‹ Les barricades, scènes historiques, mai 1588Chapitre 60 sur 61 · SCÈNE XV · texte numérisé non relu

SCÈNE XV

Vendredi i3 mai , 8 heures du matin.

La chambre à coucher du Roi.

Dans le fond de la chambre , une porte conduisant à la salle du conseil. Les meubles et le lit sont encore eu de'sordre.

Le Roi à genoux sur son prie-dieu; devant un gj-and crucifix d'ivoire et deuxpelites madonnes de chaque côté.

LE ROI

O mon bon Dieu !

Quelques cris se font entendre dans la cour.- Le

Roi se lève, regarde à la croisée, puis revient se

mettre h genoux.

Ce n'est rien... Je crois toujours qu'ils vont forcer les postes... O mon bon Dieu! si vous n'avez pitié de moi , ils me tueront... {H fait le signe de la croix.) C'est bien afireux, la mort ! bonne mère de Dieu ! — Mais non , ils

ne me tueront pas : ils n'oseront pas dans ce pays-ci... Pauvre reine Marie! ils ont pourtant trouvé un bourreau pour la tuer ! {Il se lève et se promène à pas lents.) Je vois bien leur dessein, ils veulent me faire moine; moine... on dit que c'est humiliant. Ah! mon Dieu, il me semble que je passerais aussi bien ma vie au couvent qu'ici. {Il s'arrête.) Oui, mais prenons garde; une fois dans la trappe je n'en sortirai plus ! ouais ! les coquins me feraient mourir à petit feu ! ah ! morbleu , nous verrons si je serai moine. {Il regarde Thorloge.) Huit heures, —les chevaux doivent

être prêts — il faut partir.

Entrent d'Elbenne et Ornano.

Vous voilà , mes amis , eh bien ! où en sont nos affaires ?

Sire, je viens de commander vingt chevaux pour escorter Votre Majesté; vous devez partir sur-le-champ.

LE ROI

Comment ? Pourquoi sur-le-champ ?

d'elbenne.

Nos enragés coquins viennent de sortir par la porte Saint-Denis.

Eh bien!

ORNAKO.

Ils sont plus de quatre mille.

LE ROI

Mais (ju'est-ce qu'ils veulent ?

ORNAKO.

Prendre le Louvre par derrière.

LE ROI

Mon Louvre ? Que dites-vous la?

d'elbekke.

Dans une heure ils seront aux Tuileries.

LE ROI

Miséricorde ! ils y sont peut-être déjà. — {Elevant la voix.) Messieurs, dites votre mea culpa , c'est vous qui m'avez conduit à ma perte. Que ne me laissiez-vous partir cette nuit ! Par la mort-Dieu ! c'est une infâme trahison.

ORNAKO.

Sire, faites diligence et rien n'est perdu.

LE ROI

Pour Dieu ! ne vous imaginez pas que je

vais m'aller jeter comme un étourneau dans leurs filets.

ORKAKO. ,

Sire, votre route est libre.

LE ROI

Non , non , je ne pars plus. C'est hier qu' il fallait partir , aujourd'hui je dois rester.

ORNAKO.

Qu'y gagnerez-vous ?

LE ROI

De ne pas tomber dans leurs mains.

Mais le Louvre ne peut tenir plus de huit jours. — Ils vous prendront par famine.

LE ROI

Huit jours ! c'est quelque chose. . .

d'elbenne

Sire , nous en supplions Votre Majesté , ne

renoncez pas à votre dernière voie de salut.

LE ROI , s' asseyant dans son fauteuil.

Non , messieurs , non... je suis trop mal à

l'aise pour monter à cheval : une heure de

çalop me tuerait.

Entre du Halde sortavt de la salle du conxeîl. DU HALDE.

Sire , messieurs les conseillers sont assemblés et attendent Votre Majesté.

LE ROI , se lei^ant.

An diable le conseil et les conseillers ! — J'ai bien besoin de leurs bavardages.

DU HALDE

Sire , cest d'après vos ordres qu'ils se sont réunis.

LE ROI

Eh ! qu'importe ? renvoyez-les chacun chez eux... Mais non, non... d'Elbenne , allez leur dire que je suis à ma toilette et qu'ils me verront tout-à-rheure.

D'Elbenne sort.

Alphonse , qui vous a dit qu'ils se portaient sur les Tuileries ?

ORNANO

La nouvelle en arrive de l'hôtel de Soissons. •

LE ROI

Peste !

ORKAKO.

La Reine vous conseillait de partir à toute bride.

Vraiment?

ORSfAKO

Elle se disposait à aller chez monsieur de Guise pour l'amuser par de beaux discours et vous donner le temps d'échapper.

LE ROI , frappant du pied.

