‹ Les barricades, scènes historiques, mai 1588Chapitre 42 sur 61 · SCÈNE vni · texte numérisé non relu

SCÈNE vni

Jeudi 12 mai, 8 heures du matin.

L'intérieur d^iiii cabaret , au coin du Petit-PoDt , en face du petit Châtelet.

Une large fenêtre laisse voir tout ce qui se passe au-dehors.

Ou aperçoit une compagnie bourgeoise range'e eu •halaille sous les murs du Chàleiet.

Le cabaretier , el Louise , sa fille , sont occupés à nettoyer la boutique , a disposer la table , le buffet^ etc.

LOUISE

Mon père , dites-moi donc où votre monsieur Sanchez prendra tout cet argent qu'il vous a promis ?

LE CABARETIER

Ce ne sont pas nos affaires , mon enfant : pourvu que ses doublons soient de bon poids et de bon aloi , c'est tout ce qu'il nous faut.

LOriSE.

Je voudrais pourtant savoir d'où il les tient : car s'ils lui venaient de mauvaise source, je vous conseillerais bien de ne pas les prendre . mon père.

LE CABARETIER

Pourquoi cela , s'il vous plaît ?

LOUISE

Parce que feu ma mère disait toujours que l'argent mal acquis ne profitait à personne.

LE CABAHETIER.

Votre mère radotait : c'était sa sœur la huguenote qui lui contait tous ces fagots.

LOriSE,

Vous avez beau dire , mon père , si la pauvre femme était encore de ce monde , vous n'auriez pas fait le marché de ce matin , car il y a quelque chose de louche la-dedans.

LE CABABETIER.

Taisez-vous , mademoiselle j mclez-vous de ce qui vous regarde. Essuyez cette table , rincez ces gobelets , coupez ce jambon par tranches : voici bientôt l'heure du déjeûner. Ces messieurs vont arriver. — Souvenez-vous

surtout que les bons morceaux, et le bon vin ne sont que pour ceux qui portent le chapelet et la petite croix blanche : ce sont les instructions du père Sanchez : il faut s'y conformer. Allons, allons, un peu plus vite

Mais voici notre vieil ami.

Entre le père Guillaume, huissier du palais. Bonjour , père Guillaume : vous êtes bien matinal aujourd'hui : est-ce que vous n'auriez pas d'audience , par hasard ?

GUILLAUME

Ne m'en parlez pas : je crois qu'ils ont tous la tète k l'envers ! procureurs , avocats , conseillers , présidens , les voilà qui laissent là leurs basoches , leurs robes et leurs dossiers pour courir je ne sais où , au risque de se faire assommer au milieu des mousquets et des hallebardes. Je n'ai point encore vu pareille bagarre ! Ce matin , selon la coutume, j'ai ouvert la grand'salle , et appelé l'audience , mais personne n'a répondu. Concevez-vous cela, voisin ? personne à l'audience ! Ma foi ! au bout d'une heure , ennuvé de ne voir et de n'entendre que moi , j'ai refermé les portes , et m'en suis venu causer une minute avec vous.

35o LES BARRICADES.

LE CABARETIER

C'est l'arrivée de ces maudits Suisses dans la ville qui trouble ainsi toutes les cervelles.

GUILLAUME

Vraiment oui , voisin : on se serait bien passé de leur présence. Certes , je suis bon serviteur du Roi , car c'est lui qui me paie , et je souhaite de tout mon cœur qu'il reste le plus fort; mais je n'approuve pas que , pour arrêter une vingtaine de mauvais sujets . il mette la ville en danger d'être saccagée , qu'il expose la vie de tous les honnêtes bourgeois, et qu'il rende le Châtelet désert.

LE CABARETIER

Père Guillaume, je vous quitte un moment : il faut que je descende à ma cave pour en sortir quelques futailles que j'ai promis de livrer.

// sort.

GUILLAUME

Parbleu! je me consolerai bien auprès de la fille. Ma jolie petite Louise , vous êtes tous les jours plus fraiche et plus agaçante : que ne devenez-vous aussi plus complaisante !

