CHAPITRE XV
M- LA M'' DE BLOCQUEVILLE'
D'habitude, je ne vais pas volontiers, de ma propre impulsion, aux livres des femmes... Je suis si profondément convaincu de l'impossibilité absolue où elles sont de toucher à un grand nombre de sujets, qu'il faut, .de deux choses Tune, pour que ma critique s'en occupe : qu'elles aient, à tort où à raison, leur place, comme les pauvres enfants de Pascal, au soleil de la littérature, ou l'un de ces mérites qui tranchent tout et classent haut... M™« la marquise de Blocqueville, l'auteur des Soirées de la villa des Jasmins, est-elle dans cette alternative ? Elle a déjà publié anonymement quatre livres et l'anonyme y est resté. Il pourrait rester encore sur celui-ci, n'était qu'impatientée d'obscurité, l'auteur a fini par se nommer. Ne dit-elle pas dans sa préface : « Le temps ées guerriers à armures noires n'est plus. . . » et la Clorinde littéraire a levé sa visière. Elle a signé son livre, et le nom qu'elle a signé est un illustre nom. M'^^^ ^q Blocqueville est une d'Eckmûhl, — un nom toiuk la victoire! La tient-elle? Est-elle, dans l'ouvrage qu'elle publie, au niveau de son nom? C'est ce qu'il va falloir dire. Toujours est-il qu'un'
^ Les Soirées de la villa des Jasmins, — chez Didier.
pareil nom fraye sa voie au livre. II lui met une étoile au front, comme la lanterne à la gondole qui passe. Image juste! car, sans le nom, le livre, inaperçu, passerait
C'est un livre qui, comme l'auteur, a des ancêtres. Je ne sais point l'âge deM™« Blocqueville, mais elle me fait l'effet d'avoir une bien longue lecture, et peut-être at-elle tué sous cette longue lecture quelque petite fleur d'originalité qui voulait naître. Mais, femme en tout (les femmes le sont toujours), elle a été tyrannisée par les souvenirs de son esprit, comme on l'est par les souvenirs de son cœur. Dans son livre, Montaigne, qu'elle aime à l'adoration, cette ogresse de lectures, qui aime tant de choses ! Montaigne exerce une pression immense, et d'autres encore avec Montaigne! La forme de l'ouvrage est évidemment prise aux Soirées de Saint-Pétersbourg^ du grand comte de Maistre ; mais c'est surtout deux femmes, — deux femmes de ce temps, dont M""» de Blocqueville le plus immédiatement relève, Eugénie de Guérin et M™" Swetchine. Les succès de ces femmes ont dû l'empêcher de'dormir... même sur ses lectures ! On sait si dans le monde de M"'" de Blocqueville, — dans le monde des salons— ces deux femmes sont devenues populaires.EugéniedeGuérinsurtout, classique maintenant comme M"'^ de Sévigné, — car pour la première fois la Gloire, presque toujours aveugle quand elle est contemporaine, n'a pas fait sa bêtise ordinaire de préférer au diamant le strass, parce qiCil est plus gros. Eugénie de Guérin efface M™« Swetchine, dès qu'on la met à côté, comme un brin de génie effacerait tout un paquet de talent, si le talent pouvait être jamais en paquet. Allez, croyez-le : pendant encore bien des années, comme le dirait Stendhal, les femmes liguées d'écrire se grimeront devant leur gkces en Eugénie de Guérin, et se diront à chaque petite mine artistement exécutée : « Suis-je assez Eugénie comme cela !. . . * Tous les bas-bleus, et surtout les bas-bleus catholiques, ajusteront leurs bas azur sur le sien, quoiqu'elle n'en porte pas.
