‹ Les bas-bleusChapitre 15 sur 42 · M""" EDGAR QUINET · texte numérisé non relu

M""" EDGAR QUINET

nement, elle le courbe sur des cartes militaires, ce vieux professeur fatigué de littératures comparées ! Au 17 septembre, elle écrit : « Mon mari a passé la nuit sur les cartes. » Au 19 décembre, au moment le plus palpitant, le plus étouffant de cet horrible siège, elle note comme un fait consolant pour elle et digne de la situation, que Berthall a fait aujourd'hui la photographie de son mari. » A la page 177, elle va jusqu'à citer des vers de son mari, des vers badins, ma foi ! quoique la situation ne fût pas badine alors, et dans lesquels il daigne plaisanter avec les obus, cet aimable grand homme ! 0 Archimède à Syracuse, tu es enfoncé ! et pourtant il a la bronchite dans ce moment-là, le grand Edgar Quinet ! La bronchite s'est abattue sur lui comme les autres fléaux sur Paris, et voilà la femme qui a mal à la gorge de son mari comme M™« de Sévigné à la poitrine de sa fille; et nous restons là, Dieu du ciel, situation terrible ! entre cette bronchite et le bombardement ! Enfin elle se fond tellement en son mari, ce modèle des femmes qui aiment le leur, qu'elle finit par dire notre esprit^ du sien, comme la servante du vieux célibataire, dans CoUin d'Harleville, dit notre maison. « Le 24 janvier au soir (écrit-elle), l'horrible éventualité de la capitulation se présenta à notre esprit. >> Mais plus tard, ni l'accablante capitulation, ni les derniers écrasements de nos pauvres armées ne l'empêchent, à la page 359, d'écrire cette froide réclafne d'une plume sensée, qui sait que le fin et le contre-fin de tout est la réclame dans ce noble temps : « Lacroix vient d'emporter les manifestes d'Edgar Quinet pendant le bombardement. ILS VONT PARAITRE sous le titre du Siège de Paris et de la Défense nationale. Il a ajouté, au milieu des préparatifs et des agitations du départ, une courte préface où il professe hautement que ces cinq mois sont les plus beaux de l'histoire de France ! » — Par exemple, il s'y connaît, le grand Quinet !

Eh bien ! qu'en dites-vous ? Eussiez-vous cru cela possible? ... Auriez-vous jamais cru à un bas-bleu comme cette M""» Quinet ? Avez-voiis vu un égoïsme à deux, comme M™^ de Staël appelle l'amour dans le mariage, aussi joliment articulé? Auriez-vous jamais cru que Paris bombardé, fumant, dévasté, aurait abrité, pendant son effroyable siège, une palombe de ce roucoulement étemel, une femme que l'amour pour son mari rend tour à tour soucieuse de son action, de sa gloire, de son portrait, de ses intérêts littéraires, de ses intérêts même de boutique, quand la patrie tombe par morceaux 1

L'auriez-vous cru, républicains? Quant à nous, royalistes, cela nous va, nous trouvons cela piquant, ce spectacle d'une républicaine, plus encore éprise de son mari que de la République! Sans son mari, qui sait? elle ne serait peut-être pas républicaine, madame Quinet ! On m'a conté qu'elle n'était Française que parce qu'elle a épousé son mari, et qu'elle n'en a partagé le patriotisme que comme elle en a partagé le style ; car elle écrit aussi bien que M. Quinet, ce bas-bleu teint par M. Quinet ! Je ne vois pas grande différence dans la manière de ces époux : On pourrait aisément s'y tromper. N'ai-je pas dit plus haut que M™« Quinet avait l'emphase maritale ? Elle la combine parfois avec la phrase haletante de Michelet, un ami de son mari... ou le sentimentalisme descriptif de Madame Michelet, car Monsieur et Madame Michelet avec Monsieur et Madame Quinet font le carré conjugal, les assortis dans le mariage et en littérature, les quatre Arcadiens, quatuor Arcades. Ils s'expUquent, en se ressemblant. Quant au patriotisme de M'"« Quinet et même de son mari, je n'ai point à m'en occuper. Je ne rends compte que de son livre. J'y ai trouvé d'abord la femme infusée dans l'époux,

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une Madame Denis de la démocratie faisant des livres avec des souvenirs personnels extrêmement flatteurs pour Monsieur Denis, et cette petite femme, je l'ai tout d'abord dégustée; mais à présent je me régalerai, si vous permettez, du bas-bleu.