// veut l'embrasseT'.

LOUISE

Finissez donc, père Guillaume : est-ce qu'on embrasse les filles quand on a les cheveux blancs ?

GUILLAUME

A tout âge , mon enfant ; et même on fait mieux encore....

LOUISE

Voulez-vous bien vous taire.

Entre Alphonse d'Ornano et Pithou , capitaine de la compagnie rangée sous le Châlelet,

ORNAKO.

Ma belle enfant, laissez là votre vieil amoureux, et versez-nous à boire.

Ils s'asseyent devant une table.

Eh bien î capitaine , répondez-vous de votre compagnie ? Conserverez -vous le Châtelet à Sa Majesté ?

PITHOU

Hélas ! monsieur le colonel , les gens que je commande ne m'ont pas Vair bien dévoué. Il y en a peut-être plus de la moitié que je connais pour francs ligueurs , et le reste ne vaut guère mieux. Que n'avez - vous amené une compagnie des gardes , ou au moins quelques

centaines des Suisses ? Le Châtelet valait la peine qu'on s'en assurât , et , gardé comme le voilà . il sera au premier qui voudra le prendre.

ORNAKO .

Vous avez raison . mon cher Pithou 5 je ne sais quel mauvais génie a veillé a la distribution des troupes , mais elles sont platées partout où on n'en a que faire. Les environs du Louvre en sont encombrés , tandis qu'ici et dans tous les postes un peu éloignés il n'y a personne. C'est Villequier , dit-on, qui a fait adopter au Roi ce beau plan ! Ce maudit Villequier nous perdra tous et le Roi avec nous.

PITHOU

A propos , que dois-je faire de l'ordre qu'il vient de me communiquer ?

Quel ordre ?

PITHOU

L'ordre de ne pas tirer un coup de fou . quand même on en tirerait sur nous.

ORNAKO,

Est-il possible ! c'est une indigue trahison.

PITHOU

Ne vaudrait-il pas mieux avoir laissé nos mousquetons pendus au croc?

ORNANO

Désobéissez , capitaine : je prends tout sur moi. Cet infernal Villequier ! par où a-t-il passé , s'il vous plait ?

PITHOU

Il a gagné le Marché-Neuf, puis sans doute les Innocens et la Grève. Il était en tournée pour communiquer à toutes les compagnies ce beau mot d'ordre. Ah! croyez-moi, colonel , cette journée sera triste et fatale aux honnêtes gens. Voilà , par malheur , le soleil qui perce les nuages , c'est un ennemi de plus contre nous : dans ce pays-ci , je ne connais qu'un remède aux séditions, c'est la pluie.

Ils se lèvent de table.

ORNANO

Adieu , mon cher Pithou , reprenez courage. Je cours au Louvre , et , sil est possible, nous ferons révoquer les pouvoirs de Villequier , et vous recevrez des renforts.

PITHOTJ.

Adieu , colonel.

Orriano sort.

LOUISE , qui était sur le seuil de la porte , rentre en s'e\ riiint d'un air tout effraye' :

Ah ! bon dieu ! qu'est-ce que veulent ces furieux ! C'est comme une bande de taureaux échappés qui descend de la place Maubert.

UN BOURGEOIS , capoTol de la -Compagnie .

Capitaine , accourez 5 voilà les ligueurs de l'Université qui vont tomber sur nous : si vous ne venez, tous nos gens vont se débander.

Pithou s'élance hors du cabaret en criant : aux armes ! mes amis. On aperçoit dans la compagnie une grande agitation : personne n'a l'air défaire attention aux ordres de Pithou.

GUILLAUME , resté seul avec Louise.

Pauvre capitaine, il y perdra sa peine et sa voix 5 ses soldats n'ont plus d"oreilles : à sa place, je tournerais prudemment les talons.

liOUISE.