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Et en effet, qu'on me passe le mot : Eugénie de Guérin est le talent le plus pieds nus de simplicité et d'ignorance que je connaisse, quoique M™«deBlocqueville qui, si elle n'a pas de talent en paquet, a bien des paquets de lecture dans le talent, l'accuse de prétention quelque part. Je me permettrai de contrarier légèrement sur ce point M^^ la marquise. Eugénie de Guérin ressemble à ce portrait de sainte Germaine dans lequel on fait passer si gentiment et si chastement à la petite pastoure un ruisseau avec ses pieds nus. . . Elle n'a pas, en toute sa personne, la moindre nuance de bas-bleuisme. Elle n'avait rien lu que saint François de Sales (et c'était tant pis, car elle lui a pris de ses grâces mignardes) avant son arrivée à Paris. Là elle toucha à Chateaubriand et à Sainte-Beuve et s'en mit une goutte dans son verre d'eau claire, où depuis tombèrent des larmes qui firent reprendre au verre d'eau sa limpidité et sa cUirté premières... M'"^ Swetchine, sans sa piété vraie et avec ^OQ éducation pédanresque, aurait été un bas-bleu de forte espèce, parfaitement caractérisé, et M™« de Blocqueville tient beaucoup plus d'elle que d'Eugénie de juérin, sous le charme de laquelle elle se débat un peu, 3omme elle se débat, mais plus convulsivement, sous la ouissance magique de cet enchanteur à poison qui s'ap-' jelle Henri Heine, et qui est le péché mignon de la haute Dévote de son livre, — la duchesse Eltha, qui pourrait )ien, au fond, n'être qu'une marquise... M™« de Bloclueville a beau assurer dans sa préface, avec des airs )raculaires et mystérieux, qu'Eltha et Lucio, ^ui se font 'amour tout le temps du livre, ne sont pas des amants !t qu'elle ne peut pas en dire davantage. Qui cherche rouve, ajoute-t-elle pour nous éloigner, en nous faisant
hercher. Je ne chercherai point. Quelque habiles que
oient à costumer des poupées les petites filles grandies iu'on nomme des femmes, elles ne costument point
'abstraction ; et sous leur plume, je ne crois, moi, me un beau diable, qu'à des portraits !
Et pour ne parler que de celle-là, à qui l'Opinion, cette femelle, décerne actuellement le titre d'homme de génie, M™^ George Sand, qui, dans sa Lélia, ayant voulu montrer des abstractions et des types revêtus d'une humanité agrandie, a glissé bien vite, de cette hauteur de conception et de résolution, dans cette fatalité des portraits, imposés, de par la nature, à la femme, laquelle ne pense guère que quand elle se souvient. Pour elle^ quelque chose, c'est toujours quelqu'un. Est-ce que Lélia, aux yeux qui savaient voir, n'était pas M.'""^ Sand elle-même, outrecuidamment idéalisée dans le bien comme dans le mal ? Est-ce que le poète Sténio n'étail pas Alfred de Musset peint avec une cruauté passionnée ? Est-j3e que le prêtre Magnus n'était pas l'abbé d( Lamennais, encore dans la tunique de < Nessus de si robe de prêtre ? Lamennais, dans lequel l'imaginatio! de la femme qui le peignait allumait, sur les débri des croyances qui l'avaient fait si grand, la passioi impie, qui arrache les âmes à leur Dieu ! Et Tremnor malgré les galères dont il était revenu, et où celui qu posa pour Tremnor n'était jamais allé, est-ce qu'aussi lui! on ne le nommait pas? Et même est-ce qu'on n nommait pas plus bas encore la courtisane Pulchérie?. Comme on le voit, tous modèles vivants et souvenii personnels ! Et bien ! Mme de Blocqueville, qui n'a rier — et je l'en félicite, — des idées et des sentiments d Mn»e Sand, n'a pas eu plus qu'elle la force qui lui a mai que. En différant d'elle, elle l'a imitée. Sa duchesse Eltli qui est une Lélia catholique et mystique; son Lucio, qi est un Sténio sans débordement; son critique Malescl dont Vesprit a dévoré le cœur et qui est un Tremnor sai galère, ne sont pas certainement autre chose que di personnes de la connaissance de Mn^cde Blocqueville, d habitués de son salon, enchantés et peut-être fiers de :
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rencontrer dans son livre. Elles parlent, ces honnêtes oersonnes, comme les déshonnêtes personnes de Léiia, les mystères de l'âme, de la vie et de la destinée, dans des aaysages, un palais et des clairs de lune trop sandes- [uement décrits, et quoiqu'elles ne disent pas les mêmes choses, elles les disent avec les mômes attitudes emphaiques, le môme bombast que dans Lélia et le même amphigouri de poésie fausse et de solennité.
