‹ Les bas-bleusChapitre 14 sur 42 · M^'^ EDGAR QUINET · texte numérisé non relu

M^'^ EDGAR QUINET

Je m'étais bien promis de ne pas toucher encore à ce sujet....

Je ne le trouvais pas assez froidi^ — ni moi non plus — pour y toucher ; — pour juger impartialement cette époque de malheur et de honte que nous avons là traversée... Ce n'est pas quand nous sommes à moitié pris encore, sans être des Titans, sous la montagne qui nous a écrasés, qu'on peut porter un jugement historique sur des événements et des hommes contre lesquels on doit avoir des ressentiments implacables : les ressentiments du mal qu'ils nous ont fait et des humiliations que nous leur devons ! Pour cela il faudrait que le cœur fût devenu du bronze, comme la plume dé l'Iflstoire, qui, dit-on, est de ce métal. Il n'a pas porté bonheur à Tacite lui-même d'avoir exprimé son immortel mépris sur les hommes et les choses dont il fut le contemporain. N'at-on pas dit de lui qu'il était un exagérateur, — un journaliste, — un libellifite, une espèce de Juvénalen prose? N'a-t-on pas dit qu'il avait calomnié Tibère?... -Et tel sera toujours le sort de tout homme qui osera écrire l'histoire de son temps, quand les faits, qui la font.

Paris y — Journal du Siège. — Chez Dentu.

saignent et brûlent encore. Or, si la justesse du mépris de Tacite, après dix-huit cents ans, a été suspectée, que serait-ce donc s'il s'agissait d'un mépris, supérieur au sien peut-être, pour des hommes vivants qui n'ont donné leur démission de rien, et dont nous coudoyons les fautes et les crimes, les lâchetés et les trahisons?

C'était là ce que je m'étais dit. J'avais résolu de ne pas traiter un sujet qui ne peut rapporter que de la douleur à qui le traite et sur lequel les opinions combattent et l'esprit de parti se déchire. Sur ce point, je n'ai point changé, et j'en préviens. Le siège de Paris, ce n'est donc pas moi qui vais en parler ici, c'est M°^^ Quinet. Moi, je ne veux parler que de M""^ Quinet. Je ne veux parler que du livre de M"^^ Quinet et des impressions de M«ie Quinet et de l'éclosion subite et tardive de M'"^ Quinet dans la vie politique et littéraire, car je ne sache pas qu'elle ait jamais écrit, avant le siège de Paris. Il n'a fallu rien moins que le siège de Paris pour faire partir ce baril de poudre patriotique et de phrases sur lequel Edgar Quinet fumait, comme Jean-Bart, sa pipe tranquillement, depuis trente ans, sans l'allumer. Les basbleus sont de mon ressort, et ici je ne suis qu'un critique littéraire. Or voici un bas-bleu de plus ! Un de plus dans le torrent, ce n'est en soi chose ni bien importante, ni bien nouvelle, mais celui-ci n'est pas le premier venu. Il a quelque ragoût. Il ne ressemble pas à tous les autres, et même il est marqué d'un caractère si particulier, ~ si peu ordinaire aux bas-bleus, — que le lecteur et moi, — malgré la tristesse du sujet qu'elle traite, — nous aurons peut-être de l'agrément à nous entretenir aujourd'hui de Mme Quinet.

C'est en effet un bas-bleu d'une espèce étrange ! C'esi un bas-bleu. . . conjugal! D'ordinaire les bas-bleus sont peu conjugaux... du moins dans le mariage. Ils con-

