‹ Les bas-bleusChapitre 26 sur 42 · SOUVENIRS D'UNE COSAQUE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'UNE COSAQUE

La seule originalité de ce livre est dans le mot Cosaque. Les Cosaques n'écrivent pas tous les jours à Paris. Son seul succès a été le scandale. On y comptait bien. On l'avait calculé. Il n'a été écrit que pour cela. La femme qui l'a écrit,., ou qui l'a inspiré est, — dit-on, — une vraie Cosaque, portant un nom cosaque, Madame Olga. .. je ne sais qui ! Si Je ne sais qui s'écrivait Jencsayki, cela aurait assez l'air d'un nom cosaque, mais l'auteur a mieux aimé celui de Robert Franz. Ce M. Robert Franz, qui n'est peut-être personne, pourrait cependant être quelqu'un.

Qui ne le sait ? Il y a chez les éditeurs, au service des dames qui ne savent pas l'orthographe, des blanchisseurs qui se chargent du linge... douteux. C'est même de cette façon qu'on mit au blanc forcé, il y a plusieurs années, le linge des demoiselles Lola Montés et Céleste Mogador, qui, elles aussi, mais pour de plus joyeuses raisons que la dame cosaque d'aujourd'hui, eurent la fantaisie de publier leurs Mémoires... Seulement, si cet honnête M. Franz, avec sa préface admirative, mise à la tête du livre, pour nous apprendre que la dame

* Chez Lacroix.

cosaque, auteur ou muse de ce livre, au luxe et aux passions cosaques, est, après tous ses tapages de faste et de passion, réduite maintenant à la pauvre mansarde, où elle vit modestement, entre son piano et son lit de fer (je le crois de fer, effectivement), ce qui, par parenthèse, est très-peu cosaque ; si cet honnête et fort inconnu M. Robert Franz n'est pas, en pied, le blanchisseur de gros ou de fin de la Maison Lacroix et compagnie^ mais simplement une invention, une forme littéraire, un procédé, employé pour faire mousser sans imprudence, ce livre-ci, je trouve, pour ma part, cette invention et ce procédé encore moins cosaques que le nom si tranquillement bourgeois et bon garçon de M. Franz. Les Cosaques peuvent tomber dans le Don et même s'y jeter la tête la première. Mais ici, nous tombons dans le pot d'encre de tout le monde. C'est du cosaque ratatiné... Quand on a les raisons que croit avoir la dame cosaque du livre de M. Franz, de déshonorer un homme, on le déshonore bravement, — à ses risques et périls, — en le nommant et en signant le déshonneur qu'on lui inflige... Certainement, dans no% idées, à nous, qui ne sommes pas Cosaque, cela ne sera^ ni très-noble, ni très-fier, ni, dans le cas présent, trèspudique; mais cela serait effréné, sauvage, téméraire, à fond de train dans la vengeance, cosaque enfin ! puisque cosaque est la prétention et l'aigrette de ce livre; tandis que, entre Robert Franz et M. X..., comme on dit, pour se dispenser de nommer l'homme qu'on traîne sur la claie et que tout le monde a nommé, on n'est plus qu'un bas-bleu, qui se venge en bas-bleu, et les basbleus ne sont pas des Cosaques ! Ils sont malheureusement de tous les pays !

Et voilà le reproche que je fais à ce livre tout d'abord, — sans préjudice des autres qui viendront après, — parce que les autres regarcferont plus le temps où de pareils livres se publient, que la femme ou les femmes qui osent les publier...

