‹ Les bas-bleusChapitre 24 sur 42 · M" DE SAMAN · texte numérisé non relu

M" DE SAMAN

Si après renseignement préalable, quelqu'un, — n'importe qui, — avait osé publier sur iM"*** de Saman, qui n'a pas, je crois, toujours porté ce nom-là en littérature, le livre qu'elle vient de publier sur elle et eût dit à la troisième personne ce qu'elle dit, elle, à la première, à quel effroyable procès en diffamation ne serait-il pas exposé? Quel livre, en effet, de plus cruelle diffamation contre elle que ce livre qui la diffame dans sa révoltante sincérité ? Quelle plus flagrante violation du respect que l'on doit à la vie privée que celle qu'elle vient d'accomplir sur la sienne et avec quels détails plus hardis! — Et si hardis même, que la Critique, obligée d'être plus pudique que la femme qui s'est faite, sans peur et sans honte, l'historienne de tous les amours de sa vie, ne sait comment s'y prendre pour décemment y toucher.

Et il le faut cependant. Il le faut pour une raison plus haute que la personnalité d'une femme qui dénoue sa ceinture aux confidences, — à des confidences scanda* leuses que, certes, personne ne lui demandait. La voici aux Umites de son existence. Elle pouvait mourir du

* Les Enchantements de Prudence^ par M>ne de Saman, avec une préface de Mn»e g. Sand. Chez Lévy.

moins dans la noblesse du silence, sans remuer ce fumier de fleurs. Elle ne l'a pas voulu. C'est triste. Le bas-bleu qu'elle fut et qui est oublié, le bas-bleu qui a écrit Gertrude, Jérôme, Sextus, dont elle se souvieni seule aujourd'hui, a voulu jeter encore un livre sur k place pour faire un dernier bruit, et ce livre a été sa vie Le voici donc, ce livre... Selon moi, il est épouvantable Mais l'horrible clarté dont il brille va nous servir ai moins à quelque chose, en nous montrant ce que le; femmes de l'ancienne société française sont en train dt devenir dans la transformation actuelle de nos mœurs et, ma parole d'honneur, c'est à faire trembler !

Et de fait, il y a seulement vingt-cinq ans, ni le livr( que voici, ni la femme qui l'a écrit, n'étaient possibles M™^ Sand, qui a fait la préface de ces Mémoires d( M"^ de Saman et qui, elle aussi, a écrit les siens, s'es bien gardée d'y tout dire, et elle a eu raison... M""" d Staël non plus ( il y a plus de vingt-cinq ans ), M"*** d Staël, qui avait beaucoup aimé d'hommes, a-t-on di (mais pas elle, du moins !), M'»* de Staël, dont pourtan est rudement férue M"'^ de Saman ! Les femmes de ce temps-là pouvaient avoir, comme les femmes, du reste de tous les temps, leurs faiblesses, leurs passions, leur misères morales, leurs chutes; mais en honneur (l'hon neur de ces temps-là) elles étaient tenues de les couvri et de les cacher. Le charme et la grandeur de celles qu ont été nos mères étaientd'envelopper encore plus leur cœurs que leurs visages dans ces mystérieux voiles d la pudeur qui vont si bien à tous les deux. Même disse lues, il fallait qu'elles fussent hypocrites, — qu'elle rendissent ce dernier hommage à la vertu qu'elle n'avaient pas, sous peine d'être chassées immédiate ment, par l'opinion, de tout honnête milieu social. Null d'elles, aurait-ce été Ninon, Ninon courtisane et philc sophe, n'eût effrontément écrit sa vie, en mettant d( noms propres sur toutes ses fautes. Pour avoir des coi fessions de cette espèce, il fallait Rousseau ; il falla

