SCÈNE XYI ET DERNIÈRE
Vendredi i3 mai , 9 heures du matin.
le jnrdmde l'hôtel de Guise.
A droite . un brge peiroa conduisant au grand ves tibule de l'hôtel ; à gauche , des Lias en fleur , un banc de pierre.
Le duc de Guise et d'Espignac sont assis sur le banc -La chaise de la duchesse de Monipens^er parmi dans le 'vestibule. - Le duc se lè^e et va au-devant de sa sœur.
LA rrCHESSE.
Eh hien ! sont-ils partis ?
crisE.
Depuis deits heures.
LA. DrCHESSE.
Dieu soit loué !
GUISE
Ils doivent être a leur poste maintenant.
Il j a long- temps qu'ils devraient y être.
GLISE
Vous avez donc juré de n'être jamais contente ^
LA DUCHESSE
Que voulez-vous? j'ai tant de peur qu'il ne nous échappe : sa', ez-vous qu'il vous mettrait dans un bel embarras s"il allait rejoindre son d'Épemon ?
GUISE
Grâce au ciel . il n'est pas destiné à le revoir jamais.
LA DUCHESSE
Et la Bastille?
GUISE
Elle me donne toujours un peu de souci.
LA DUCHESSE
Moi je n'en suis pas en peine. — Et les ambassadeurs ?
GUISE
Ils sont a nous. Votre bon ami l'espagnol
doit venir ici ce matin pour se concerter avec moi, et quant à l'envoyé d'Angleterre , Brissac
est allé lui faire mille protestations ; nous l'aurons comraes les autres , j'espère.
d'espig>ac.
Monseigneur, j'aperçois Brissacj vous ne tarderez pas à avoir une réponse^^^^^ ^^^^^^^ criSE.
Eh bien ! Brissac ?
BRISSAC
La place est imprenable, monseigneur. — Il n'y a ni complimens ni menaces qui puissent ébranler ce maudit Anglais !
GVXSE.
Et ma sauve-garde?
BRISSAC
Il n'en veut point. Je ne me rappelle pas toutes les belles phrases qu'il m'a débitées ladessus dans son patois inintelligible. H prétend que s'il était à Paris comme simple particulier . il viendrait vous baiser les mains , monseigneur , povir vous rendre grâces de v.tre courtoisie; mais qu'étant ici au heu et place de la Reine sa maitresse , il ne veut et ne peut recevoir sauve garde que du Roi .
. Brissac ne dit pas tout : voici le reste de la conférence qu'il juge à propos de ue pas rapporter au
CUISE
Peu importe : quand il saura ce qui se passe au Louvre, il changera de discours.
duc. Après la réponse de l'ambassadeur. Brissac ayant entrepris de justifier à ses yeux ,a conduite que
rTn .n^ ^^^.7' ""'' ^'°"^ '" ^^"'^ ' l'ambassadeur repond.t qu'. le voulait bien croire; .< que cependant lui voulau.,1 d.re librement que ce qui se pas.sait à Paruserau trouvé très étrange et très mauvais par ou es p, 3 de la chrétienté; qae nul habit fut-.l royal ) ne le pourrait faire trouver beau élan le .impie devoir du sujet de demeurer en l'obéilsan "e de son souverain ,.. Là-dessus. Brissac s'avisa de prendre un ton menaçant ; « N'avez-vous pas des armes? dit-il. - Si vous me le demandiez, répond" 1 ambassadeur, comme à celui qui a été autrefois ami e fam.her de monsieur de Cossé votre oncle, peute.re ,e vous le dirais; mais étant ce que je suis, je ne vous en dirai rien. - Prenez garde à vous, on vendra tantôt visiter céans . car on croit que vous en avez -J'ui deux portes en ce logis , répliqua l'am. bassadeur, ,e les ferai fermer et les défendrai tant que ,e pourrai, pour faire au moins paraîlie à tout le monde qu'on aura en ma personne violé le droit des gens A cela, monsieur de Brissac d'un ton plus doux : Ma.s dites-moi, en ami , je vous prie, avezvous des armes ? - Puisque vous me le demandez en ami, dit l'ambassadeur , je vous le dirai en ami • si 1 étais ici homme piivé , j'en aurais; mais y ét^nt ambassadeur je n'en ai point d'autres que le droit et la foi publique.,. ( Mem. de ia Ligue).
d'espigkac.