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Je ne suis pas assez niaisement pédant pour parler morale à une Cosaque qui fait sauter son désir, — comme son cheval, — par-dessus toutes les barrières, sous lesquelles les autres femmes, qui ne sont pas Cosaques, coulent parfois subtilement le leur. Elle me répondrait superbement que la morale n'est qu'une hypocrisie, si elle n'est pas la liberté (je m'épargnerai cette vieille guitare) ; mais je lui dirai et je lui répéterai la chose qui devra le plus la toucher : c'est que précisément, dans le livre qu'elle vient de lancer, elle n'est point aussi Cosaque qu'elle se vante de l'être ; c'est que la tournure qu'elle se donne, en commençant son livre, n'est pas du tout la tournure qu'elle prend, en le publiant. C'est qu'après l'avoir lue, cette femme indisciplinée qui ne relève que d'elle-même, — qui a l'ivresse et la folie du plus satané orgueil que le diable, auquel elle ne croit pas, mais à qui elle fait croire, ait jamais départi à une aimable femme, on n'a plus sous les yeux qu'une personne ou assez modeste, ou assez prudente, ou assez sournoise pour se mettre derrière le nom de M. Franz et faire des X comme un mathématicien, quand il s'agit de nommer les gens par leur nom, car il n'y a pas que son amant qui s'appelle X... dans ses Souvenirs. Là je ne reconnais plus la poésie cosaque sur laquelle j'avais compté. Je ne reconnais plus la fille de la race d'Ivan le Terrible, — cette fille qui s'annonçait si bien, — qui (dit-elle) aurait tué un jour, aussi simplement qu'on avale un verre d'eau, un de ses frères, si on n'avait pas oublié les pistolets des fontes fie la selle, — parce qu'en sautant une rivière, il avait pu voir qu'elle avait eu peur... Quelle débâcle de caractère quand il s'agit d'un livre ! C'est bien la peine d'avoir toujours au poing la cravache de Lola Montés, pour finir prosaïquement par le parapluie de Sainte-Beuve !

Encore une fois, c'est la Cosaque promise dans le titre que je voudrais et que tout le monde voudra... C'est elle qui m'y fait faux bond et qui m'y manque, car une femme qui raconte publiquement ses amours n'est pas plus une merveille cosaque que française. En France, nous avons maintenant de ces femmes-là, qui les racontent très-bien avec tous les détails de la chose. C'est autorisé. Les critiques graves trouvent cela curieux et s'en pourléchent... Bien avant même que la dame cosaque existât, l'homme qu'elle a aimé avec tant de furie, dit-elle, avait été aimé par des femmes non moins furieuses, qui n'étaient pas Cosaques, et l'une d'elles l'enleva, qui plus cosaque est ! ! Ni les attitudes et les volontés masculines, ni l'indépendance absolue qui se soucie de la réserve et de la pudeur comme d'un vieux jeton, et qui fait de la femme, si charmante autrefois, le plus désagréable inconvénient qui puisse tomber maintenant dans la vie d'un homme, ne sont des choses essentiellement cosaques. Le maniement des armes, les chevaux, le revolver, le poignard, la cravache non plus ! Tout cela est tombé dans les idées communes, même au théâtre ! Lola Montés, dont j'aime à faire planer la mémoire sur ce chapitre, car c'était une bonne fille au fond (quoique très-menteuse et elle s'en vantait ! ), Lola Montés, qui n'était pas Cosaque, a joué dans son temps de la cravache (c'était là sa spécialité) avec une exubérance qui divertissait toute l'Europe, et la dame cosaque en est beaucoup plus sobre. Dans son livre, si je m'en souviens bien, elle ne cravache que son mari: atout seigneur tout honneur ! Mais elle a la modération, pleine d'un ancien bon goût, étonnant avec ses attitudes, de n'envoyer de cartel à personne, tandis que la femme la plus joliment blonde et ronde du bas-bleuisme contemporain (M™» Olympe Audouard) a, un jour, proposé un

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luel à an directeur de journal qui s'amusa beaucoup de î8tte bravacherie ! Tuer un homme endormi , après )OSsession préalable, bien entendu, — une idée qui a )assé dans la tète, et jusque dans la main de la dame 'osaque d'aujourd'hui, car son poignard était déjà levé, iuand l'homme menacé se réveilla ; — le tuer, cet homme îndormi qui avait été à tant de femmes, pour qu'il ne ùt plus à personne, n'est pas une idée d'originalité rès-cosaque, mais du plus vieux, du plus usé et du )lus plat romanesque de partout, à cette heure, sotte !t folle, de ce beau monde civilisé !

