‹ Les barricades, scènes historiques, mai 1588Chapitre 53 sur 61 · UN MOINE · texte numérisé non relu

UN MOINE

Vive le pilier de l'église !

TOUS

Vive monseigneur de Guise !

GUISE

C'est bien... C'est trop . mes amis; rriez aussi vive le Roi.

TOUS

Vive monseigneur de Guise !

CATHERINE, soTtaut de sachaise. et s^ approchant du duc.

Je vois avec plaisir, seigneiu' duc , que vous avez quelque crédit sur ces gens-là : vous serez plus heureux que moi , vous obtiendrez mon passage.

criSE.

Quoi ! madame , ils ont osé....

CATHERINE

Sans compter tous les propos qu'il m'a fallu endurer... Si vous n'étiez venu , je crois qu'ils allaient me faire passer la nuit dans ce cabaret.

GUISE

Hélas ! c'est une journée déplorable ! mais avouez , madame . que le Roi a bien des reproches à se faire.

CATHERINE

Et vous , monsieur , ne vous en faites-vous point ?

crisE.

Moi , madame? si vous saviez combien je suis

SgS LES BARRICADES.

étranger à tout ce qui se passe ! Le feu s'est allumé de lui - même ; quand tous ces pauvres diables se sont tus menacés d'être pendus ou égorgés , eux et leurs femmes , avaient-ils besoin de quelqu'un pour leur donner Tidée de saisir leurs mousquets?

CATHERINE

Eh bien! si vous n'avez rien fait pour allumer le feu, essayez au moins de l'éteindre. (^ demivoix. ) Dites-moi, monsieur le duc, le Roi peutil compter que vous fassiez quelque chose pour son service ?

GUISE

S'il était en mon pouvoir de rétablir la bonne harmonie entre Sa Majesté et ses sujets^ je m'estimerais le plus heureux des hommes.

CATHERINE

Vous le pouvez, monsieur le duc. — Avezvous vu monsieur de Villecpjier ?

GUISE

Oui , madame j c'est lui qui m'a appris combien les choses étaient envenimées : sans sa visite , je serais encore à mon hôtel.

CATHERINE , baissant la voix.

Il vous aura dit qu'on attend au Louvre que vous fassiez connaître vos conditions ?

GUISE

C'est moi , madame , qui dois demander à Sa Majesté de me faire connaître les siennes ; j'enverrai d'Espignac à cet effet j et mes prétentions sont si modestes que je ne doute pas du bon succès de sa mission.

CATHERINE

Dieu vous entende , monsieur le duc ! en voyant vos amis , je ne me flattais pas de vous trouver si sage.

BOIS-DAUPHIN, auducde Guise.

Monseigneur, voici Brissac et Saint-Paul à la tête des Suisses qu'ils ont tirés de la place de Grève et du cimetière des Saints-Innocens. GUISE , à Catherine.

J'espère , madame , que ma bonne volonté ne vous sera pas suspecte. En même temps que vous entendez mes promesses, vous en voyez les eff^ets. Voici des soldats du Roi que le peuple aurait massacrés infailliblement : j'ai été assez heureux pour obtenir leur merci.

4oo LES BARRICADES.

I es Suisses défilent deux a deux dei^ant le duc , l'arme renversée , les enseignes roulées^ le tambour sur le dos et les mèches éteintes. En passant dei'ant le duc ils ôtenl leurs chapeaux. Brissac et Snint-Paul s'at^ancent vers le duc : Saint-Vaul tient en main une simple houssine en place d'epée.

SATKT-PAUL.

Monseigneur , cjue voulez -vous que nous fassions de ces beaux soldats de paille? est-ce que leurs armes et leurs habits ne seront pas pour nous?

GUisE , à demi voix.

Non pas , s'il vous plaît • ce n'est pas jour de butin : vous allez les conduire dans les faubourgs ; vous, Brissac, vous resterez. {Aux officiers suisses. ) Messieurs , vous servez des maîtres imprudens , mais heureusement vous avez affaire à des ennemis généreux. Je suis plein de joie de vous avoir rendu service. On aurait le droit d'exiger de vous la remise de vos armes, mais on s'en fie à votre foi 5 le peuple est assuré que vous ne vous en servirez plus contre lui. Allez , messieurs • le capitaine Saint-Paul va vous ouvrir la porte Saint-Honoré et vous reconduire dans les faubourgs : plût il Dieu que vous n'en fussiez jamais sortis !