Voici des visites , monseigneur.
La chaise de la Reine-mère et celle de l'ambassadeur
d'Espagne s'arrêtent dans le vestibule.
Entrent la Beine et l'ambassadeur ; la Reine est suivie
de Guglielmo et de Vavila.
CATHERIKE.
N'êtes-vous pas las de me voir , monsieur
le duc ?
Comment! madame , vous me faites injure ; pouvez-vous douter du plaisir... Veuillez vous asseoir sur ce banc {elle s'assied) ; et vous aussi, monsieur l'ambassadeur; je vous prie, ne restez pas debout.
L'ambassadeur s'assied ; la duchesse , d'Espignac et Brissac s'entretiennent d'un autre cote'.
CATHERINE
Je viens tenter un dernier effort ; répondezmoi franchement , monsieur le duc. jusqu'où avez-vous dessein de pousser cette rébellion 5 que voulez-vous faire du Roi, au nom du ciel ? crisE.
Madame, je crois vous l'avoir déjà dit. ce n'est pas à moi qu'il faut faire cette question ,
mais à ceux qui occupent les barricades à l'entour du Louvre. Je ne voulais qu'une chose: me mettre à Tabri du danger; je l'ai fait. Maintenant je n'ai rien à démêler dans tout ce qui se passe ; j'ignore ce qui peut arriver et m'en lave les mains.
CATHERINE
J ai pourtant reconnu vos gens et vos officiers derrière les barricades.
GriSE.
Ils allaient sans doute pour réprimer le désordre.
Mes yeux ont cru voir tout le contraire. Mon cher duc , au nom de feu votre digne père , au nom de notre saint cardinal , n'oubliez pas la modération : arrangez-vous avec le Roi.
GL'ISE.
Je ne demande pas mieux ; mais vous savez . madame , que le Roi a refusé.
CATHERINE
Il sera plus raisonnable aujourd'hui... De grâce , faites quelque effort... Ne s'agit-il tou-
jours que du testament et de la lieutenance ? crisE.
Mais , madame... je voudrais...
CATHERINE
Vous voudriez savoir si j'ai des pouvoirs , n'est-il pas vrai? eh bien! oui, mon cher duc, le Roi m'a chargée de tout ; voyons , terminons cette maudite affaire.
criSE, après avoir fait signe à sa sœur de prendre à part l ambassadeur.
Madame , ce n'est pas avec vous que je me déguise...
CATHERINE
Je le sais , monsieur le duc , je le sais. crisE.
Franchement donc , je ne puis consentir à rien si le Roi ne démet monsieur d'Epernon du gouvernement de Normandie.
Vous avez raison, monsieur le duc , c'est pure justice... mais vous n'aviez pas parlé de cette condition hier.
GUISE
Madame, depuis hier j'ai réfléchi..
CATHERINE
Oh! cela n'empêchera rien. Le Roi entendra raison.
GUISE
Je dois vous dire aussi que quant au testament...
Entre Bussy.
BUSST.
Monseigneur ! monseigneur ! la Bastille... GUISE , se levant et allant au-devant de Bussy.
Chut ! eh bien ?
BUSST , bas.
Elle est à nous. Le chevalier Testu vous remettra les clefs demain matin , et , d'ici là , promesse de ne pas allumer une mèche : j'ai ses deux fils pour otages.
LA DUCHESSE , has .
Bénédictions du ciel î vous êtes notre bon ange , mon cher monsieur Bussy.
l'ambassadeur , has à Catherine.
Qu'est-ce qu'ils disent donc de la Bastille ? entendez-vous ?
CATHERINE
Je n'y comprends rien , monsieur Tambas-
sadeur. {Ju duc qui se rapproche d'elle.) Vous me disiez donc que , quant au testament... cmsE , d'un air distrait.
Moi, madame... qu'est-ce que ]e vous disais... ?
CATHERINE
La Bastille vous donnerait-elle des distractions , monsieur le duc ?
GtriSE.
La Bastille , madame , comment... ?