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ce crapuleux superbe que Voltaire, qui n'était pas bégueule, appelait « le laquais de Diogène. » Mais de Rousseau-femme, il n'y en avait pas, et même la notion an manquait à l'esprit humain, constitué tel qu'il était alors. Eh bien ! cette notion ne lui manque plus maintenant. Tout est à peu près fini de la société forte qui forçait les femmes à rester chastes d'attitude, quand îUes ne l'étaient plus de cœur. Il y a des Rousseau- 'erames à présent qui ne craignent pas de tirer sous les ^eux du public les rideaux de leurs âmes et de leurs ilcôves, sans honte pour elles ni pour leurs enfants, n elles sont mères, ni pour leurs maris, si elles sont nariées. Il y a, le croira-t-on jamais assez? des femmes ^ui se vantent comme des hommes ; qui feraient voir ivec vanité les portraits de tous les hommes qu'elles iurent, comme le maréchal de Richelieu, de toutes les

emraes qu'il avait ! Renversement des lois de ce

nonde, les femmes nous ont pris. . . môme la fatuité !

J^ais voici où le curieux commence. Ce changement )u plutôt cette détérioration dans nos mœurs et, il faut Dien le dire, le cynisme que nous avions seuls et que les 'emmes veulent à présent partager avec nous, n'ont pas iniquement une cause morale. Ils viennent surtout l'une cause littéraire. Les femmes n'ont désappris la )udeur et la rougeur sainte, elles n'ont perdu les brûantes beautés de la honte que parce qu'elles ont appris lutre chose.... Ces envieuses de l'homme ont mis, comme illes mettent un bonnet, ses vices avec ses»sciences. ^our réaliser cette combinaison que je viens de signaer, d'un Rousseau doublé d'un Richelieu, il ne faut être lu'un bas-bleu, comme l'auteur des Enchantements de ^rudence. Sans le bas-bleuisme, le fléau du temps qui lent de plus en plus sur nous, nulle femme, pas même es bergères, étendues 5ur l'herbe tendre^

... Ne conterait ses amours A qui les voudrait entendre !

«c Voilà la cause, » comme disait Othello devant le étoiles ! voilà la cause de ce désordre intellectuel qui .' fait écrire sans horreur, à une femme, un livre comm celui que nous avons là sous les yeux. C'est un bas-ble^ que M>"'^ de Saman. Voilà pourquoi elle étale san dignité, dans un livre passionné et plus que passionne les souvenirs qu'elle devait garder au fond d'elle, puis qu'elle avait le bonheur ou le malheur de les avoir. ^ elle était restée femme comme elle était née, ses sou venirs n'auraient jamais quitté son cœur. Elle les aura scellés dans ce reliquaire souvent profané où les osS( raents qui y reposent ne sont pas toujours des ossf ments de Saints ! Mais bas-bleu de bonne heure, élevé sans mère dont elle ne parle pas et par un père qi pour tuer en elle le sentiment religieux et la prédispr ser à la philosophie, lui faisait lire la correspondance ( Voltaire et du Roi de Prusse, cette Prudence, sans pn dence, ne fit, en vivant, que foncer son indigo dava tage ; et ses amours, même les plus jeunes, et q auraient dû être si roses, ne furent que de vanitei amours de bas-bleu. Le premier fut pour un jeu prélat romain quelle appelle du nom de Jérôme, et q la séduisit à cette heure de la vie où les jeunes filles prennent à autre chose qu'à de la froideur d'intel gence et à une étendue de connaissances qu'elles peuvent pas mesurer. Mais quoi d'étonnant? Quand < est un bas-bleu de si bonne heure, comment ne pas et sur-le-champ et follement éprise d'un jeune homme q n'avait d'enthousiasme que pour Adam Smith ? Car il était ce prélat romain, ce froid pédant de haute fufc qui, s'il n'avait pas le respect de sa robe, en avait moins l'ambition. Elle ne put jamais débusquer Adi Smith de la tête de son singulier amant pour s'y étab i

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i sa place, et c'est là aussi la première peine que lui nfligea ce prélat qui ne connaissait pas la volupté^ dit- 3lle, mais qui, sans volupté, lui fit un enfant. Certes, l'était-ce pas là, dans cette première liaison, sinon du jas-bleuisme pur, du bas-bleuisme pourtant dans toute sa gloire? Et quoique les amours qui suivirent celui-là 3t se succédèrent les uns aux autres avec une précision 3t une rapidité presque militaires, fussent des amours plus passionnés, il ne faut jamais perdre de vue qu'ils étaient toujours plus ou moins des amours de bas-bleu, Jans lesquels le galimatias philosophique et littéraire 36 mêlait sans cesse au galimatias involontaire de la passion.

