‹ Les bas-bleusChapitre 19 sur 42 · M™8 MARIE-ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

M™8 MARIE-ALEXANDRE DUMAS

elle se fait cet effet-là, pour son compte et pour le mien, plus d'esprit et plus de sainteté.

Car c'est une sainte, à ce qu'il paraît, que M""^ Marie- Alexandre Dumas; une sainte de prétention, sinon d'humilité... J'ai entendu raconter que la Grâce un jour l'avait touchée; à Jérusalem, je crois, — une bonne place pour l'effet dramatique, chose indispensable pour des Dumas ! — et que sous l'empire de cette Grâce, elle avait quitté son mari comme on ne le quitte guère dans les ouvrages de son père et de son frère, pour se jeter en pleines œuvres de haute dévotion et de prosélytisme, mais tout cela avec une telle gesticulation théâtrale, que les prêtres français de Jérusalem s'étaient inquiétés en leur prudence, de ce trop de gesticulation... Revenue en France, ajoutait-on, elle était entrée chez des religieuses de Passy, sans pourtant se faire religieuse, et elle y vivait dans une piété exaltée, peignant des sujets religieux ; mortifiant ainsi de la toile, si elle ne se mortifiait pas elle-même ; s'entretenant la main de cette façon et mortifiant toujours quelque chose ! Jusque-là tout était parfait, — un peu ardent peut-être, — mais enfin... bien, et, catholique comme je le suis, je n'aurais été qu'édifié de cette conduite et je n'en aurais parlé que discrètement et pour l'édification des âmae, si la trop crâne dévote qui avait effarouché les Pères de la Terre Sainte ne s'était pas avisée de publier le livre que je vous annonce; livre qui tient tout à la fois dès Mémoires et du Roman^ et dans lequel, M™^ Marie-Alexandre Dumas, nous parle d'elle-même sans guimpe ni voile, et de son couvent et de sa cellule et de ses communions, comme de choses officielles et connues, que tout le monde doit savoir, sans explication préalable, et si ce livre n'avait pas la portée voulue d'une prédication

mauvaise à entendre, et compromettante pour qui la fait... Certes, je neveux pas ici nier la pureté d'intention, ni même la ferveur d'âme de l'auteur d'Au lit de mort\ mais je dis que, même après la péripétie de la conversion, on n'a peut-être point dans cette dramatique famille Dumas, Une idée bien nette de la sainteté ! Or Mme Marie-Alexandre Dumas, qui n'a point de nom en religion, et qui n'oublie pas en public de prendre celui de son père, est Dumas et n'est que Dumas de pied en cap, depuis la pointe de ses beaux cheveux qu'elle n'a probablement pas coupés, jusqu'à la pointe de ses bottines, si elle en porte encore, au lieu de sandales ! — ce que je croirais.

Qui dit Dumas dit art dramatique et préoccupation dramatique. L'art dramatique porte en dehors, avec calcul, avec coquetterie, avec éclat, avec effraction ! Contrairement à l'art dramatique, la sainteté porte-t-elle en dedans? La sainteté se recueille, se retire, cache sa main gauche avec sa droite, prie et médite au lieu d'écrire, et ne publie pas de roman ! fût-ce au lit de mort, sans calembour. M™« Ma rie- Alexandre Dumas est devenue chrétienne, je le veux bien, et j'en suis aise, mais elle est chrétienne comme elle est Dumas ! comme elle a été mondaine autrefois et même comme elle a été ménagère, quand elle mettait une robe de velours et passait un poignard à sa ceinture pour aller payer une note chez son épicier, tant l'effet dramatique est de race chez ces Pumas ! Aujourd'hui, dans ce roman qui veut être un livre pieux, Mme Marie-Alexandre Dumas se peint en robes de cachemire blanc, avec capuchon, — le , costume dramatique ! — et s'y fait dire, tout le long du livre, par sa femme de chambre (un peu idolâtre, cette femme de chambre, avec des pantomimes bien vives !): « Comme Madame ressemble à un ange ! » Ce que ne dit pas une seule fois à sa maîtresse la femme de chambre de cette mondaine coupable qu'on appelle M^o Almaviva. -- Dans ce livre d'Au lit de mort^ que M'n« Sand