Et son éducation n'est pas plus cosaque que sa peronne, à cette Cosaque, qui, du moins, dans son livre, a )erdu, à mon grand regret, sa nationalité ! Les livres [u'elle a lus, « qu'elle a dévorés d'une façon absurde »>, lit-elle dans un éclair de bon sens, rare dans sa tête, are dans les tètes de tous les pays, — c'est Eugène Sue, klzac, Dumas, George Sand, Michelet, qui Vélectrise ici le bon sens disparaît !), Buffon, Sur l'Homme^ VHisoire naturelle de Franklin, et certes tous ces gens-là ne ont pas des littérateurs cosaques. Elle a lu tout cela vec frénésie ; elle s'est bourrée de tout cela, entre eux juments, dans les écuries de son père, son cabinet e travail, — comme le premier jockey venu aurait pu, ans être Cosaque, y étudier, entre les deux bêtes qu'il trille, une théorie imprimée de l'entraînement et du ansage ! Assurément, ici pas plus qu'ailleurs, je ne ois la couleur locale et cosaque à laquelle, avec son tre, je m'attendais. Et, de fait, donnez à la jaime fille ue vous voudrez. Cosaque ou non, pour lecture et pour iucation, les Eugène Sue, les Dumas, les Michelet, les and et tous les propagateurs -des gales modernes, vous 3rrez si vous n'obtenez pas identiquement les mêmes '3sultats moraux et intellectuels, qui brillent dans la xme cosaque en question. Vous verrez si vous n'obte- 3z pas les mêmes cosaqueries de conduite, si être )saque, c'est être extravagant, ce que je ne crois point

pour l'honneur de l'Ukraine ! Donc de la Cosaque que je rêvais, et qui aurait pu donner à ce livre, que tous les bas-bleus de France sont capables de confectionner tel que le voilà, un arôme, un piquant, une nouveauté, un inconnu dont j'aurais fait beaucoup plus de cas que d'une vengeance d'écritoire, vous voyez si, même en cherchant, de cette Cosaque on trouve la moindre trace ! Excepté une chasse aux loups, racontée presque avec la rapidité du traîneau sur lequel la dame est montée et avec des nerfs auxquels je reconnais la vraie femme, je n'aurais pas, littérairement, le moindre détail cosaque à me mettre sous la dent ; et encore le petit cochon de lait que je n'y mets pas, et qu'en cette chasse oii les chasseurs sont chassés, on traîne au bout d'un cordon, derrière le traîneau, pour exciter les loups, qui finissent par le dévorer, ce petit cochon me gâte c^te scène cosaque, avec son petit air français. Le cochon de lait n'est pas un animal cosaque. Il est très-commun en France,. — plus commun même que les femmes qui y racontent impudiquement leurs amours, quoiqu'elles s'y multiplient beaucoup. Pauvre cochon de lait, du reste, qui me fait l'effet d'un symbole, — le symbole du pauvre Monsieur, traîné par sa Cosaque qui se venge, tout le long du livre, devant tous les loups et tous les chacals de l'Europe ; devant tous ces envieux, féroces et bas, qui sont heureux d'avoir, — n'importe d'où il tombe, — un morceau de grand artiste, dans leurs sales gueules, à déchiqueter !

Le petit cochon de lait criait comme un beau diable de petit cochon qu'il était, au bout de sa corde, sous k museau des loups, qui le humaient comme leur dîner mais le Monsieur que la dame cosaque traîne dans k mépris et le ridicule, tout le long de son livre, criera t-il?... Telle est la question.

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