Il n'en est déjà plus temps. Mille damnations! vous m'avez mis dans une belle passe.

Entre Grillon.

ORNAKO.

Eh bien ! Grillon . qu'avez-vous vu ? où peu vent-ils être maintenant ?

GRILLON, brusquement.

A la porte Montmartre.

ORNAÎSO.

Bon , ils en ont encore au moins pour uuc demi-heure , n'est-ce pas?

GRILLON

D^me ! je crois qu'oui ...

46o LES BARRICADES.

ORNAWO.

Sire, vous avez tout le temps...

CRILLOW,

Mille tonnerres ! Sa Majesté n'a qu'à parler ! moi et mes chevaux nous leur aurons bientôt marché sur le ventre.

LE ROI , d'un air distrait. Non , non , mon cher CriUon , ce n'est pas là ce dont il s'agit.

CRILLON

Morbleu ! il s'agit de les empêcher d'entrer aux Tuileries. ,

LE ROI

Non, mon ami , non...

GRILLON

Comment, non? mais je vous réponds que si une fois ils y établissent leurs chiennes de barricades le diable ne les en débusquerait pas : commandez , Sire.

LE ROI

Non , non , pas pour le moment j mon cama-

rade... A la porte Montmartre , dis-tu...? encore une demi^ieure... duHalde, faitesavan-

cer mes chevaux , ils doivent être bridés.

Du Hald&sort.

CRILLON

Ainsi, Votre Majesté va se mettre à notre tête. Vive Dieu ! bonne nouvelle.

LE ÏIOI.

Mon bon ami . c'est à Saint-Cloud que je veux aller.

GRILLON

ASaint-Clcud?

LE ROI , à Omano.

Alphonse , vous partirerez avec moi.

GRILLON

Comment, partir?

LE ROI

Laisse faire , Grillon , tu viendras nous rejoindre tantôt.

GRILLON

Vous rejoindre... ?

ORKANO.

Mon cher Grillon , c'est le salut du Roi.

46a LES BARRICADES.

CRILLOK.

Comment, et vous aussi, colonel...? Ventrebleu ! jétouffe. Ces damnés de Guisards vontils se moquer de nous ! vous leur abandonnez votre Paris.

Rentre du H aide.

DU HALDE

Sire , les chevaux sont prêts • la porte Neuve est ouverte : on vous attend.

LE ROI

Allons , presto , presto , mes amis ; mon équipage de campagne.... mes éperons, du Halde !

Rentre d'Elbenne. ORNANo , à d'Elbenne.

Sa Majesté s'est décidée , mon cher abbé.

d'elbekke.

Dieu soit loué !

LE ROI . à d'Elbenne.

Crillon me répond d'une demi-heure et j'en profite

ORNAWO.

Prenons garde que ces messieurs n'entendent ce qui se passe ici.

d'elbenne Je vais baisser la tapisserie pour amortir le

biuit .

// baisse la tapisserie suspendue devant la porte du conseil.

LE ROI , boutonnant son pourpoint.

Ah çà ! Grillon , convenons de nos faits... je vais à SaintCloud et de là à Chartres. . . tu viendras m'y trouver avec tous tes chevaux, le plus

tôt que tu pourras.

Grillon ne répond rien.

M'entends-tu , Crillon ?

CRILLOW.

Oui , Sire , oui , j'entends.

LE ROI , bouclant son ceinturon.

Tu n'as pas l'air de bonne humeur , mon enfant ?

GRILLON , à demi-voix .

Pas trop . non , pas trop.

LE ROI

Il faut t'égayer, mon garçon. — Allons, du Halde, mes éperons... {à Crillon.) Ce n'est pas une fuite, je te jure, c'est une ruse, tu verras., une ruse de guerre.

DU MALDE , mettant les éperons au Roi. Ah ! qu'est-ce que je fais? je me suis trompé de pied.

LE ROI

Qu'importe , c'est à merveille.... je ne vais pas voir ma maîtresse.

DU HALDE

Sire , voici votre fouet.

LE BOI

Bon. Ouvrez ce petit tiroir , là à gauche , et donnez-moi ce qu'il y a dedans.

DU HALDE

Le portrait de monsieur le...

LE ROT

Oui. . . {il le met à son cou. ) Ah ! mon Dieu ! et ma petite dame de Bon -Secours, j'allais l'oublier ! elle est... prenez-la dans cette cassette.

DU HALDE

La voici.

LE ROI

Bon. Attachez-la à mon chapelet, Mais je n'ai pas mes flacons... mes flacons, du Halde , dépêchez-vous.

DU HALDE

Les voici , et vos gants de buffle , Sire.

LE ROI

Donnez. Ouf! que j'ai chaud... ! {à Crillon.) Et tu me réponds que je pourrai passer , Crillon ?

