MADAME DE BROSSE
M. d'Ornano , me semble.
LA DUCHESSE
Beau couple de larrons ! ( elle relèpe peu-àpeu la tapisserie et ouvre la fenêtre avec précaution). Allons , trotte , bon frère capucin , trotte ferme , tes chers hiéronimites de Vin-
cennes t'attendent pour te chanter leur sainte messe , et nous aussi nous t'attendons pour te donner tes vêpres . Le pauvre imbécille ! il va, je suis sûre , baiser plus de cinquante reliques et se faire emplàtrer d'huile depuis la nuque jusqu'aux talons , mais tout cela ne lui fera pas deviner ce qu'on lui prépare à son retour. — Allons , ne perdons pas le temps ; il est précieux, car une messe est bientôt dite. — Si ces messieurs tiennent parole , ils vont être ici tout-à-l'heure. — Ecoutez-moi donc, mesdames mes aides-de-camp : toi Henriette , descends , et fais transporter sur la route , là , vois-tu , à deux pas de la maison , toutes ces bourrées et tous ces vieux fagots entassés sous le hangard ; il faut en faire une petite muraille derrière laquelle nos gens pourront se tenir cachés ; tu comprends ? Vous, madame de Brosse , faites sortir de la cave le baril de poudre que monsieur de Brissac y a fait transporter dimanche passé ; surtout prenez bien garde . n'allez pas nous faire sauter.
Mademoiselle Henriette et madame de Brosse sortent.
Entrent Brissac et MaynevUle. La duchesse allant
au-devant d'eux :
Soyez les bienvenus , messieurs . vous êtes les premiers au rendez-vous.
BRISSAC
Les premiers , madame la duchesse ? notre homme n'est donc pas passé?
liA. DUCHESSE.
Pardonnez-moi : à ce compte , vous n'êtes cpae les seconds : il est passé , mon cher Brissac.
A merveille ! et sa suite?
LA DL'CHESSî:.
Modeste comme celle d'un vrai pèlerin.
BRISSAC
Comment, pas un de ses coupe-jarrets ?
LA DUCHESSE
Pas un : je vous l'avais bien dit. Mais vous, qu'avez-vous amené ?
BRISSAC
Trois lansquenets et six hallebardiers du
régiment de Vaudemont , vieux routiers , bonnes lames.
LA DUCHESSE
Nous en ferons notre corps de bataille , car pour nos moines , iln'y faut guère compter.
BRISSAC
Pourquoi donc? ces petits jacobins font le coup de feu mieux que des reistres.
MATKEviLLE , montrant la table servie.
Voilà d'ailleurs de quoi leur donner du cœur.
BBISSAC.
Peste ! quelle prévoyance , madame la duchesse !
LA DUCHESSE
Je pense à tout , mon cher comte : voyez donc par ici ( elle lui montre les bourrées que Ton entasse en dehors ). Voilà l'édifice qui s'élève. A propos , par où sont entrés vos soldats ?
BRISSAC
Par le guichet du jardin : ne craignez rien, personne ne les a vus.
LA DUCHESSE
Très bien. En vérité, je ne me sens pas d'aise : avouez que j'ai eu là une admirable idée.
BRISSAC
Une idée de fée, madame.
DE VINCENJSES. 95
LA DUCHESSE
Il y a si long-temps qu'il nous fait courir après lui ! et le voilà qui dans une heure va venii' se prendre lui-même à notre glu ! Ce qui me ravit l'âme surtout, c'est de penser à l'étonnement de notre cher duc, quand il apprendi'a que sa grande affaire s'est terminée aussi lestement et sans lui : peut-être bouderat-il un instant ; mais , croyez-moi , il ne tardera pas à se dérider , et comme il rira ! Je donnerais tout ce que je dois gagner à la prime cette semaine pour être à Soissons quand le pauvre diable y débarquera 5 car vous savez que nous l'expédions à Soissons ?
Je sais seulement que nous allons le happer» mais vous ne m'avez pas dit. . .
LA DUCHESSE
Je vous conterai tout cela quand nous serons
tous réunis
La porte s'ouvre; entre Bussy-le-Clerc.
Voici déjà du renfort...
BUSST.
Je vous baise les mains , madame la duchesse.
LA DrCHESSE,
Bonjour, maître Bussy. Seriez-voas seul?