Mme MARIE-ALEXANDRE DUMAS 157

n'eût certainement pas écrit, je le reconnais, dans ce livre qui affecte l'accent chrétien, mais dans lequel la langue clirétienne est mal parlée ; où l'on sent l'âme troublée, l'idée fausse, l'esprit sans forte direction et sans guide, et cette religiosité corrompue par les sensibilités romanesques et morbides de ce temps, M^ie Marie- Alexandre Dumas n'invente-t-elle pas un confesseur sans sacrement, sans fonction, sans autorité; un confesseur qui n'est pas prêtre, un confesseur-femme, — ellemême ! — dans la robe blanche duquel, — - joli effet au Gymnase ! — le mourant jette ses secrets et sa confession, comme un bouquet? Voyez-vous le geste d'ici ?... Enfin toute religieuse et pure, et Imitation de Jésus^ Christ et Introduction à la vie dévole qu'elle veuille être et se conserver, M"»» Marie-Alexandre Dumas finit par ne plus y tenir; et le tempérament Dumas prenant le mors aux dents, elle saute par-dessus toutes les réserves dans les terres de son père et de son frère, et la voilà qui nous raconte, — ma foi, tout aussi crûment qu'eux, — un horrible drame d'adultère et de meurtre que, pendant qu'elle est au couvent à Passy, son père et son frère, ces forts arrangeurs, pourraient planter à la scène et faire jouer.

Ce qui, par parenthèse, même avant la représentation, la déboute joliment de sainteté !

Tel ce livre chrétien, — d'un christianisme hostile aux prêtres, qui y sont fort malmenés dans la personne d'un abbé imbécile et ridicule, et qui remplace le confesseur par une femme en robe blanche, laquelle n'a été effleurée (sic) que par une tasse de lait depuis la sainte Eucharistie et par les lis du bouquet de la Vierge qu'elle a touchés... Est-ce assez M. Octave Feuillet ?... Quant au talent, il est nul tout le temps qu'elle chriS'

tianise^ mais il y en a cependant dans le récit de l'adultère et du duel ; seulement un talent à la Dumas, sans esprit, tout de récit et de faits, et d'une personne qui a vécu dans une atmosphère où pendant trente ans et plus, on n'a parlé, arrangé, inventé que de ces choses-là. La maison Dumas, cette manufacture dramatique à mouvement continu, ressemble un peu à cette fameuse guérite de Boulogne dans laquelle tout le monde se tuait. L'idée du suicide s'était-elle imprégnée comme un miasme, comme une influenza, comme on ne savait quel effluve dans les planches de cette guérite que Napoléon fit brûler ? La maison Dumas, pour l'esprit qui l'a habitée, est la guérite de l'adultère, du duel, de toutes les rengaines dramatiques sur lesquelles cette grande pauvreté qui se croit un luxe, le théâtre vit depuis des siècles, et quand on y a passé une partie de sa jeunesse, on reste imprégné de ces idées de duels et d'adultères, on les respiré, on les transpire; on n'est plus capable de rendre autre chose, de créer autre chose que cela. M™« Marie-Alexandre Dumas nous a donné dans Au lit de mort^ tout ca qu'elle pouvait nous donner. M'^^ de Nérondes est la cousine germaine bien digne de M™« Clemenceau. Ce sont enfants de frère et de sœur, avec évident air de famille. La main qui a tracé la figure connue (trop connue) de cette femme sensuelle aux lèvres retroussées et à la bouche rouge, qui doit mordre dans son amant comme dans les biftecks saignants qu'elle dévore, est bien la main, à peu de chose près, de M. Dumas fils. C'est brutal, physique, impudique et violemment sec, comme lui. Je retrouve ici la fille, le type de la fille qu'il aime tant à peindre. Sur ce pointlà, et en dehors des mièvreries religieuses de sa manière, Mme Marie-Alexandre Dumas égale presque monsieur son frère ; la Dauphine vaut le Dauphin.

Seulement ce n'est pas un grand éloge que de lui dire ça !

Page 1