CATHERINE
N'en parlons plus. Ne vouliez-vous pas dire que le testament devait être approuvé par le parlement ?
GTJISE.
Oui , madame , c'est cela ; le parlement et les États-généraux.
CATHERINE
Et les États-généraux ? mais il n'en était pas question hier.
GITISE.
Madame, j'ai réfléchi...
CATHERINE
N'importe , je me charge de persuader le
48o LES BARRICADES.
Roi. De ce moment , monseigneur , je vous salue héritier présomptif! Bon Dieu ! que je serai contente de vous voir délivrer mon pauvre fils !
crisE , à part.
Pas de nouvelles , morbleu ! il se fait tard. Cette femme m'ennuie. {Haut.) Madame , je crains bien que tout mon crédit ne puisse...
CATHERINE
Comment ?
GUISE
Le Roi court un grand danger.
CATHERINE
Miséricorde ! vous m'effrayez
GCISE.
Les catholiques ont tant de haine contre lui !
CATHERINE
Mon Dieu! que vont-ils lui faire.... ?
GUISE
En tout cas , je vous réponds de ses jours.
De ses jours — ?
LES BARRICADES. 48i
GUISE
Oui , madame.
CATHERINE
Mais... sa couronne. . ?
GUISE
Madame , je vous le répète , les catholiques veulent bien du mal au Roi.
CATHERINE
Je ne vous comprends pas...
GUISE
Il serait peut-être prudent à lui de renoncer
CATHERINE
Santa-Maria ! une abdication ! quelle horreur... ! et vous vous jouez de moi à ce point, monsieur le duc j vous feignez d'entrer en accommodement, et vous... Mais d'où viennent ces cris ?
Ou entend une grande rumeur dans la rue Saint- Antoine.
GUISE
Quels cris ?
Vous n'entendez pas ?
GFISE. '
Pardonnez-moi , des cris de joie , ce me semble.
LA. DUCHESSE , has à d'Espignac et à Brissac.
C'est la nouvelle du Louvre qui met nos amis en bonne humeur.
Entre Saint-Paul tout courant.
GLISE
Comment , c'est vous , Saint-Paul ? d'où venez-vous ?
SA.1KT-PAUL
Du Louvre , monseigneur.
GUISE
Eh bien ! quoi !
SAINT-PAUL
Bon débarras.
GUISE
Comment ! qu'avez-vous fait ?
SAINT-PAUL
Rien , mais la place est vide.
Que voulez-vous dire !
SAINT-PAUL
Qu'il est parti , monseigneur.
GriSE.
Parti ? qui ?
SAINT-PAUL
Celui que nous allions chercher.
LA DUCHESSE , à demi-voix.
Le Roi !
GUISE
Mille damnations! je suis mort!
LA DUCHESSE , frappant du pied.
Je l'avais bien dit !
GUISE
Mais êtes-vous sûr , Saint-Paul... ?
SAINT-PAUL
Oh ! je vous en réponds , il n'est pas loin de
Saint-Cloud maintenant.
Silence, GUISE , à Catherine.
Eh bien ! madame , est-ce moi ({ui me jouais
de Votre Majesté ? tandis que vous m'amusez
ici par des belles promesses, le Roi s'en va pour
me perdre.
CATHERINE
En vérité , monsieur le duc , ce départ m'étonne autant que vous. Dieu sait si j'étais dans la confidence !
GUISE
Quitter la ville , et pourquoi ? que craignait-il ?
CATHERINE , (TuTi air jncqueuT.
On lui aura fait peur... Que voulez-vous.,.? Les catholiques ont tant de haine contre lui !
GUISE, brusquement.
Je vous répondais de ses jours.
CATHERINE. '
Sans doute, monseigneur, mais tout le monde n'aime pas à être gardé à vue , et d'ailleurs , cette abdication.. .
Guise, sans répondre a la Reine, s'approche de Saint-Paul, et lui dit quelques mots a voix basse ; Saint-Paul lui repond:
Je vous jure , monseigneur , qu'ils sont tous enchantés...; on crie victoire dans toutes les rues : écoutez plutôt...
Cn entend de grands cris derrière les murs du jardin. GUISE.
Au diable les imbécillcs !