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juguent ailleurs. Tendant à l'émancipation universelle de leurs personnes ; de libre conduite comme de libre pensée, hardis comme des enfants qui jouent à l'homme, ils ont, ces aimables bas-bleus, en général, l'esprit fortement célibataire et les mœurs légèrement mormones. Mais tel n'est point le cas de M'"^ Quinet, la Raucis de M. Philémon-Quinet, et qui, depuis des années, l'adore et l'admire, ce que je trouverais très-bien, de moralité édifiante et de difficulté vaincue, si elle ne voulait pas nous le faire admirer, h nous qui n'avons l'honneur ni le bonheur d'être la femme de M. Quinet et de partager son nom et sa gloire! A tout bout de champ de ce livre, intitulé : Paris, — journal du siège — et qu'il faudrait intituler : Quinet, et ses exploits pendant le siège — elle ne nous parle que de M. Quinet, le grand patriote, le grand exilé et le grand revenu ; le grand homme et le grand mari dont elle est la grande femme, car on doit communiquer de sa grandeur à sa moitié, quand on est si grand ! Jamais M™« de Staël, fille Necker, qui, comme on sait, vit toujours son père à la loupe, le faisant grand de ce qu'il était gros, le gros Suisse! jamais M"»^ de Girardin, qui, dans une pièce de vers célèbre, nous fit, de son mari, le plus grand homme de France, sous la dictature de Cavaignac, n'ont eu d'enthousiasme d'un calibre comparable à celui que M™^ Quinet a pour M. Quinet, son époux, tout le long de son livre du Siège de Paris. La Fontaine a dit quelque part : « Bref, il m'enquinauda. » M°»<^ Quinet, elle, est, je «le conçois, enquinétisée ; mais qu'elle veuille aujourd'hui nous enquinétiser comme elle, franchement, c'est un peu trop fort d'amour conjugal !

Impossible de nous laisser faire ! Impossible de nous prendre à tout ce qu'elle nous dit de ce mari qui, pour elle, est le plus grand des hommes ! Nous l'avons trop lu; nous le connaissons trop, pour nous chauffer à ce bois de cannelle, à cette flamme d'encens dont elle parfume son époux bien-aimé Quinet ! Cette Chinoise

d'avant la mort, qui brûle sous le nez de son vénérable mari, d'un âge d'ancêtre, les pastilles qu'on ne brûle que sur le tombeau ; cette Chinoise idolâtre retrouve à chaque instant sur le fond des ruines de la patrie, le visage béni de son Quinet, éternellement regardé par elle, de face, de trois quarts, de profil, sur ce fond maudit, qu'il lui fait oublier! Paris, certes, est sublime, c'est M. Quinet qui l'a dit, — mais Quinet! !! Ellle en raffole. Elle en est fière. Elle en ramasse toutes les miettes. Elle cite ses paroles. Elle réimprime ses vieux journaux, comme si c'étaient là les bulletins de la Grande Armée... de Paris ! Un jour, avec l'emphase propre aux Quinet, mari et femme, ce bon ménage en tout, même en amphigouri, elle dit : « Mon mari vient d'écrire, sous les obus, sa Victoire morale (c'est un article de journal) », comme si on écrivait autrement que sous les obus dans ce temps-là, quand on écrivait à Paris! Au 2 janvier, elle écrit encore : « Edgar Quinet vient de lancer un second manifeste! » Déjà à la page 125 de son volume, cette hallucinée d'amour conjugal avait tracé ces mots incroyables pour consoler Paris de ses misères et relevei son cœur humilié : « Je ne sais pas si l'Europe admire Paris, mais j'ai vu pleurer mon mari ! ! ! » Et c'esl assez ! comme dit Médée. 0 larmes de Quinet, vous êtej la lessive de nos hontes ; coulez ! Il n'y paraîtra plus Jules Favre, le pleurard^ dut être jaloux de ces larmes Oh ! son mari, le roi des maris, quoique républicain,

« Veux-tu, ma Rosinette, « Faire emplette « Du roi des maris ? »

son mari, elle le voit, elle le met partout, Edgar fo ever ! Tantôt elle en fait un Jomini ou un Bonaparte pas le second, mais le premier ! apte à la guerre, e donnant des conseils de guerre à Trochu qu'il stupéfie e qui ne bouge pas ! Tantôt, plus grotesque quelui certai

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