BrSST.
Non pas , madame la duchesse j le père Crucé , lami Roland et le petit Brigardin sont avec moi , mais nous venons chacun de notre côté , il faut marcher à pas de loup 5 je vous ai conduit aussi trois de mes clercs.
BRISSAC
Vous n'amenez pas La Chapelle-Marteau ?
BUSST.
Non, je ne lui en ai même pas parlé; ce n'est pas qu'il faille s'en défier, mais on naurait eu qu'à le faire jaser chez monsieur l'ambassadeur : ces rusés d'Epagnols tirent de lui tout ce qu'ils veulent, surtout quand il a. comme à l'ordinaire , un peu trop de vin dans la tête.
BRISSAC
Et votre ami Poulain . le verrons-nous ?
BUSST.
Il devait venir avec moi , mais son prévôt Wt
fait appeler ce matin. Au reste, peu importe, c'est un earcon discret. ^
BRISSAC
J'espère bien que madame la duchesse n'aura rien laissé soupçonner à ce gros hypocrite de Villequier?
LA DUCHESSE
Seigneur Dieu ! je m'en serais bien gardée.
BRISSAC
Ni même à ce grand niais de La Guiche ?
liA DUCHESSE.
Personne , ni du Lou^tc , ni de l'ambassade, n'a eu un mot de ma bouche depuis deux jours.
BRISSAC
Et les armes , madame la duchesse?
LA DUCHESSE
Elles sont là dans cette armoire. Tout est prêt , soyez tranquille ; il faut seulement que nos gens arrivent.
1 Me. Bussy, tout procureur qu'il est , ne s'aperçoit pas que son ami Poalain lui a fait un conte, et qu'en ce moment il est probablement au Louvre , parlant à l'oreille de M. l'abbe' d'Elbeune , ou de tel autre bon politique.
BUSST.
En voici toujours quelques-uns.
Entrent Crucé ^ Roland et Brigard. Après auoir salué la duchesse, Brigard et Roland se mettent à causer avec Bussy ; la duchesse et M ayneville s'approchent de la fenêtre ; Brissac va au'devant de Crucé en lui tendant la main,
BRISSAC
Eh bien ! père Crucé , êtes-vous en bonne
disposition?
CRUCÉ
Sang de Dieu ! je n'irai pas de main morte. Pas de quartier , morbleu ! tant qu'il y en aura , je les tue.
BRISSAC
Oh ! nous n'userons pas grand'poudre ; ils ne sont pas beaucoup.
CETTCÉ.
Comment , pas beaucoup ? rien que dans ma rue , j'en connais plus de vingt nichées. Jésus-Maria ! nous avons encore de quoi faire un bon abatis , je vous en réponds. Savezvous que voilà seize ans , au vingt-quatrième d'août prochain , qu'on ne les a travaillés un peu solidement ? Ils croissent comme mau-
vaise graine ; et puis il ne faut pas oublier tous ces chiens de politiques que Satan nous a envoyés depuis ce temps-là. Ils ne valent pas mieux que les autres , n est-ce pas, monsieur de Brissac ?
BRISSAC
Assurément , père Crucé , mais il ne s'agit pas deux pour le moment ; Bussy a dû vous dire ce que nous venions faire ici.
CRUCÉ
Ah ! oui , une petite partie à'' affût ; mais ce n'est rien cela , dès ce soir il faut commencer la grande battue. Tête- Dieu ! ça ne sera jamais si beau qu'il y a seize ans ! comme nous les faisions pirouetter ! Comme je vous les arquebusais ! Vous étiez trop jeune alors , monsieur de Brissac , c'est dommage , vous auriez eu du plaisir.
BRISSAC
Certainement.... mais voyez - vous , père Crucé...
LA DUCHESSE , s^approchajit de Brissac.