Certes ! nous voilà bien loin des Soirées de Saint-Péters- )Ourg que M'n« de Blocqueville, dans son titre, a osé 'appeler ! Nous voilà bien loin de ces dialogues, supéieurs à ceux de Socrate dans Platon, de toute la supé- [•iorité du monde chrétien sur la sagesse antique, ^t de a langue philosophique la plus spirituelle dans tous les îCns et la plus splendidement transparente qu'on ait amais parlée aux hommes !Mn>e de Blocqueville a fourré lu jasmin dans les Soirées de Saint-Pétersbourg^ et elle i cru qu'elle cacherait ou parerait ainsi la tentative de Drendre un titre et une forme littéraire que le génie a 'endus inaliénables aux imitateurs qui traînent toujours lerrière le génie ! Mais l'idéal amphigouri, car il est déal, qui est le caractère spécial du livre de M"^^ de 31ocqueville, dissimule bien mieux l'imitation que tous es jasmins de la terre, en pleine plate-bande, ou en pot, 3n fleurs ou en pommade ! On n'a pas d'idée de ces entêtantes Soirées au jasmin et à tous les genres de quinessences, si on n'a pas lu ou du moins essayé de lire ^e livre inouï d'une femme qu'on peut donner comme a plus sublime Cathosde la préciosité mystique. Elle y )arle un pathos et un ithos transcendants que les meileures intentions n'éclaircissent pas... « Les amis, ces irands inutiles, dit-elle (que les siens saluent! ), doivent ;ervir à mettre au jour nos brumes intérieures...» Drôle le fonction pour l'amitié, mais qui peut devenir dangeeuse ; car, dans le livre que voici, on ne voit plus goutte •n tous ces brouillards qui sortent d'elle et auxquels es amis, ses pauvres chers amis, servent, si commode-
lilte
ment et avec tant d'abnégation, de soupape! M"*^ de Blocque ville raffine tellement, que bientôt elle ne s'entend plus... « Le caprice et la fantaisie, — dit-elle encore, — fleurissent aux époques de décadence, d'une manière si furibonde qu'ils étouffent l'art sincère. . . « Mais à part cette floraison furibonde qui est une manière de fleurir de la Villa des Jasmins^ qu'y a-t-il donc de plus sincère que le caprice et la fantaisie, qui tuent l'art sincère?... Et tout est de cette clarté et; de cette logique dans an livre qui veut être éblouissant et qui n'est pas uniquement la purgation et l'expulsion secrètes des brumes intérieures devant les amis, mais une cassolette de parfums qui fument offerte somptueusement au public ! L( livre de M™e de Blocqueville a, en effet, des prétention.' exorbitantes. Toutes les questions que roulent les pen seurs qui n'en peuvent mais du xix* siècle, y sont abor dées avec une hardiesse qui n'a d'égale que l'impuissanc» qui l'accompagne : car patauger dans les questions n'es pas les résoudre, même quand on ferait sauter l'écura» très-loin autour de soi et dans les yeux de ses lecteurs On trouve tout, hommes et choses du temps présont e du passé, dans ce livre qui semble un vomitorium delec tures indigérées et qui reviennent. On y agace toutes le guitares. On y flanque pêle-mêle le bonhomme Mon taigne et son scepticisme ! et Henri Heine dont M"*' d Blocqueville est l'Eloa, sans inconvénient et sans chute et Shakespeare, sur lequel chacun est enragé mainte nant de dire son indispensable petit mot! et la Religior et l'Enthousiasme, et la Foi ! et la France en décadenc ou en relevailles ! et le Spiritisme, et les mystères d sommeil I et les Voyages ! et la Liberté ! et Lacordaii « le grand Moine!» et Alfred de Musset! etByron! doi M«n« de Blocqueville se sent modestement la sœur ! ' l'abbé Gaume ! et jusqu'à l'art chinois ! et enfin tous 1( prétextes à blaguer! — comme diraient les réalistes av( leur satanée brutalité, mais qui, cette fois, rencontr» raient juste; car tout le long de son livre, j'en deraam
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bien pardon à M™» de Blocquevillc, l'auteur des Soirées de la villa des Jasmins ne fait que cette vilaine chose-là !
