SOUVENIRS D UNE COSAQUE
S'il criait, — quel joli tapage ! Vous rappelez-vous Elle et lui^ un livre de Souvenirs aussi, et auquel *le frère d'Alfred de Musset répondit par un autre' livre. . . de Souvenirs encore, qui coupa le sifflet à la couleuvre qui s'était mise à siffler sur le tombeau du poëte et avait cru, de son venin, y laisser une tache immortelle?... S'il criait aujourd'hui, le M. X... de la dame cosaque, qui sait ce que serait son cri ?... Criera-t-il ?. . . Les curieux , les commères, les friands de scandale, excités par ce premier, écoutent et en attendent un second; mais moi, non! Que m'importe! Que m'importent, à moi, les querelles, les ressentiments, les vengeances de deux conjoints disjoints d'un mauvais ménage qui n'est plus, et dont, si je m'en rapporte au récit d'une femme qui n'est pas plus dans la vérité humaine que dans la vérité cosaque, je suspecte juscju'à l'amour !
Car voilà le grand mot ! l'amour ! Aime-t-on, a-t-on réellement aimé, dans ce livre de Souvenirs, qu'un critique, qui croit un peu trop vite ce qu'on dit, appelait dernièrement les indiscrétions de l'amour?... Les rares, les très-rares livres qui expriment l'amour, — l'amour pour le compte des cœurs qui les ont écrits, ont un accent sur lequel il ne peut y avoir ni méprise ni doute. Môme dans les Lettres d'une religieuse portugaise^ par exemple, à l'authenticité desquelles je crois cependant assez peu, il y a un accent... qui n'est pas plus dans les Souvenirs d'une Cosaque que la couleur locale et l'accent cosaque de son pays... Franchement, voyons ! la main sur la conscience, ce n'est pas parce •qu'on s'est donnée à un homme ; parce qu'on s'est jetée à sa tête comme un projectile ; qu'on a pris la poste, du fond de la Russie, pour aller le prendre, lui, à Rome et qu'on l'y a pris, car le Don Juan ici, c'est Madame,
— si on en croit Madame, — et Monsieur, c'est Made moiselle Jocrisse, qui fait bien quelques petites façons mais qui enfin y passe^ comme disaient gaiement no pères î — non, ce n'est point parce qu'on a fait tout cela parce qu'on a vécu en plein ciel d'indiscrétions d'abon et en plein enfer d'indiscrétions ensuite, avec un homm» moralement violé (drôle d'alliance de mots!), qu'oi aime nécessairement, sincèrement, ingénument ce homme. Non ! non ! mille fois non ! Ce sont là, sans doute, des gesticulations expressives...,- trop expressives même, mais qui ne prouvent rien de plus que l'envie de gesticuler ! La dame cosaque des Souvenirs peut trèsbien n'avoir pas aimé son Monsieur X..., mais au ton de son livre, puisque personnellement je n'ai pas l'honneur de la connaître, je ne crois point qu'elle Tait aimé, et je vais aller bien plus loin, je vais désespérer ses amoureux, je ne crois pas qu'elle puisse jamais aimer personne !
Ce qu'elle aime, c'est le bruit ! Par Dieu, oui, elle est musicienne, et c'est parce qu'elle est musicienne qu'elle est allée droit, — ou de travers, — à l'homme qui fait le plus de bruit avec sa musique en Europe depuis quarante ans ! Ni l'âge de cet homme, ni les cheveux blancs de cet homme, ni la robe de cet homme, qui n'est pas encore descendu complètement dans la soutane du prêtre catholique, mais qui s'est arrêté à moitié, dans la soutanelle de l'abbé romain, ni la vocation ou l'affectation ecclésiastiques de cet homme n'ont pu la retenir. Au contraire, ils l'ont excitée. Ils ont été une raison de plus pour se jeter à cet homme, qui, à lui seul, vaut un orchestre et qui joue de la réputation des femmes, comme de ses pianos qu'il éreinte ! Elle a voulu qu'il jouât sur la sienne un de ses plus retentissants morceaux. Cette femme, dont le cœur est dans les oreille?/ qui adore le bruit, comme Pythagore adorait l'écho, voudrait faire du bruit à tout prix ; voudrait monter sur le bruit, sur ce vent que souffle la bouche des
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sommes, comme sur un hippogriffe préférable à tous es chevaux qu'elle a montés, cette écuyère 1 Et comme 3lle aime à la folie ce souffle qui est parfois le scandale 3t quelquefois la gloire, pur ici et là infecté ! cet engouevënt de renommée a pris aujourd'hui le scandale, en ittendant la gloire. Mais est-ce là le moyen de la faire venir ?
Il en est d'autres qui valent mieux et qui sont peut- 3tre à sa portée... On dit qu'elle a un grand talent de musicienne, — un vrai talent d'artiste, — et comme écrivain, — écrivain en français, — cette Cosaque n'en manque pas non plus. Elle a de l'expression. On sent le jet de l'écrivain dans ce style haché et hachant, rapide (c'est sa qualité), mais tendu, forcé, violent, audacieux et de parti pris, abracadabrant ! L'effet y est cherché et cela devait être, du reste, avec une femme de cette nature, amoureuse de tout ce qui résonne, et qui, parce qu'elle a été quittée par un homme, la belle affaire ! crie à nous briser le tympan !