Ah ! comme ces écoliers ont l'air méchant ! et ces moinps , que leurs yeux sont féroces ! Fi ! leurs robes sont toutes tadbiées de sang !

GUILLAUME

Ma petite Louise , ne ferions-nous pas mieux de monter dans la chambre de votre

père ? je crains qii'ici nous ne recevions quelques éclaboussures.

LOUISE

Oh ! le vieux poltron ! moi . je veux voir

comment tout cela va finir.

Le PetU'Ponl et la place du Châtelet sont toiU-à coup remplis par une populace en armes : la compagnie bourgeoise se disperse ; les uns se joignent aux ligueurs , les autres prennent la fuite. Les ligueurs pénètrent sans re'sistance dans le Châtelet.

CRUCÉ , entrant dans le cabaret , suiui d'une foule d'écoliers , de mariniers, de bouchers et dautres gens du peuple.

Par la Sainte Messe ! camarades , nous prenons les forteresses comme on avale un verre de vin. Allons , la fille , donnez à boire à tous ces braves gens. {Il s'assied) Morbleu ! un peu de repos ne fait pas de mal : voici bientôt trois heures que je suis a l'ouvrage. {Apercevant Guillaume.) Mais quel est donc ce vieux hibou tout noir qui suit cette jeune fille comme son ombre ! le connaissez-vous , camarades ? — Holà ! compère , approche j qui estu ? tu m'as la mine d'un politique : où est ton chapelet? voyons. — Serais-tu huguenot, par hasard?

a56 LES BARRICADES.

GUILLAUME

Mou Dieu ! monsieur . regardez donc . les voilà qui embrassent cette pauvre petite Louise.

CRUCÉ

Laisse-les faire imbécille - et réponds : estu huguenot?

GUILLALME.

Moi- monsieur, je suis huissier du palais.

CRUCÉ

Encore une réponse comme celle-là , et tu peux recommander ton âme à Dieu | la rivière n'est pas loin, tu vas y faire un plongeon.

GUILLAUME

Mon bon monsieur, prenez pitié de moi • je ne suis pas huguenot , je suis bon catholique.

CRUCÉ

Les bons catholiques ne restent pas les bras croisés aujoiu'd'hui. — Tu vas nous suivre.

GUILLAUME

Vous suivre ? et pourquoi faire ?

CRUCÉ

Tourte battre contre les hérétiques.

GriLLALME.

Me battre , moi ? grand Dieu !

CRrcÉ.

Oui . te battre : tiens , voilà ton mousquet.

CriLL Ar ME .

Mais j'ai soixante-dix ans passés.

CRUCÉ

Comment ! tu cours après les filles , et les huguenots te feraient peur ?

CriLLAUME.

Au nom du ciel !

CRrcÉ.

Allons , tais-toi.

Les écoliers entourent Guillaume et se moquent de lui. Crucé , bui^ant un verre de vin , se dit à lui-TJiême :

Jésus Maria ! je suis bien bon ! Il y a seize ans, je n'en faisais ni une ni deux pour expédier cette espèce de canaille en pourpoint noir. — Ah ça ! mon ami Crucé . ne t'avise pas défaire le politique

Entrent Marteau , Brissac , Chamois , et quelques autres officiers du duc de Guise.

Comment, camarades , vous pex'dez le temps à boire , quand nous avons encore des ennemis à débusquer !

CRUCÉ , bas à La Chapelle , en lui montrant du doigt Brissac et les autres.

Ces messieurs sont donc des nôtres . maintenant?

MARTEAU

Oui , ne dites riep 5 ce n'est pas le moment de leur faire la moue.

CRUCÉ

Allons j camarades, nous boirons ce soir ;

en avant !

Ils sortent.

LOUISE

Ce pauvre père Guillaume ! ils vont le faire mourir de peur. Ah . les" vilaines gens comme ils m'ont chiffonné ma fraise ! ils ne sont restés qu'une minute , et voilà plus de trente gobelets brisés ; bien heureuse encore d'en

être quitte à si bon me.rché !

Elle sort.

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