LES BARRICADES. 4oi

vv MOiWE , derrière la barricade.

■ Par la Sainte Croix! je ne les y laisserais pas rentrer.

UN BOURGEOIS , au TTioine.

De quoi te mêles - tu ? monsieur le duc sait bien ce qu'il fait.

les Suiises continuent à défiler devant le duc. '' Pendant ce temps, un homme enveloppé d'un grandmanteau , et le chapeau rabatu sur le visage rapproche de la Reine-mère et lui dit précipitamment a voix basse:

Madame , si vous aimez le moins du monde le Roi votre fils , faites-lui savoir que ce soir à la nuit tombante trois compagnies, suivies d'un bande de feuillantins et d'écoliers , doivent sortir de la ville pour bloquer le Louvre par dehors. Le Roi saura ce qu'il doit faire, mais j'ai bien peur qu'ils ne réussissent à le cloîtrer. C'est le dernier avis que je pourrai lui donner , je vais sortir de la ville où je ne suis plus en sûreté. —Vous lui direz que c'est le lieutenant Poulain qui vous a parlé.

CATHERINE

Ce soir , dites-vous ?

4o2 LES BARRICADES.

POULAIN

Ce soir, ou demain matin : ils hésitent encore.

// va pour sortir du même côté que les Suisses .

LA CHAPELLE -MARTEAU , Sortant du Cabaret et

Varrétant par le bras.

Où allez-vous si vite , maître Poulain ? que

venez-vous de conter à l'oreille de cette dam-

née de bohémienne ?

POULAIN

Moi... rien.... ne me serrez pas le bras si fort.

MARTEAU

Mais levez donc un peu ce chapeau.... regardez-moi en face... Allons , je vois qu'ils ne se sont pas trompés : on vous prend sur le iait mon compère.

POULAIN , cherchant à se dégager.

Laissez-moi.

MARTEAU

Un instant, il faut payer vos dettes auparavant. Holà camarades , prenez vos bâtons , voila des épaules que je vous recommande. Une troupe d'écoliers , de femmes et de moines s'élancent de la barricade et se saisissent de Poulain.

LES BARRICADES 4o3

POrLAI>\

Au secours ! h moi ! au secours !

crisE.

Eh bien ! que vont - ils faire à cet homme ? Brissac , tirez-le de leurs mains.

BRISSAC

Allons , paix 5 laissez là ce pauvre diable. ( A un écolier. ) Que f a-t-il fait , pour le traiter ainsi?

l'écolier, à Marteau, Qu'est-ce qu'il a fait , monsieur Marteau ?

MARTEAU

Frappe toujours , mon garçon , chaque coup te comptera pour ton paradis.

Monsieur Marteau , c'est à vous que je le demande maintenant , pourquoi maltraiter cet homme ?

MARTEAU

Pour lui apprendre à être moins bavard et à ne plus faire commerce des secrets qu'on lui confie. — Courage, mes amis, frappez ferme.

4o4 LES BARRICADES.

POULAIN

Aye ! au secours ! monseigneur , au secours !

GUISE , se retournant aux cris de Poulain. Eh bien ! Brissac , vous ne m'avez donc pas entendu ?

BRISSAC

J'y perds ma peine , monseigneur : voilà monsieur Marteau qui ne veut pas lâcher prise.

GUISE

Mes amis, que signifie cet acharnement?

n'avez-vous pas honte de frapper un homme sans défense ? quel mal peut-il vous faire?

MARTEAU

Il a failli plus de vingt fois nous envoyer tous à la Grève. C'est un traître , c'est un espion du Valois.

N'importe , il faut lui faire grâce comme aux

Suisses. ( Il prend lui - même Poulain par le

bras. ) Allons, sauvez-vous , bonhomme.