in
Ainsi un livre bâclé avec des livres, et phrasé comme de la musique, en des conversations sans interruption^ sans éclair, sans monosyllabe, où chacun des causeurs met dix minutes à dé^^orger son couplet de facture, voilà l'œuvre de M'»* de Blocquevillc, laquelle a deux volumes de près de mille pages et qui n'est pas finie encore, bone Deus! comme disait Beaumarchais. Il va en venir et nous n'avons qu'à bien nous tenir ! Le bas-bleuismc, professant et endoctrinant, n'a jamais monté sur son affût un canon Krupp de cette puissance de bavardage. M"»" de Blocquevillc est un Pic de la Mirandole et de la faribole en cornette, mais elle n'est pas piquaîite, et cela vaudrait mieux ! Elle passe toutes les thèses avec la même facilité. Les forts conversalionnistes de ses 5oircf5, qui s'y donnent la réplique, prennent les questions par tous les bouts qu'elles ont et qu'elles n'ont pas. Il y a dans les mortels plaidoyers de son livre pour ou contre toutes choses, comme on dit : l'avocat de Dieu et l'avocat du diable, et ce n'est pas — pour une dévote, le cas est grave, — l'avocat du diable qui est le plus mauvais ! Dévote, je ne le lui reproche pas. J'ai toujours aimé passionnément les dévotes. Mais le catholicisme de celle-ci est, comme sa personne, un peu trop azuré. Je le connais, ce catholicisme. Au lieu de rudes moines, il veut des artistes chrétiens. Ce serait en effet moins rude. C'est ce catholicisme de trop de longueur de nez qui hume et flaire pour l'avenir le règne du Saint-Esprit sur la terre, pressenti déjà et annoncé par les Millénaires et tous les Mystiques dévoyés, qui n'ont en eux ni le Saint- Esprit, ni l'autre non plus ! C'est le catholicisme de Lacordaire qui fait sonner, comme le mulet ses sonnettes,
des bourdes creuses de liberté, bobinant comme la chimère du siècle, dans le vide de tant d'esprits ! C'est enfin le catholicisme féminisé qui affirme « que l'humanité perdue par la femme se surlèvera par la femme, » le dernier mot d'un catholicisme bas-bleu, qui sera peutêtre une formelle hérésie demain ; car le bas-bleuisme, en définitive, n'est que la vanité de la femme en révolte contre l'homme et l'ordre religieux et hiérarchique du monde ! Telle est la délicieuse théologie au jasmin, plus parfumée et plus sentimentale qu'orthodoxe, d'une femme qui ne s'est pas faite dévote de peur de n'être rien, comme dit Voltaire, car elle était quelque chose, et qui aurait pu rester charmante, sans se compromettre, en n'écrivant pas « que la femme pense plus loin que l'homme, » par la plaisante raison « qu'elle aime davantage ! » Eugénie de Guérin, dont M™*^ de Blocqueville se vante, à la première page de son livre, de s'être inspirée, Eugénie de Guérin qui, si elle revenait au monde, s'effrayerait, dans sa simplicité de cœur et de foi, du fatras auquel on la mêle, n'avait point de ces façons de penser sur le catholicisme que professent M™^ la duchesse Eitha et Messieurs ses amis. Et M'"« Swetchine, pas davantage ! Tout bas-bleu qu'elle fût de nature et d'étude, M"^« Swetchine, nous l'avons vu, s'arrête à temps toujours, pour ne pas faire tomber son catholicisme dans la fondrière d'indigo où l'auteur des Soirées de la villa des Jasmins a fini par noyer le sien !
