donc ce qui se passe ?

CATHEHINE.

Oui , je sais que la ville est encombrée de soldats , et que les pauvres habitans se demandent pour quel crime on veut les châtier.

LE ROI

Ah! que vous me faites plaisir ! il tremblent donc un peu ces chers bourgeois ! ( A demivoix. ) C'est à leur tour !

CATHERINE

Beau plaisir , que de faire peur à des bourgeois !

LE ROI, se frottant les mains.

Et le Guisard! je voudrais voir quelle grimace...

CATHERINE

Parlons sérieusement , mon fils : que comptez-vous faire de ces soldats ?

Moi ? rien ; j'ai voulu seulement qu'ils fissent connaissance avec mes chers Parisiens : ils s'ennuyaient dans les faubourgs , ces braves Suisses.

CATHERINE

Henri , votre gaîté me désole ; vous cachez quelque dessein.

LE ROI

II n'y aurait pas grand mal , après tout.

CATHERINE

Comment ! vous mettriez de sang-froid votre ville au pillage ?

LE ROI

Dieu m'en garde , ma bonne mère : je voudrais que Villequier fût là, il vous rassurerait j je lui ai donné ce matin la consigne la plus pacifique : tous ces pauvres soldats que vous calomniez ne brûleront pas plus de poudre qu'à une parade.

CATHERINE

Mais alors , pourquoi les avoir fait entrer ?

LE ROI

Pourquoi? pour dormir plus tranquille dans mon Louvre. On ne craint ni loups ni voleurs , avec six mille bons chiens de garde.

fl jette les yeux sur l' horloge , puis s'approche dct la Reine et considère sa tapisserie.

Ma chère Louise . vos doigts font des chefs-

d'œuvre ! quel est ce chevalier , la lance au poing ? n'est-ce pas le sire Guesclin ?

LA REINE

C'est lui-même j je suis charmée que vous le reconnaissiez.

LE ROI

Brave homme ! il n'était pas beau ; mais ,

pour Dieu , ce n'était pas de la graine de Gui-

sard.

Il joue avec son chapelit etporte de temps en temps les yeux sur l'horloge.

Votre horloge va-t-elle bien , madame d'Uzès?

MADAME d'uzÈS.

Avec le soleil , Sire.

CATHERINE

Pourquoi tenez -vous tant à savoir l'heure qu'il est?

LE ROI

Oh! rien ... Je voudrais qu'on vînt me dire où en sont les choses — Ce n'est pas que je sois inquiet... Voilà pourtant dix heures...

LA REINE

Qu'est-ce que j'entends ?

CATHERINE

C'est la cloche de Notre-Dame.

LA REINE

Je reconnais aussi celle de Saint- André... Ah ! bon Dieu ! on sonne à toutes les paroisses .

CATHERINE

C'est le toscin !

LE ROI. vivement.

Le tocsin.

CATHERINE , à la fenêtre et se penchant sur le balcon.

Écoutez : je crois entendre une grande rumeur là-bas , du côté de la Grève.

LA REINE

Oui, VOUS avez raison: seigneur Dieu! qu'est- »e que cela signifie ?

LE ROI

Vous voilà toute tremblante. . . de quoi avez-

vous peur ? ce n'est rien : vous savez bien qu'il

fst impossible qu'il y ait du danger

mais... pourquoi ne vient il personne? Holà!

du Halde.

Entre d'Elbenne,

Ah! c'est vous d'Elbenue : Eh bien ! arrivez donc ! Quelle nouvelle? Que veulent dire ces cloches?

d'elbekne.

Sire , il paraît que du côté de l'Université les écoliers et les bourgeois ont l'air de vouloir résister; mais vos soldats en auront bientôt fait justice.

LE ROI

Comment ! de la résistance... je ne m'attendais pas...

d'elbenne.

Il était pourtant probable que les plus mutins en feraient la folie... après tout , ce n'est qu'un feu de paille...

LE ROI

En attendant , cela est fort inquiétant.

d'elbenne.

Que craignez-vous , Sire.? vos soldats n'ontils pas du cœur, de bonnes armes , des munitions... ?

le roi.

C'est bel et bon j mais je ne comptais pa« livrer bataille : ne m'avait-on pas dit que je jouais à coup sûr.

d'elbekxe.

Quand ils auront vu tomber deux ou trois de leurs camarades , ils ne tarderont pas à s'aller cacher dans leurs boutiques.

CATHERINE , poussoTit uji soupir uffecté.

Jésus Maria ! que de calamités pour ces pauvres gens !

d'elbenne.

Que voulez vous . madame ? ils l'auront bien

cherché.

le roi , élevant la voix.

Monsieur d'Elbenne , savez-vous que vous

avez pris sur vous une terrible responsabilité

en me faisant introduire ces troupes dans la

ville.

d'elbenne.

Comment, Sire, n'est-ce pas vous-même... ?

CATHERINE

Ah ! monsieur l'abbé , qu'avez-vous fait ?

b'elbenne.

Eh quoi ! madame , vous vouliez que. . .

CATHERINE

Compromettre la sûreté du Roi . la vie dtf tous les honnêtes gens !

d'elbenne. Mais , encore un coup , madame...

Entre le maréchal de Biron , l'habit en désordre , le visage anime'.

BiRON , des papiers à la main et prenant une plume sur le secrétaire de la Reine.

Sire , pas un moment à perdre ; je vous en supplie , prenez cette plume , et signez.

Le Eoi voyant Biron dans cetétat d'agitation , défient pâle , et reste immobile sans rien répondre.

d'elbekne.

Qu'y a-t-il donc , monsieur de Biron ?

BIRON

II faut faire diligence , ou tout est perdu.

d'elbenke.

Comment ?

BIRON

Je ne réponds plus de la ville , si dans une heure tout n"a changé de face.

LE ROI

Vous ne répondez plus de la ville ! Miséricorde ! mais où est le danger? on nous attaque donc ?

EIROK.

Comment, vous ne savez pas... ? La place Maubert vient d'ctre enlevée...,

La place Maubert... !

// s'appuie sur le dossier d'un fauteuil . EIRON.

Ils sont descendus de l'Université trois ou quatre mille...

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