Nos abbés n'arrivent pas , mon cher comte, nous ne pouvons pourtant pas les attendre j
monsieur de Mayneville m'assuz'e que le Valois compte retourner diner à son Louvre , nous n'avons donc pas trop de temps devant nous. En deux mots, voici mon plan : vous arrêtez sa voiture , tout ce qui résiste est mort , cela va sans dire • surtout vous prendrez garde que personne ne s'échappe ; un de vous saisit les rênes et le fouet du cocher , un autre prend la place du piqueur, vous faites faire volte-face à la voiture, et voilà mon ami le pénitent sur la route de Soissons. Vous trouverez des relais au Bourget , à Dammartin , et tout le long de la route : un peu de diligence , et vous arriverez ce soir avant le coucher du duc. Nous , pendant ce temps , nous faisons courir le bruit que les huguenots viennent d'enlever le Roi , et qu'ils l'emmènent pour l'égorger; la garde bourgeoise prendra les armes, les portes de la ville seront fermées ; nous nous assurerons du Louvre et de rhôtel de la vieille reine , puis , sur ces entrefaites , notre cher duc arrivera ; et je m'en rapporte à lui pour terminer les affaires.
BRISSAC
Admirable ! Mais ne craignez-vous pas les
DE VIXCENNES. loi
quatre mille Suisses logés au faubourg Saint- Denis ?
LA DUCHESSE
Laissez faire , nous viendrons à bout des Suisses.
CRUCÉ
Parbleu ! nous les tuerons comme tout le reste. Ah ! il fera chaud ce soir à la Cité ! Jésus-Maria ! mon compère Lariolle , et mon voisin Brébœuf . vous aurez de mes nouvelles !
BCSST.
Diable ! le père Crucé va vite en besogne : qui dirait qu'il vous a des cheveux blancs !
CRCCÉ.
C'est que je suis du bon temps , moi. Vous êtes un charmant garçon . maître Bussy j mais il y a deux ou trois gouttes de sang politique dans vos veines : moi , c'est pur sang ligueur, Morbleu ! vive la Sainte-Union !
Entre le prieur des Jacobins.
Oui , bien dit , vive la Sainte-Union !
LA DUCHESSE
Dieu soit béni , mon père , vous voilà donc enfin ! Et vos novices ?
Les voici , madame la duchesse.
Entrent frère Ignace Bossut, frère Nicolas Lamelle . frère Testa, frère Jacques Clément et frère Eustache. La course est bonne , et Toffice était un peu long ce matin ; sans quoi , nous serions au poste depuis long-temps. Tout va-t-il à vos souhaits , madame la duchesse ?
LA DUCHESSE
Maintenant que vous voilà , rien ne nous manque , mon père. — Monsieur de Mayneville , veuillez vous mettre à la fenêtre , et regardez bien si vous ne voyez rien venir. LE PRIEUR , à la duchesse.
Je vous ai amené mon neveu Eustache que vous connaissez ; il est plein de zèle. A propos, voici ce novice dont je vous ai souvent parlé . frère Clément , celui dont mon oncle le grand vicaire m'a fait cadeau.
LA DUCHESSE
Ah ! je me souviens. Lequel est-ce ?
Ce brun , maigre , à gauche j charmant enfant ! nous en ferons quelque chose. Il a parfois
DE VINCENNES. io3
des visions que vous auriez plaisir à lui entendre raconter.
LA DUCHESSE
Des visions , vraiment ?
LE PRIErR.
Oh ! c'est un saint enfant , et avec cela un vigoureux gaillard j vous allez le voir tout-àl'heure manier le mousqueton.
LA. DUCHESSE
Vous me rappelez qu'il est temps.. .. Messieurs , l'heure approche ; prenez vos armes , voici de quoi choisir.
Elle outre une grande armoire remplie de mousquets . d'arquebuses et de hallebardes,
CRUCÉ
Vive Dieu ! quel arsenal ! il faudra faire descendre tout cela en ville, madame la duchesse.
Chacun s'empare d'un mousquet ou d'une arquebuse,
LA nrcHESSE , aux novices.
Allons , mes frères , faites comme ces messieurs.
Elle dépose sur la tuble un paqutt de balles et un
petit baril de poudre.
Les munitions ne vous manqueront pas.
io4 LE RETOUR
Chacun charge son mousquet.
CRr-cÉ , prenant une poignée de balles.
Moi , j'en mets trois , c'est ma coutume j je m'en suis toujours bien trouvé : il y a plus de chances.
LA DrcHESSE , apportant une petite lampe allumée.
Messieurs , voici du feu pour allumer vos mèches.
JACQUES clémekt , OU prieur.^
Bénissez-le , mon père.
LE PRIELR.
Tu as raison , mon enfant.