Poulain s'échappe des mains des écoliers et x>a se mêler aux Suisses.- Guise au peuple :

Souvenez-vous que nous ne voulons pas qu'une

LES BARRICADES. 4o5

seule goutte de sang soit répandue : ce serait gâter votre cause.

Il retourne vers la Reine-mère.

MARTEAU , murmurant à demi-voix.

Nous ne voulons pas... ! voilà un singulier langage ! — Vous êtes bien bons , vous autres , de vous laisser parler ainsi.

// rentre dans le cabaret , suii'i de deux ou trois autres. GUISE , à Catherine.

Vous paraissez émue , madame?

CATHERINE

Oui... cette scène était si effrayante... ce pauvre homme...

GUISE

Vous voulez sans doute vous rendre à votre hôtel... ? je vais faire ouvrir un passage.

CATHERINE

Je vous remercie , ce n'est pas la peine , j'aime mieux retourner au Louvre.

Non pas , madame , si vous le permettez. Il ne faut jamais avoir l'air de leur céder. Si vous voulez que je puisse être utile à Sa Ma-

4o6 LES BARRICADES.

jesté , laissez-moi leur apprendre à m'obéir.

CATHERINE

Eh bien ! soit. {A part.) Il faut pourtant que

je trouve moyen d'avertir le Roi.

Elle monte dans sa chaise en donnant la main au duc. Celui/ait un signe et l'on pratique au travers de la barricade un passage de la largeur de la chaise. Catherine , assise dans sa chaise , dit au duc :

Nous comptons sur vous , monsieur le duc : voici un échantillon qui me donne bon espoir : sans doute j'apprendi^ai bientôt que les. barricades tout entières sont tombées à votre voix.

Le duc lui fait un profond salut: elle sort. GUISE , à Brissac.

Ah ! çà , Brissac , je vous laisse ici , le poste en vaut la peine : ayez soin qu'ils n'abandonnent pas la barricade, faites -leur serrer les rangs et ajouter encore quelques tonneaux. Pas de négligence , mon ami ! voici là vis-à-vis monsieur d'Ornano qui en aurait bientôt profité. Quand la nuit viendra , de crainte de surprise , allumez de grands feux. Mon cher Brissac , c'est ici un des trous du terrier, prenez bien garde que la bête n'échappe.

Monseigneur peut se fier en moi. Je voudrais seulement que quelqu'un se chargeât d'aller dire au Valois que j'ai enfin trouvé mon élément , et que si je ne suis bon ni sur terre ni sur mer , je vaux au moins quelque chose sur le pavé ^

GUISE

Patience , mon cher ami ; la duchesse le lui

dira à l'oreille en lui coupant les cheveux.

Adieu.

Guise sort.

BRISSAC

Eh bien ! camarades , n'entrez donc pas tous dans ce cabaret . vous allez dégarnir la barricade. {Aux écoliers.) Venez par ici , vous autres. ( jiux bourgeois. ) Vous . il faut vous ranger de ce côté-là. Allumez donc vos mèches... ; si vous restez ainsi pêle-mêle , vous tirerez les uns sur les autres.

1 Le Roi avait refusé à Biissac la charge d'amiral, en disant : « Il ne vaut ni sur terre ni sur mer » , parce qu'on prétendait que Brissac aurait pu montrer plus de courage à la bataile des Açores , uù la flotte de Philippe Strozzi fut défaite par le marquis de Sainte-Croix. (DacbigNÉ. )

4o8 LES BARRICADES.

MAETEAU.

Monsieur le colonel , tous ces discours-là sont bons pour vos lansquenets 5 nous qui ne sommes pas des soldats , nous n'avons pas besoin quon nous commande.

Si VOUS n'observez pas la discipline . vous vous laisserez surprendre.

MARTEAU

Nous avons bien fait nos affaires ce matin sans vous et sans votre discipline , nous voulons finir comme nous avons commencé.

// aperçoit le père Guillaume , l'huissier du palais , un mousquet sur l'épaule et au milieu d'une bande d'écoliers .

Mais . cju'est- ce que je vois ! comment c'est toi , vieux sournois de huguenot !

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