Certes ! pour une femme qui joue à l'Alfieri, dans la première partie de son livre ; pour une Amazone de cette force, ceci est mesquin... de stoïcisme et même de vengeance; mais c'est que faire du bruit, pour elle, vaut beaucoup mieux que de se venger ! Allez, soyez tranquille ! ce n'est pas elle qui jamais, comme certains sauvages, dans leur frénésie, aurait, avec ses dents, coupé sa langue pour la cracher à la face de son ennemi ; elle aime mieux la garder pour parler contre lui et faire des conférences, — car elle en fait, à ce qu'il paraît, ce qui n'est pas du tout équestre, du tout amazone, du tout Alfieri, du tout cosaque, — mais ce qui est parfaitement parisien, parfaitement bas-bleu, et parfaitement conforme au genre d'âme qu'elle a^ — une âme d'actrice.
qui préfère à tout, à tous les amours comme à toutes les vengeances, les yeux des galeries et les applaudisse ments des parterres !
Oui, une âme d'actrice ! Voilà selon moi la meilleun explication à donner de cette Cosaque par trop déco saquée... Une âme d'actrice plus que de femme, ce qu n'est pas monstrueux du tout, quoique j'en aimass» mieux une autre... Une pareille âme a obéi à sa natur* et suivi son courant, en s'affolant (même avant de l'avoi: vu) d'un acteur comme elle, — d'un très-grand artiste j'en conviens, — mais du plus éclatant des saltim banques, du fameux pianiste, au sabre hongrois qu'il i remplacé par le bréviaire. C'était presque fatal qu'ell s'en affolât... Aussi s'en est-elle aflfolée.
Il a été son sabre hongrois^ à elle. Elle se l'est mis à 1; ceinture. Elle a moins vécu avec cet homme qu'elle n'. paradé avec lui. Elle l'a aimé pour l'efifet plus que pou lui-même, comme elle veut s'en venger aujourd'hui plus pour l'effet que pour lui faire mal. Elle a mieux fai que de se monter la tête, elle s'' est fait des têtes^commeo) dit au théâtre, une tête d'amour d'abord, puis une têt de vengeance. Mais, au fond, elle n'est ni si Médée ni Méduse que cela ; elle n'est pas si diablesse. Qui sait > hors de son livre, elle n'est pas aimable et bonne enfau comme de grandes actrices le deviennent après la reprt sentation ?... Je ne dis pas que, dans son livre, elle e impose, mais je dis qu'elle y pose... Elle s'y peint en fei et même en fer rouge ; mais c'est pour l'effet qui, avp cette femme de bruit, est du bruit encore, car l'effet c'e le bruit des yeux. Ya-t-il en définitive autre chose que d bruit dans son livre ?... Ce n'est qu'une fantasia arabe fusil en l'air, poudre brûlée mais sans balles, pour 1 plaisir de faire du bruit ! Avec l'impétuosité, la fierté, 1 mépris à l'Ajax pour Dieu et les hommes, rintraitabilii qu'elle y affecte, on s'attend à y voir surgir des tragédie et des catastrophes, et il n'y a que son mari de cravach< ce qui n'est pas une grande catastrophe. En somm<
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ous n'avons pas à y déplorer de malheurs. Quand elle eut tuer son frère pour sa peine de l'avoir vue pàlb^ 3s pistolets n'étaient pas dans les fontes de la selle, ^uand elle lève le poignard sur M. X... endormi, — la une était plus aimable : elle enlbrassait Endymion, — .1. X... se réveille ! Plus tard, il est vrai, elle le menace rès-nettement de lui brûler la cervelle, à M. X..., devant ['autres lettres de l'alphabet, mais elle ne la lui brûle )oint. Elle rapporte d'Amérique, pour l'empoisonner, in poison de première qualité, qui n'est point un vil )oison de blanchisseuse, mais c'est elle qui s'empoiionne. Seulement elle prend du contre-poison imméliatement et se sauve ! Il n'y a d'empoisonné que son imour, de sorte que l'en voilà guérie, et que tout le nonde sort en bonne santé de ce livre dont on peut dire, 3omme dans les lettres défaire part : La mère et l'enfant se portent bien !
Mais l'enfant mourra... et avant peu ! De pareils livres ne durent pas longtemps. Demandez-vous où est maintenant le Glenarvon contre Byron, et dans quel mépris est tombé Lui et Elle^ et toutes les Elles qui ont écrit contre leurs Lui ! Je veux la mort de son péché, mais je ne veux point la mort de la pécheresse qui peut nous écrire autre chose que des pamphlets de cœur. Pamphlets, soufflets, camouflets, sottes choses ! Puisque nous avons de la fierté, il faut laisser tous ces extravasements et ces extravagances, odieux dans d'autres livres où des femmes déshonorent elles et leurs amants pour le seul plaisir de les déshonorer, tandis qu'ici on a au moins pour excuse l'abandon ! — l'abandon dans une société qui a exaspéré toutes les vanités de la femme jusqu'au délire de vouloir devenir des hommes contre les
hommes^ et qui, pour les consoler de ces abandor qui prouvent bien qu'elles ne sont pas des hommei ces pauvres orgueilleuses, ne leur a même pas laiss Dieu !