Eh bien! cela, pour moi, est bien pis que de n'avoir pas de talent. M™«^ de Blocqueville, qui fut belle, dit-on, — qui est grandement née, — qui est peut-être aimable dans son salon, — et je suis sûr qu'elle l'est, car il est impossible qu'on y parle comme dans sa Fi//a des Jasmins; elle n'y aurait plus personne, — M'"« de Blocqueville n'aurait pas du tout de talent littéraire qu'elle aurait dix raisons pour pouvoir très-bien s'en passer ; et d'ailleurs, ce n'est pas un si grand malheur que de n'avoir point de talent, quand on sent le talent des
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autres ! Mais avec ou sans talent, du reste, être un bas-bleu, avoir toutes les affectations du bas -bleu, l'exorbitance insupportable de toutes les prétentions iu. bas-bleu, l'extravagance de l'orgueil et le pédantisme des connaissances du bas-bleu, entassées, comme les affiquets dans un sac à ouvrage, dans une pauvre mémoire qui en crève; mais joindre à cet affreux bagage [es frivolités de la femme, qui plaisent dans la femme 3t qui ne sont que des puérilités ridicules dans ce gon- ^ement monstrueux du bas-bleu, voilà le mal! Et il est ^rand ! Et tous les jours, il s'étend davantage ! Et la race entière des femmes en est menacée ! Et l'auteur des Soirées de la villa des Jasmins en est atteinte! Et elle doit en mourir, grâce par grâce, si elle n'en est morte déjà! Lisez aujourd'hui le livre ambitieux qu'elle publie et dont elle n'a plus pudeur comme de ses autres livres, qu'elle ne signait pas, puisqu'elle signe celui-ci avec faste, et vous y verrez tous les caractères de cette folle vanité du bas-bleuisme que je viens de vous énumérer ! Vous verrez ce que l'affectation, les prétentions, l'orgueil, la visée au génie et à l'àme ont fait des idées et du style d'une femme, d'esprit probablement, au début; qui eut bien peut-être une heure de simplicité et d'abandon dans toute sa vie ; qui sut sans aucun doute, comme les autres femmes de son monde, tourner joliment un billet, mais qui n'a plus le moindre gracieux monosyllabe à son service et qui ne parle plus qu'avec des phrases en tire-bouchon ou en queue de comète ! Et neproj^ez pas que je ris ! Ne croyez pas que je vous fais là une phrase vaine ! Non! la queue de comète est une vérité. L'idéal de M™^ de Blocqueville, la duchesse Eltha, est une comète. Elle a l'ifnprévu des comètes. Elle ne sait pas, comme elle désirerait le savoir, les liens d'entre elle et les comètes ; mais, sentant au fond d'elle-même son identité de comète, elle est curieuse de les savoir, cette curieuse comète. Elle s'obstine à vouloir 'pénétrer le secret des comètes, elle veut s'élancer jusqu'aux comètes, et scru-
pule religieux très-étonnant dans une comète ! elle TREMBLE POUR SON SALUT, dit-elle, Quand elle songe à quel point elle est une grande et hardie Voluptueuse intellectuelle, lorsqu'elle regarde les comètes !!! Toutes ces vésanies resplendissantes que je vous transcris, toutes ces hautes bêtises qui, dans l'ordre des bêtises, sont de vraies bêtises, comètes et à queue de comètes, se trouvent à la page 277 du livre de M™« de Blocqueville et vous pouvez y aller voir! Vous pouvez, pour vous en divertir ou vous en attrister, y aller regarder ce que le bas-bleuisme peut faire d'une femme qui fut spirituelle, et Parisienne et du faubourg Saint-Germain , et qui se moque bien de tout cela, maintenant que la voilà passée comète et, dans son ascension à travers les astres, ne touchant plus à cette misérable terre que par l'extrémité de ses peignoirs !
Car elle a des peignoirs, cette comète! Surprise dans un livre grave ! L'auriez-vous cru ? O futilité ! Dans ces Soirées de la villa des Jasmins, les peignoirs jouent un rôle immense. Nous y faisons un cours de peignoirs pardessus tous les autres cours de métaphysico-religiososcientifico-galimatias que nous sommes obligés d'y faire. La duchesse Eltha, le fulgurant bas-bleu, qui s'appe'le aussi Lucifera — diable de bon nom pour une comète ! — la duchesse Eltha ne se contente pas de sa queue céleste et à poste fixe de comète : elle y ajoute les traînes de la terre. La coquette et la modiste qui sont dans toute femme, c'est-à-dire la femme vraie, qui remonte toujours à la surface dans le bas-bleu, a gardé, malgré son mystique amour pour les choses sidérales et immortelles, le goût incorrigible (heureusement !y des dentelles fragiles, des mousselities légères, des volants extravagants et périssables et surtout des peignoirs qu'elle exhibe en
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grand nombre dans ces Soirées de la villa des Jasmins, :iuoique les peignoirs ne soient pas une mise de soirée Qui sait ? pour cette forte tête, virilisée encore par ['étude' et par la réflexion, le peignoir a peut-être une poésie cachée, et pense-t-elle qu'il lui donne l'air plus prêtresse, plus propliétesse et plus Muse ?. . . Toujours 3st-il qu'elle en déballe et qu'elle en étale une collection superbe :
les
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragal Ce ne sont que peignoirs !
