‹ Les bas-bleusChapitre 13 sur 42 · M"»* DE GASPARIN · texte numérisé non relu

M"»* DE GASPARIN

après avoir traversé ces paradis qui ne lui paraissent que des ombres et des effacements spirituels, le paradis réel de mon Dieu ne ressemble pas à ceux-là ! J'en connais les bords, et de ces bords émergent tant de clartés ardentes, que mon cœur brûle en moi. Son paradis, je m'y retrouve perfectionnée, sanctifiée, avec mon âme» avec mes affections, avec tous mes souvenirs. Son paradis, oh ! qu'il est plus simple et plus splendide à la fois, plus grand et plus voisin de moi! la vie dans le dé/îmtif^ l'individualité dans l'harmonie! »

Certes, de telles idées n'ont pas la rigueur d'un enseignement. Nous le savons. M"'<^ de Gasparin nous a suffisamment prévenus. Ce ne sont là que des inductions sublimes, des désirs qui s'élèvent de la coupe d'un cœur embrasé; mais qui sait, disait profondément le vieux Gœthe, qui n'était pas toujours profond, si le désir n'est pas le pressentiment du possible? Seulement, intuition dans le vrai ou erreur sans inconvénient, il faut avouer que l'âme qui projette ces idées est d'une énergie de personnalité incomparable! C'est là ce que la Critique est tenue de constater. L'auteur des Horizons célestes, en transbordant la vie de la terre et de la mémoire dans les délices du sein de Dieu, l'auteur des HoHzons célestes nous a donné un livre de la sensibilité humaine et même chrétienne la plus profonde et la plus tendre ; un livre dont tous ceux qui aimèrent voudraient partager l'illusion, s'il y a illusion, et qui leur rapprendra les larmes.

A une époque où les philosophes étouffent la double personnalité de Dieu et de l'homme dans le je ne sais quoi bête de la substance, avoir essayé de montrer que la notion même du paradis, pour n'être pas incompréhensible, était obligée de se construire de la personnalité

de Dieu et de l'homme en présence, sans diminution, ni retranchement de la créature par son créateur, est un mérite certain, mais relatif, tandis que faire une étude animée, haletante, d'une prodigieuse éloquence et pénétration sur l'âme humaine, est dans tous les temps, un mérite absolu. Voilà l'histoire de M'"'^ de Gasparin. A sa manière elle a fait plus sur la question de personnalité divine que beaucoup de philosophes ; que M. Emile Saisset, par exemple. (Voir le !«•• volume des Œuvres des Hommes, Philosophes et Écrivains religieux, P^ série.) Ce n'est pas tout. Une grande moraliste, une des moralistes les plus pathétiques, les plus renseignées de douleurs, est au fond de cette rêveuse chrétienne, qui en nous donnant à son tour sa poésie sur le Ciel , y mêle les réalités saignantes de la vie; amer charme de plus !

Personne n'a mieux fait qu'elle l'histoire ironique et vraie pourtant de la consolation humaine; personne n'a levé une empreinte plus poignante du cœur déchiré par la mort et resté seul dans la vie. M^^^ de Staël, dans son livre d'un sensualisme noir, intitulé de l'Influence des passions sur le bonheur, a aussi un chapitre sur la séparation par lalmort, et M»"*^ de Staël est aussi une grand( âme et une enivrée de ses larmes ; mais comparez ce cruel chapitre aux pages adorables de M™^ de Gasparin^ et vous aurez mesuré la distance qui sépare la femme pieuse de la philosophe, même pour le bien qu'elles font à l'âme avec un livre, toutes les deux!

Tel est réellement le céleste pouvoir de l'auteur des Horizons célestes. Elle fait du bien à l'âme. Elle sait toucher aux cœurs brisés. Elle les brise même parfois, maisi elle les guérit de leurs brisures en leur faisant partageri ses religieuses espérances. Nous l'avons indiqué déjà. La^ donnée du hvre de M'"« de Gasparin est des plus simples. C'est avec la parole de Dieu qui a promis une récompense à ses fidèles, la nécessité d'un paradis qui soit la divinisation des affections où notre cœur se résuma pendant la vie et dont la sensibilité doit être éternelle.