// prononce quelques paroles h voix basse et fait le signe de la croix,
LA DUCHESSE
Maintenant , chacun à son poste, messieurs : qui est-ce qui descend derrière les bourrées ? cRucÉ , ROLAND ^ frère eustache , les novices.
Moi ! moi ! moi ! nous !
Un moment, je retiens la place pour mes lansquenets.
DE VINCENNES. io5
LA DUCHESSE
Oh ! oui, les lansquenets d'abord ; ensuite.. .
FRÈRE ErSTACHE.
Ensuite les plus jeunes.
BRISSAC
Eh bien, soit, les plus jeunes.
LE PRIEUR, aux novices et à frère Eustache.
C'est vous que cela regarde , mes enfans : ah ! ça , visez juste ; il faut me faire honneur.
BRISSAC
Surtout pas de maladresse, mes jeunes amis. Convenons bien de nos faits : à qui viserezvous ?
FRÈRE EUSTACHE
Au Valois.
BRISSAC
Comment , au Valois ? mais pas du tout. JACQUES CLÉMENT , et les autres nouices. Si, si : au Valois.
BRISSAC
Mais , non , morbleu !
Ils ont raison , ces enfans.
xo6 LE RETOUR
BRISSAC
Madame la duchesse , dites-leur donc
CRtCÉ.
Eh ! oui, corbleu ! au Valois, ça vaut mieux ; il faut en finir.
BRISSAC , vivement.
Vous allez tout perdre : si vous le tuez, tous les plans de monseigneur sont déjoués.
Il n'aurait qu'à s'échapper ....
LA DUCHESSE
Mais , mon père , ne vous ai-je pas dit que nous voulions l'envoyer à Soissons ?
JACQUES CLÉMEKT.
Nous l'enverrons en terre , c'est plus sûr. BRissAC , à demi-voix.
Morbleu ! nous n'en viendrons jamais à bout ! quelles têtes de pierre ! {à la duchesse.) Aussi, madame , qu' avions-nous besoin de toute cette moinerie ?
LA DUCHESSE
Que voulez-vous ? c'est à eux la maison. Elle prend te prieur h part.
DE Virs'CENNES. 107
BRissAc , aux novices.
Mes amis , je vous parle très sérieusement : il suffit d'une seule égratignure sur la personne de ce chien de Valois , pour compromettre le salut de la Sainte-Union.
BUSST.
Une fois que nous le tenons , que craignezvous? Il faut faire durer le plaisir.
Allons , mes enfans , voilà qui me semble juste 5 ce vilain Belzébut n'en doit pas être quitte à si bon marché. INele tuez pas à coups de mousquets , mes enfans.
BIJSST.
Eh bien ! est-ce dit? vous viserez aux laquais , mes frères, {bas à Brissac.) Ne les laissons pas descendre , car ils n'ont pas l'air bien convaincus.
LA DUCHESSE
Et qui montera à cheval ?
BUSST.
Brigardin , je suis sûr.
BRIGARD
Volontiers.
io8 LE RETOUR
LA DrCHESSE.
Eh bien ! mon cher monsieur, allez mettre bottes et éperons ; dépêchez-vous.
MAYNEviLLE , à la fenêtre.
J'aperçois de la poussière là-bas , derrière ces grands arbres.
LA DUCHESSE
C'est la voiture ; attention : voici le moment.
MAYKEViLLE , toujours à la fenêtre.
Holà ! Brissac , voyez, je vous prie , comme elle est épaisse cette poussière, comme elle se prolonge au loin.
Qu'est-ce donc ?
BUSSY
Peut-être un troupeau de bœufs qui reviennent de la foire deSaint-Maur.
BRISSAC
Mais ne vois-je pas briller?....
Briller ? quoi ?
Des cuirasses , ce me semble.
LA DrcHEssE , viveTTient.
Des cuirasses?
Tous s'approchent de la fenêtre.
MATKEVILLE.
Oui , des cuirasses.
BUSSY
Voyons , voyons,
BRISSAC
Ce sont des chevaux.
MATNEVILLE.
Des hommes d'armes.
BRISSAC
La compagnie de Grillon , sur ma parole !
MATNEVILLE.
Oui , vraiment.
Miséricorde !
BRISSAC
Ce chien de Grillon !