Il y en a de toute espèce. Il y en a qui « l'enveloppent comme un nuage de gaze orientale. >» Il y en a « de gaze lilas, brodés de fleurs de jasmins blancs, accompagnés d'un voile de dentelles blanches sur la tête, » pour les jours « d'agitation languissante. >» 11 y en a «d'amples et de traînants, de mousseline, à petites étoiles d'or avec un voile pareil retenu à un cercle d'or par de petits scarabées de turquoises pour les jours où l'on se sent fée. » Il y en a de plusieurs gris et de dentelles blanches pour les jours où l'on n'est plus « qu'une ombre. » Il y en a de « couleur de soleil, » comme la robe de Peau d'Ane, mais sans la peau ; il y en a « de tulle noir, de mousseline, avec le burnous par-dessus la taille >» (Mais ici il y a une lacune. La couleur des burnous est oubliée ! ) Il y en a de « bleu pâle avec mantilles de dentelles — de jaunes. » (Mais une lacune encore. De quel jaune?... On compte dix-huit espèces de jaunes différents,» dit Haller le naturaliste poëte.) Et même il y en a un de feuillages, quand Eltha, écartant les branches d'un bosquet, passe « son pâle visage » dans cette cape de verdure, — par parenthèse une jolie variété de peignoir !
Hein ? qu'en dites-vous? .. Je les ai tous comptés, ces peignoirs ! et vous ne vous doutez pas du plaisir que* j'ai à vous les décrire. Vous ne savez pas combien cela me rafraîchit agréablement le sang échauffé par cette
terrible lecture des Soirées de cette asphyxiante Villa det Jasmins ! Combien cela ramène délicieusement sur k terre du fond du monde stellaire, des météores et dej comètes, et dans les détails intimes et négligés de^ chambres à coucher ! D'ailleurs, règle absolue pour moi quand je suis devant un bas-bleu, j'ai honte d'étn l'homme qu'il veut être, et je me sens devenir la femme qu'il n'est plus. Nous nous transposons. Et pendant qm cet endiablé bas-bleu disserte majestueusement sur Spinosa ou sur Marc-Aurèle, ma pensée passe des jupes e il me trotte dans la tête des peignoirs, bien supérieur.' encore à ceux que M™^ de Blocque ville a mis dans sbj livresj. comme un petit regain de la femme échappé ai bas-bleu. Les hommes qui liront comme moi M™^ d( Blocqueville partageront-ils cette sensation étrange?... Auront-ils comme moi envie d'être femme pour ne paf ressembler au monsieur que tout bas-bleu veut être ?.. Les femmes, en voyant tant de grimaces d'esprit enlai' dissantes, tant de disgrâce voulue, tant de recherche e de gaucherie, en seront-elles plus femmes et garderontelles leur second charmant petit sexe contre ce troisième grand sexe du bas-bleu, qui a toujours manque le premier? Je n'en sais rien, mais ce que je sais et C( que je puis garantir, c'est l'ennui, pour hommes et poui femmes, qui tombera sur tout le monde comme un( avalanche, de ces deux accablants volumes; c'est l'hor reur qu'on va prendre dans ce crachoir des lectures d( toute une vie de bas-bleu, retourné et renversé sur no têtes, et dont on voudra se laver et s'essuyer au plu; vite, n'importe où! mon Dieu ! n'importe où! n'import< dans quels livres; mais, au moins, dans des livres qu< des femmes n'auront pas faits !