Ainsi le bas-bleu, même avant la tête passionnée ! Les 2;rands mots de la préface de M"'^ Sand ne m'en imposent point. M'n« Sand, qui est la reine indiscutée du bas-bleuisme contemporain, a voulu faire le bonheur d'une de ses sujettes. Mais elle a beau me parler de l'héroïque sincérité de l'âme ardente et forte dont elle recommande le volume présent au public ; elle a beau m'exalter cette âme indépendante et lidèle, qui n'oublie aucun de ses amours en les variant et qui ne combat rien dans son âme par la très-morale raison que le temps qu'on perd à combattre contre soi, on ne fait pas Corinne, si on fait M™« de Staël, je me connais trop en logomachie pour ne pas reconnaître les idées, les façons de dire, les affectations du bas-bleu moderne, cette espèce à part et déjà si commune et pour êtreinfmiment touché du spectacle que me donaent, à la fin de cette préface sur laquelle on a compté, ces deux antiques Mormones du bas-bleuisme contemporain dont l'une couronne l'autre de 7'oses à feuilles de chêne, avec un geste tout à la fois si solennel et si boufïon ! Assurément la passion a dû chauffer parfois cette organisation de bas-bleu enragé qui n'a pas toujours vécu, comme elle le raconte, de la vie de l'écritoire, quoique l'écritoire, le hvre, le cahier, Vidée de faire son petit roman ne la

lâchent jamais, même dans les débris de son cœur. Mais ici je reconnais l'éternel bas-bien et sa pose... et je pense au vers de la comédie :

Ce n'est ea se vantant de rime... qu'on a l'autre !

Or, comme l'âge est venu et qu'ici il ne peut y avoir d'autre^ je me dis qu'il n'y a plus alors que le plaisir de se vanter, pour le seul plaisir de se vanter !

Oui, se vanter — du fond de sa vieillesse de femme, — cet antre vide, — se vanter plus que d'avoir aimé, se vanter d'avoir été aimée, et avec les noms à Tappui, — tout au long, — des noms d'évêques, — de princes, — de littérateurs, — de savants, — de membres du Parlement d'Angleterre, couronnés enfin, tous ces noms, qui passent dans le grand défilé de la Revue des Morts, à minuit — par le nom d'un homme de génie, attaché, dans un ridicule immense, au pilori de ces Mémoires, cela ne devait-il pas suffire à finflammation de la tète d'une femme qui n'a jamais compris l'amour que comme Aspasie, et qui a toujours cherché son Périclès ? Le diable fourre sa queue partout, dit gaiement le proverbe, mais nous n'avons pas besoin de cette queue-là pour expliquer les détails passionnés des Mémoires de cette tête romanesque, qui a l'habitude d'écrire des romans et d'en faire, cela suffisait ! Chateaubriand ! Au milieu de ces hommes aimés à tous les titres, et dont chacun a sa spécialité d'amour, évidemment le plus aimé de la collection, le plus aimé avec le plus de furie, avec le plus de passion vraie, — traversée pourtant (à ses jours] de libertinage, — c'est l'Anglais, cet Anglais que M™« George Sand appelle un délicieux Oswald, avec le

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petit claquement de langue du connaisseur ; mais le plus enivrant pour Tamour-propre du bas-bleu dépareillé, qui cherche sa moitié de génie, et le plus utile pour sa vieillesse future, c'est à coup sûr Chateaubriand ! Oh ! mon pauvre et grand Chateaubriand !