GRILLON , regardant Vhorloge.

Vous avez encore un bon quart-d'heure.

LE ROI

Tête-Dieu ! ce n'est pas trop.

ORNANO

Sire , j'entends les chevaux , descendons.

LE ROI

Ah ça! mes amis, je vous charge de faire mes adieux à messieurs les Parisiens. Ditesleur bien que si jamais ils me revoient dans leur maudite ville , je n'y serai rentré que par la brèche 5 et surtout qu'ils tiennent leurs têtes à deux mains , car j'aurai bonne envie d'en décharger leurs épaules.

d'elbenne.

Sire , vos chevaux. . .

Partons, partons... Crillon, c'est bien en-

tendu. . . le chemin de Chartres. . . et vous aussi , du Halde. Allez , mes amis , n'ayez pas peur . nous nous vengerons : nous leur enverrons de nos nouvelles. Adieu ! adieu.

DELBENNE.

Dans quelques heures nous serons auprès

de Votre Majesté. Dieu vous accompagne ,

Sire.

Le Roi sort a^>ec Ornano.

CRILLOM.

Mille tonnerres ! voilà qui est beau pour un Roi !

d'elberke.

Croyez-moi , Crillon , c'était le parti le plus sage.

CRILLOX.

Il ne s'agissait pas de sagesse , monsieur l'abbé j il fallait tomber à grands coups de dague sur tous ces coquins de moines et d'écoliers.

On entend le bruit des chei>aux.

d'elbe>>"e.

Ah ! les voilà partis , Dieu merci.

Entre Filleroi, sortant de la s aile du conseil.

VILLEROI

Eh bien ! monsieur d'Elbenne , Sa Majesté ne veut donc pas ouvrir le conseil?.. Mais où est le Roi, s'il vous plaît?

d'elbenne.

Regardez à cette fenêtre...

VILLEROI

Quoi! la-bas, au grand galop..! Sa Majesté quitter la ville sans prendre avis, sans en avertir personne , sans dire où elle va ! d'elbekke.

Le rendez-vous est à Chartres, monsieur.

VILLEROI

A Chartres? et vous irez , monsieur Tabbé?

d'elbenne.

Je vais faire mes paquets pour m'y rendre sur-le-champ. Serviteur, monsieur de Villeroi.

VILLEROI

Serviteur, monsieur.

D'Elbenne sort.

Voilà qui est inouï.

nilequier , d'O , le chancelier , et tous les autres conseillers sortent de la chambre du conseil.

Eh bien! ViUeroi, qu'est-ce qu'on nous apprend ! le Roi parti , est-ce possible ?

VILLEROI

Regardez plutôt là-bas , le long de l'eau....

DO , au chancelier .

A dire vrai, je crois qu'il n'a pas mal fait.

LE CHANCELIER

Il devait au moins nous avertir. — Il est de ces égards... moi chancelier, me laisser sans ordres ! enfin, où voulez-vous que je porte les sceaux ?

DU HALDE

Messieurs , le Roi vous attend à Chartres.

LE CHANCELIER

Allons , soit...

D'O lui dit quelques mots à l'oreille , et ils sortent en se donnant le bras ; tous les conseillers se retirent peu-à-peu .- restent Jlllequier et ViUeroi. VILLEROI.

Eh bien.' monsieur le comte, que faut-il faire? irez-vous rejoindre le Roi?

VILLEQUIER

Mais nous verrons cela ce soir, monsieur de ViUeroi.

Ils sortent.

DU HALDE

Allons , Grillon , ne restons pas là plantés comme deux statues : viens-t'en brider nos chevaux.

CRILLON

Mille tonnerres ! quelle poule mouillée ! je crèverais de honte si j'étais à sa place.

DTJ HALDE.

Que veux-tu, mon pauvre Grillon, il faut le prendre comme il est : son métier est de servir la messe aux feuillantins.

GRILLON

Ils ont raison les autres de dir;^ qu'il faut en faire un capucin — Mieux vaut le Béarnais , ventre-bleu ! on ne recule pas toujours avec celui-là ! Je crois vraiment qu'un petit tour en Saintonge me ferait du bien à la santé,

DU HALDE

Pour moi, je ne me soucierais guère d'aller m'encanailler avec ces chiens d'hérétiques.

GRILLON

Bah! les hérétiques quand ils se battent bien , sont des hommes comme les autres.

Vois-tu , du Halde , je ne tiens pas plus qu'il ne faut à la messe , et sur ma parole...

DU HALDE

Allons , allons , à cheval.

GRILLON

Eh bien ! oui , à cheval. — Mais corbleu ! il faut que je me batte. Que ces petits basochiens s'avisent de nous refuser le passage , je vais vous les étriller tout mon saoul.

Ils sortent.

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