‹ Les bas-bleusChapitre 18 sur 42 · M"" MARIE-ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

M"" MARIE-ALEXANDRE DUMAS

LES DAUPHINES LITTERAIRES

Un singulier phénomène, digne d'être décrit et classé par les moralistes de ce temps, c'est celui d'une Société, démocratique par envie, qui n'a pas mis du tout, comme elle s'en vante, l'aristocratie par terre, mais qui s'est seulement contentée de la transposer. C'est convenu et c'est entendu. Nous ne croyons plus à l'aristocratie, c'est-à-dire aux privilèges de la naissance et nous avons raison. Nous ne croyons plus que le fils d'un Turenne ou d'un Luxembourg soit nécessairement — de sang — un héros, au lieu d'un crevé, comme on dit, qu'il peut très-bien être, dans cette société morte. Mais ceux-là mêmes qui nient le plus dru l'héroïsme de par la race, sont les premiers et les plus obstinés à admettre que le talent, cet héroïsme de l'esprit, cette gentilhommerie du talent, qui ne s'est donné pourtant, comme l'autre, que la peine de naître, peut se transmettre de père en fils, — et même en fille, •— et qu'en

* Au lit de mort. Chez Lévy.

littérature, il y a des races, il y a des dynasties, il y aides Rois et des Dauphins, et, ce qui est plus fort, des»" Dauphines; et, chose entièrement inconnue à cette vieille bête de monarchie qui ne connaissait que les Dauphines par mariage ! des Dauphines de leur propre chef !

. Inconséquence qui venge assez les anciens préjugés dont on se moquç ! soufflet que se donne de ses propres mains le vieux monde renouvelé qui se croit rajeuni ! Présentement, tout père célèbre qui a fils ou fille, — la différence est maintenant si peu de chose ! — voit ce fils ou cette fille se poser en héritiers plus ou moins présomptifs ou... présomptueux de sa célébrité. Le fils de Racine avait beau être un sot, relativement à son père, tout le monde, est-ce piété filiale ? aspire, pour l'heure, à être ce sot-là. Et notez que je ne blâme nullement cette ambition, que je crois fatale à l'esprit humain, d'inventer des aristocraties... impossibles ; je me contente de l'affirmer. Je me contente de faire saillir au nez de mon temps, pour le lui allonger, la tendance égyptienne de constituer des castes à propos de tout ce qui caractérise ce vieux Lascar !... Les familles littéraires vont continuer, dans le monde mouvementé du progrès, ce qu'ont fait, dans le monde stationnaire, les familles militaires et sacerdotales, et ce que nous avons trouvé si mauvais ! N'est-ce pas curieux ?... Et s'il n'y avait que les enfants, ivres du mérite de leur père, qui crussent le continuer, on pardonnerait cette illusion à la jeunesse et à l'admiration filiale ; mais la société tout entière daube là-dedans, avec une incomparable naïveté! ! Et jusqu'aux éditeurs eux-mêmes ! jusqu'aux éditeurs, ces inaccessibles à l'illusion, qui ne prendraient pas, certes, un premier livre de vous, si vous vous appeliez simplement Tibère, Jacques ou Jean, fussiez-vous pétillant de génie ! et qui le prennent par l'unique, impertinente, mais souveraine raison, que vous êtes la progéniture de monsieur votre père, et que

M™e MARIE- ALEXANDRE DUMAS 153

monsieur votre père s'appelle, par exemple, Théophile Gautier ou Alexandre Dumas.

Alexandre Dumas et Théophile Gautier sont, en effet, des rois littéraires de ce temps, sinon de droit divin, du moins de suffrage universel. Ce sont des rois populaires. Ces rois doivent avoir leurs Dauphins ; et ils les ont. Mais ils ont mieux que des Dauphins ; ils ont des Dauphines. Or, dans ce peuple de galants que nous sommes, nous préférons de beaucoup, comme de juste, les Dauphines aux Dauphins... En France, tomber en quenouille, pour un Pouvoir, ce n'est pas tomber !

Et c'est ce qu'a très-bien compris M™» Marie-Alexandre Dumas... la fille du grand Dumas, comme on dit. Elle vient de prendre, vis-à-vis du public, son rang' de Dauphine littéraire, en publiant un roman : Au lit de mort! le héros, non pas elle... heureusement ! Au lit de mort ! C'est, je crois, le premier roman de M"'« Marie- Alexandre Dumas, mais ce ne sera point le dernier :

Car elle lia point fait ce pas pour reculer !

Elle entre donc, dès aujourd'hui, dans le bataillon des Dauphines littéraires, dont le nombre serait bien plus grand, si MM. Sainte-Beuve, et Mérimée, «et Stendhal, et Cousin, qui vient de mourir, et Barbier, qui n'est pas mort, physiquement, du moins, et beaucoup d'autres n'étaient pas ou n'avaient pas été des célibataires ! Les filles des hommes célèbres qui se contentent de filer de la laine à la maison, au lieu de filer de la phrase dans les journaux et dans les livres, sont, à l'heure qu'il est, à peu de chose près, des chimères. En effet, ce qu'on veut universellement, c'est de se tailler ne fût-ce qu'un casaquin dans l'étoffe du nom de son père. Et je dis

dans le nom de son père, et je dis bien. M™» Marie- Alexandre Dumas s'appelle, si je ne me trompe, M^e Peytel, mais elle a mieux aimé signer son livre de son nom de Dumas, et non pas de son nom de Dumas tout simplement, mais de son nom de Marie-Alexandre Dumas, pour qu'on n'en ignore, comme disent les huissiers. Elle aurait pu même signer : « Marie-Alexandre Dumas père, » car M. Dumas a un fils. M. Alexandre Dumas a Dauphin et Dauphine, — plus heureux en cela que l'autre roi littéraire, M. Victor Hugo, qui, lui, n'a eu que des Dauphins !

Et le nom n'a pas été assez. Rien n'est jamais assez. Il n'a point suffi à M^e Marie-Alexandre Dumas de se mettre sous l'auvent du nom de son père, sous ce parasol de Runget-Sing... Elle a dédié son roman à son père. Elle l'a adressé à son père. Elle en a fait une lettre à son père. Ah ! on dit que le sentiment de la famille n'existe plus! Quels sont donc les imbéciles qui disent cela? S'adorer en famille, devant le public, depuis M'"^ de Sévigné qui n'aimait sa fille que par lettres, cela a toujours réussi ; au contraire ! M'"® Marie- Alexandre Dumas ne se contente pas, dans son livre, d'être fille comme M™e de Staël l'était, avec cette bouffissure de Necker, qu'elle prenait pour le plus grand homme qui eût jamais existé. Elle y est sœur. Elle y parle aussi de son frère. La Dauphine n'oublie pas le Dauphin. Le roman qu'elle a écrit est une étude de famille qu'elle leur donne à creuser, à ces deux grands romanciers, à ces deux puissants poètes dramatiques ! dont elle veut qu'on sache qu'elle est bien la fille ! dont elle veut qu'on sache qu'elle est bien la sœur ! Et, quand elle voudrait le cacher du reste, elle ne le pourrait pas, tant elle est tous les deux ! tant elle est véritablement — et n'est que cela — M'"^ Marie- Alexandre Dumas père et M"^ Marie-Alexandre Dumas fils, procédant également de l'un et de l'autre, — la troisième personne de cette Trinité de Dumas, qui s'en croit l 'Esprit-Saint peut-être, mais à qui je voudrais, si

Page 1