LA DUCHESSE , à (TEspignac, Quelle faute! mon cher d'Espignac , quelle fiiute ! avais-je tort . dites-moi ?
LE PEUPLE , derrière les murs.
Victoire ! vive monseigneur de Guise !
GUISE
Veulent-ils se moquer de moi ? j'enrage ! LA DUCHESSE , à Brissac.
Vous paraissez consterné, monsieur le comte : il y a bien de quoi.
BRISSAC
J'avoue que je ne m'attendais guère.. .
LA DUCHESSE
J'en étais sûre, moi, mais, j'ai beau parler...
Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
Un grand nombre d'hommes du peuple morde sur la crête des murs, battant des mains , agitant leurs chapeaux et leurs ceintures , et criint de toutes leurs forces.
Vive notre sauveur . vive monseigneur de
Guise !
GUISE , bas.
Vous tairez-vous , canaille stupide !
UN BOUCHER , à cheuul sur le mur.
Le porc a quitté sa bauge ! Vive Dieu et monseigneur T
GUISE , frappant du pied Je ny tiens plus. — D'Espignac , il faut écrire sur-le-champ à tous les gouverneurs de villes et des provinces. Vous , Brissac , faites fermer les portes , triplez les patrouilles . mettez la ville en état de siège , mon ami.
Les cris continuent.
Où sera- 1- il allé ? s'il rejoignait d'Épernon? s'il s'unissait au Béarnais ? morbleu... !
Les cris continuent.
Nous voilà de la besogne par dessus la tête ! et quand je pense qu'un peu plus de diligence...
Les cris redoublent.
Les misérables ! ils me feront perdre la tète. Allons , rentrons , venez , ma sœur ; ( à d'Espignac et à Brissac ) et vous aussi , messieurs.
LA DUCHESSE - à d'Espignac.
On me croira . j espère , une autre fois !
Le duc , la duchesse et d'Espignac rentrent dans le vestibule-
CATHERINE , àVambossodeur.
Monsieur l'ambassadeur . le Roi ma remis
tous ses pouvoirs : je suis chargée du gouvernement de la ville en son absence. l'ambassadeur.
Ainsi , madame , vous saviez donc...
CATHERINE
C'est à moi que vous aurez la bonté d'adresser les communications de ^otre cour. Je me rends à mon hôtel , m'y suivez-vous ?
l'ambassadeur,
A vos ordres , madame.
Catherine et l'ambassadeur sortent.
sAi>T-PAUL , à Bussy.
Tête-Dieu ! mon compère, je n'y comprends
goutte a leur maudite politique ! Je croyais lui
annoncer une bonne nouvelle , et il me reçoit
comme un chien galeux.
BUSST.
Bah ! le duc sera content ce soir. Il est un peu étourdi par ce départ ; c'est Taffaire du premier moment. Il s'est trompé dans ses calculs , mais après tout il a réussi. Le gâteau n'en sera pas moins pour nous , mon
capitaine.
* Ils sortent.
GUGLiELMO , à Duvila.
Or ça , illustrissime écuyer , parle-moi avec franchise : quel est à ton sens le plus fou en tout ceci , du Valois ou du Guisard ?
DATILA.
Le Valois, sur ma parole , caria prime reste au Guisard.
CrCLIELMO.
Eh bien ! moi , poverino , c'est au Guisard que je passe mes grelots , car il a été fou deux fois, et le Valois une seule. Le Valois devait avoir le cœur de fermer la souricière quand le Guisard est venu s'y prendre. Il ne l'a pas fait, voilà sa seule folie. Tandis que le Guisard, jele tiens fou pour s être mis dans la souricière, et doublement fou pour ne l'avoir pas fermée' à temps quand le Valois s'y est trouvé pris à son tour.
DAVILA
Soit , mais dis-moi , mon maître , comment crois-tu que finira cet imbroglio.
GUGLIELMO
Tu ne le devines pas déjà ?
DAVILA
Non....
GrCLIELMO.
Eh bien ! je te le conterai ce soir sur la terrasse en prenant les sorbetti avec nos petites camerières.
Ils sortent et aident la Reine a monter dans sa chaise. Le peuple descend des murs, les cris cessent peu -a-peu.
Vitet, Ludovic.
/j,76 Les barricades
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