Vous n'avez donc vécu que pour cette infamie !

il est impossible de le compromettre mieux que cette Prudence ! Il est impossible de le présenter mieux au public comme une chose à soi, de mieux raconter cette liaison tout entière avec un homme qui tombe du haut de sa fierté et de son génie dans le plus bête de tous les amours ! Déjà de cette amère comédie, on savait quelque chose. Sainte-Beuve, qui aimait h conduire ces eaux corrompues dans les détours sinueux des coteaux modérés de sa littérature, çn avait filtré quelques gouttes dans son livre sur Chateaubriand, écrit — pour déshonorer l'auteur des Martyrs — après sa mort, bien entendu. Il tenait de l'enchanteresse Prudence ces détails qui l'enchantèrent, mais qui m'attristent, moi... quand ils me montrent l'auteur du Génie du christianisme, sur le tard de sa vie, en bonne fortune de cabaret, avec une maîtresse, et y chantant le Dieu des bonnes gens, de Déranger ! Les compagnons d'Ulysse marchant à quatre pattes devant Circé me font un effet moins violent que cette porcherie. N'est-ce pas là quelque chose d'ignoble et d'affreux dont la mémoire du grand poète religieux en prose restera éternellement souillée, et ^e tous les efforts futurs de la Critique et de l'Histoire, qui l'essuieront, ne pourront effacer !

Ceci restera, et c'est le crime du livre d'aujourd'hui. Le crime de ces Enchantements de Prudence, qui sont plutôt des envoûtements, c'est d'avoir fait avec l'homme qu'elle dit avoir aimé ce que les fils de Noé firent avec leur père ! Voilà le crime, le vrai crime de cette révélation d'une femme qui peut braver l'ignominie pour son

compte personnel, si elle a des démangeaisons d'ignominie, mais qui n'a pas le droic de la braver pour le compte d'autrui ! Hélas ! il est évident qu'une femme ne peut pas avoir beaucoup de respect pour un homme quand elle l'a vu dans de certaines attitudes. Mais, à défaut de respect, si Prudence, — puisque Prudence il y a, — avait eu le moindre brin de délicatesse, elle n'eût pas, par ses indiscrétions travaillées^ dégradé ce vieillard de génie amoureux dont elle a dit d'une plume impertinente et corrompue « qu'il avait les dents belles et le transport agréable et amusant. ?/ Elle aurait gardé, sans le donner à risée ou à mépris sérieux, le souvenir touchant de ce fou à elle et fait par elle ; mais pour cette Prudence et ses pareilles, la question n'est ni l'honneur de Chateaubriand, ni leur propre honneur de cœur. La question est l'exploitation d'un nom illustre, dans l'intérêt d'un dernier scandale, avant de mourir tout à fait.

J'avoue que je n'ai vu que cela dans le livre de M™« de Saman. A partir de cela, tout le reste a disparu. Pauvre Chateaubriand ! S'il revenait au monde, que dirait-il de se savoir si bien habillé ou déshabillé [as you like) dans

le livre de sa maîtresse? Aussi pourquoi s'aviser

d'aimer un bas-bleu, — une de ces Goules de vanité qui s'engraissent de l'honneur des hommes assez imbéciles pour les aimer ?... Le livre de celle-ci est, à part le grand nom de Chateaubriand qui l'étoile, quoiqu'elle l'ait taché, le livre fait et refait sans cesse par tous les bas-bleus de la terre qui n'ont qu'une note comme le crapaud, mais moins harmonieuse. C'est toujours Elles d'abord, et leurs travaux, et leur envie d'être hommes, à ces singesses, — puis la négation de Dieu, — l'insulte à Jésus-Christ, — des prières hystériques au Dieu- Nature, — et par-dessus tout : le Saint Sacrement de

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l'amour ! Il n'y a rien à dire sur ces vieilles billevesées et je n'aurais pas ramassé ce livre, s'il n'avait pesé que cela.

Mais Chateaubriand !! Chateaubriand ayant pour table d'amphithéâtre le lit encore chaud d'une maîtresse qui l'y dissèque par volupté de ressouvenir et d'orgueil d'avoir été à lui! ! Mais une femme de l'ancienne société française qui se vante après l'amour, comme les lâches après la guerre ! Une femme vantarde dans un pays où le mot de vantard est la plus sanglante des injures!! Voilà ce qui m'a fait m'arréter devant ce livre, signe des temps, et vous le montrer simplement du doigt.

Mais que je plains sincèrement, mon Dieu ! les maris, les fils ou les filles des femmes (si elles en ont) qui écrivent de ces livres -là !

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