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Voilà le cercle dans lequel, pour ainsi dire, ce cœur qui ne veut pas mourir renferme le Dieu dont elle exige l'immortalité. Cela est presque naïf, mais d'un autre naïf que celui du Fiesole, le peintre de paradis. Ce n'est plus du naïf de moine, mais de femme ; et que le sentiment qui anime tout cela, qui féconde tout cela, a de force ! Comme la plupart des mystiques, — et des mystiques libres qui vagabondent sur le terrain sans assiette de l'examen individuel, — la femme des Horizons célestes peut aberrer ou aller trop loindans la lettre même de son ouvrage, mais elle doit être pardonnes pour la pureté de ses motifs et la beauté de ses alfections. On n'est pas accoutumé à entendre de tels accents dans l'Eglise dont elle est la fille.

Et même ailleurs, — rendons-lui cette justice, puisqu'elle n'est pas avec nous, et précisément parce qu'elle n'est pas avec nous,— on a rarement aimé Dieu mieux qu'elle. Il y a un rayon égaré de Tûme de sainte Thérèse dans cette protestante que la personnalité divine de Notre Seigneur Jésus-Christ transporte, mais c'est une sainte Thérèse comme le protestantisme peut en faire des plus grandes âmes qui naissent dans son sein. C'est une sainte Thérèse restée dans la famille, répandant à pleins bords sur ses parents, ses enfants, ses amis, ce cœur si généreusement intraitable, qui ne veut rien sacrifier de ses affections ; mais ce n'est pas l'héroïque vierge d'Avila, avec la circoncision austère de son cœur par amour de PEpoux Unique et ses trente monastères derrière elle ! La beauté humaine cède ici devant la beauté surnaturelle, et on a jugé par le contraste entre une religion qui produit des Saintes comme sainte Thérèse et celle qui ne fait d'une âme, naturellement propre .à tout ce qu'il y a de plus grand, rien de plus peut-être que la femme la plus méritante du protestantisme contemporain, et certainement le cœur le plus vaillant qui y ait jamais palpité!

Je l'ai déjà dit une première fois, à propos des Horizons prochains, la femme qui écrivait ces choses où l'amour de Dieu s'élevait déjà à une passion inconnue à tant d'âmes qui croient l'aimer pourtant, appartient de toute éternité, à nous autres catholiques, qui avons la vraie religion de l'amour ! Mais, je le dis bien plus haut après la lecture de ces Horizons célestes où l'amour déborde et submerge tout, la femme, la religieuse femme qui a écrit ceci, qu'a-t-elle qui la sépare de nous ? Gomme nous, elle adore Jésus-Christ; comme nous, elle croit à la prière, à la toute-puissante efficacité de la prière, et à la rédemption du péché par le sacrifice.

Quand elle est /e p/w5 protestante, dans ce livre qu'elle publie aujourd'hui, elle prend la lettre des Écritures et l'invoque et la cite avec une simplicité d'enfant, au lieu de la torturer pour y chercher l'esprit qui n'y est pas, comme tant de protestants dans leurs gloses orgueilleuses. Il n'y a donc plus qu'un rien qui la sépare de

nous, mais ce rien restera-t-il donc tout pour elle ?

Elle qui sait aimer Jésus-Christ, ne sera-t-elle pas tentée par ce qui doit ravir les âmes comme la sienne, qui comprend tous les plus violents miracles de l'amour? Ne sera-t-elle pas tentée par cette grande et mystérieuse possession du corps et du sang de Notre-Seigneur par le moi, et, pour parler comme elle, le moi tout entier! . . . . Elle qui a voulu nous donner une idée du paradis qu'elle rêve, au lieu de nous en écrire un livre et un à peu près comme aujourd'hui, n'en fera-t-elle pas un jour descendre, avec l'hostie sainte, le sentiment complet dans son cœur ?

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