Le bas-bleu, il faut le dire, est inférieur à l'époux. II manque d'azur. Le talent est pâle, dans M"»® Quinet. Il est pâle, quoiqu'il y soit gonflé. En somme, M™« Quinet, n'est que l'élève très-réussie du professeur Quinet, le tambourin de ce tambour ! Sans M. Quinet, que seraitelle ? Mais avec M. Quinet, c'est M'"" Quinet ! J'ai ouï dire qu'elle avait été jolie et qu'elle était encore charmante ; mais la plume à la main, le charme a disparu. Il y a trop de Quinet en elle pour qu'il soit resté. Dans son livre d'impressions d'aujourd'hui, elle ne sait rien dire simplement, mais elle rontie tout, en des tempêtes de mots sonores, prétentieux et vides :

Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute !

et quel bruit ! Voulez-vous des exemples ? Lorsque, dès le début du livre, aux premières nouvelles du désastre de l'Empereur, ils prennent le chemin de fer et quittent la Suisse, elle écrit de ces quinetteries : « I^e convoi va s'élancer, il semble que les battements de» mon cœur s'arrêtent. A ce moment je regarde l'horloge du chemin de fer. Elle marque trois heures un quart ; nos montres genevoises avancent de vingt minutes. Cette différence d'aiguilles est toute une révélation^ un changement de destinée.

« Ce n'est plus l'heure de Berne^ mais de Paris qui va {adorable puérilité ! ) désormais régler notre vie. Cette découverte fait jaillir des yeux les larmes du bonheur. Ah! le cœur est trop petit pour contenir de si immenses

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joies (de n'avoir plus l'heure de Berne, mais de Paris!!!)! C'est à ce moment que ]& no tioji de l'éternité apparsiit distincte. Evanouis comme un rêve devant l'heuredivine, les dix-neuf ans d'exil. Ah! je comprends la justice éternelle! » — et c'est comme cela jusqu'à Paris !

Quand elle est à Paris: « Oui, s'écrie-t-elle, le bonheur immense qui ne sera jamais payé trop cher, c'est d'avoir, le 8 septembre, traversé Paris AVEC TOI! (toi! c'est son mari qu'elle apostrophe, sans le nommer.,) de sentir de nouveau cette terre sous nos pieds. Nous suivîmes les quais jusqu'en face de Notre-Dame. Là, tu médis en regardant l'horizon, et je veux garder tes paroles : « Quoi « qu'il arrive, n'oublions pas ce moment. Les braves « Parisiens ont ramené la République! Bombardement, « incendie, égorgement, n'importe! le droit est sauvé, « l'honneur est sauvé ! Ces Tuileries, que nous voyons là- « bas, sont vides des criminels qui les habitaient. Paris est « purifié. . . » Mais en voilà assez ! Tournons ce furieux robinet qui éjacule de ces choses-là jusqu'à la fin d'un volume qui a 348 de ces pages, haletantes comme une locomotive! Seulement, remarquez comme avec ce toi! qui est le nom du bien-aimé dans toutes les romances et qui arrive tout à coup, quand nous ne pensions plus, nous, à M. Quinet, rejaillit, du fond du bas-bleu, l'Ange adorateur, l'Epouse acharnée, et voyez comme en définitive, bas-bleu et épouse, il est impossible de les séparer !

Je me suis trompé, en l'essayant! C'était une erreur, je le reconnais, d'avoir, pour mieux les analyser et mieux les goûter, l'un après l'autre, mis à part l'épouse et le bas-bleu, même par abstraction et pour une minute, et séparé ce que Dieu a si bien joint... et le ridicule aussi ! Je me suis trompé. Ce TOI qui éclate vient de me l'apprendre! Entre l'arbre et l'écorce, il ne faut

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pas mettre le doigt, a dit le proverbe. L'arbre c'est M. Qainet, et l'écorce, c'est Madame! Il n'y a point de bas-bleu à part et d'épouse à part; il y a un bloc de tout cela, un bloc inelTable qu'il faut accepter tout entier! Il y a enfin M"^^ Quinct (vous n'êtes pas malheureux!), un être rare, plus moral et plus sentimental que politique, patriotique et littéraire! Un bas-bleu-épouse, comme on dit en Angleterre, un prince-époux ! Un bas-bleu conjugal, ainsi que je l'écrivais au commencement de ce chapitre ; le bas-bleu conjugal comme on dit : la tulipe orageuse! Certes, on ne saurait trop fixer l'attention sur le phénomène d'amour conjugal dont M'"" Quinet nous offre aujourd'hui l'étonnant modèle. Caramba ! c'est presque une question religieuse. C'est presque un miracle ! A force d'amour conjugal, le phénomène biblique de la côte d'Adam est retrouvé !

Aussi, maître Adam Quinet, fier de sa côte, préfacet-il aujourd'hui pour le compte de son Eve. En digne époux, il a voulu se mettre sous la même couverture que sa femme; il a écrit, pour la présenter et la patronner, à la tête du livre de M">« Quinet, une de ces préfaces qu'elle aurait eu aussi bien que lui le talent de penser et d'écrire comme ça- Seulement, si elle l'avait écrite, il y aurait une différence, la différence de l'amour! Elle l'aurait nommé, elle, son cher et grand mari, si elle avait annoncé un de ses chers et grands livres! Elle en aurait parlé avec orgueil et joie. Elle aurait couronné les cheveux blancs qui lui font l'effet d'être n«rs! Elle les aurait couronnés de roses et de lauriers ; les roses pour la tendresse, et les lauriers pour la gloire! Elle aurait, cette bayadère de l'amour conjugal, dansé autour de son idole une danse mystique, quelque chose comme un pas du chdle qui serait pur !

Elleluiauraitditencore, lyriquement: «TOI ! » enivrée. Mais M. Quinet, non ! M. Quinet ne dit rien de Mme Quinet. Il ne la nomme pas. Il ne dit pas « toi. » Il ne danse aucune danse. Il ne bouge. C'est un pieu,

comme Racine dans M. Vacquerie. Ce diable de M. Quinet qui se laisse aimer par sa femme avec la certitude impassible d'un vétéran de la fatuité, n'a pas la grâce des préfaces. Puisqu'il s'agissait des débuts deM™^ Quinet dans la littérature et la politique, il pouvait au moins la présenter à ses amis, les républicains, et leur dire comme le grand Dauphin à ses officiers : « Mes chers amis, voici ma femme ! » Mais la bonne humeur, la bonne grâce, l'amabilité, la rondeur, ces dons charmants, ne sont bons que pour des dauphins ! Les répubhcains les méprisent. Les républicains sont aigus. Raides comme leur piques. Imperturbablement graves. Inexorablement solennels ! Tel M. Quinet est resté. Vertueux et farouche, il n'a pas rendu dans sa préface à la pauvre M"« Quinet ce que cette tendre femme a fait pour lui, tout le long de son livre ! Ah ! bien oui ! Il l'a oubliée comme Énée oublia sa femme Creuse dans le désastre de Troie. Mais Enée avait une excuse et M. Quinet n'en a pas. Enée avait sa femme derrière lui, mais M. Quinet l'a devant^ puisqu'il s'agit d'une préface! Et comment? l'oublier!... Mais illa méconnaît! Ce livre de sa femme,- ce siège de Paris, ces impressions dans lesquelles l'infortunée M'"^ Quinet a versé toute son âme, M. Quinet les appelle malhonnêtement : Le cri des choses!.. Il n'a vu dans tout ce livre que la République — la République qui vaut mieux que tout, et qui efface tout, et les malheurs, et les ruines, et les ignominies, et les incendies, et les Communes, et l'avenir chargé qui doit les ramener, — et jusqu'à sa femme elle-même, sa touchante et incomparable femme qui serait la rosière des femmes mariées, si elles avaient des rosières, comme les jeunes filles : — Madame Quinet ! ! ! Oh ! Madame Quinet !

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