‹ Les bas-bleusChapitre 29 sur 42 · M^^ GUSTAVE HALLER · texte numérisé non relu

M^^ GUSTAVE HALLER

La femme qui a écrit ce roman débuta, il y a un ou deux ans, dans la République ( féminine) des lettres, sous ce nom qu'elle signe aujourd'hui de < Gustave Haller». C'était un nom d'homme que son livre démentait. Le livre, en efïet, était aussi féminin que possible... un bout de feston, un rien brodé... de soie bleue! Cela s'appelait le BLuet. Le nom d'un homme jurait là-dessus..., mais quand on prend du masque, on n'en saurait trop prendre. Une femme, se déguisant en homme, croit être moins reconnue, et le petit tremblement de l'insuccès se cache mieux sous un masque hardi. Eh bien! si on réussit, on l'ôtera, ce masque, et on jouira de sa petite gloire, à visage découvert... Or, comme en attendant cet heureux jour, on l'avait levé pour la Critiqua qu'il faut séduire, et qui n'étant pas une Lucrèce, mais une femme des plus galantes, avait fait à l'auteur du Bluct force articles favorables et madrigalesques.la personne mystérieuse qui signe Gustave Haller, avait, enchantée, levé un bout de masque aussi du côté du public. On avait vu un œil, comme dans l'entrevoile d'une Péruvienne.

* Le Bluet. — • Ver lu. — Chez Lévy,

On avait vu enfin que Gustave Haller était Mme Gustave Haller.

Supposez encore un petit succès du même genre et on peut parier qu'il n'y aura plus ni Monsieur ni Madame Haller, mais une Madame dont on commence à cancaner le nom dans cette loge de portier qu'on appelle Paris, quoiqu'elle soit toujours jusqu'ici Gustave Haller, en littérature. Plus tard, soyez-en sûr, on se nommera trèshardiment et très-coquettement de son vrai nom, quand la petite place dans la publicité sera faite, quand le petit pignon sur rue sera bâti. M'""^ Haller a devant elle un grand exemple. Ce ne fut que bien longtemps aprèt que M"^'^ Sand fut sûre de l'opinion publique, — de cette ànesse d'opinion publique, bâtée par elle et qui l'avait prise sur son dos, comme un homme, qu'on la vit renoncer au califourchon sur cette bête h'ien apprise et ne plus faire une culotte de sa jupe, pour mieux s'y tenir. Tout à coup, elle devint, un matin, de George Sand, ■^{me George Sand, et même parfois M'"^ Dudevant... M'"^ Gustave Haller qui dédie ses livres à George Sand la Présidente, en son vivant, de la République féminine des lettres, et dont les moindres billets sont pour le^ femmes des décorations qu'elles pendent au cou def livres qu'elles écrivent, M'"'-* Gustave Haller suivra cer tainement l'exemple de celle qui l'a décorée... Et de cett' façon, comme tout bas-bleu, du reste, elle ne montrei pas plus d'originalité dans sa manière de faire que dan sa manière de penser.

Et cependant, ce livre du Bluet, que j'aime à rappelei et qui fut le premier livre de M'"*^ Haller, aurait pu, souî une autre plume que cette plume d'oiselet, être une oau vre originale et virile. Ici, dans ce roman, il ne s'agi plus uniquement d'amour, la seule chose à la portée de femmes, mais d'un bien autre sentiment qui les dépasse toutes, et qui n'a pas eu son roman encore. Il s'agit di sentiment de l'amitié. Tentant peut-être pour la plume malgré son impureté, qui a écrit Lélia, un pareil romar

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aurait pu être essayé par M«»e Sand, cette tête hermaphrodite, prise pour une tôte d'homme par un siècle lâche et myope, et qui croyait, en se regardant, que la femme peut tout ce que Thomme peut. Elle n^ a pas pensé et on s'en étonne; elle a laissé l'idée d'un pareil roman à M"'*' Haller qui l'a chiffonnée. D'elle-même lui

serait-elle jamais venue ? Un jour, dit la Mythologie,

Junon, voulant faire le petit Jupiter, en se passant du grand, s'assit sur une fleur et conçat Flore. C'est joli, mais ce n'est pas vrai. Il faut le rappeler à ces dames, puisqu'elles l'oublient; les femmes ne font rien toutes seules... et M'"° Gustave Haller aurait pu s'asseoir sur tous les bluets de la création qu'elle n'aurait pas pondu le sien. C'est une phrase de La Bruyère qui a fait son enfant, à elle ; et cette phrase bien connue, la voici. Elle n'est pas brillante, quoique de La Bruyère. «< L'ami- « tié peut subsister entre gens de différents sexes, « exempte même dé toute grossièreté. Une femme « regarde toujours un homme comme un homme, et « réciproquement, un homme regarde toujours une « femme comme une femme. Cette liaison n'est ni <« passion, ni amitié pUre. Elle fait une classe à part. >» Mais cette pauvre phrase qui, après avoir affirmé l'amitié entre homme et femme, la nie et en fait une classe à part ; cette phrase peu honorable pour la netteté d'esprit de La Bruyère, — moraliste du reste plus piquant que profond et dont habituellement l'expression pique plus que la pensée, — ne pouvait engendrer rien ie bien lucide, dans la tête, qui l'est tris-peu, de M™e Haller. Cet esprit de femme, d'une aimable faiblesse, n'était pas capable d'appuyer sur un sujet qu'il fallait profondément entr'ouvrir pour le féconder. Dans son roman, à deux sentiments, elle se contente d'opposer 'amitié à l'amour, antithèse vulgaire ! et au lieu de ; narquer leurs différences et leurs contrastes, elle glisse, [ ivec une maladresse naïve, dans leurs ressemblances et ^ eura analogies. Les personnages de son drame de cœur,

comme dans la plupart des romans écrits par des femmes, n'ont ni physionomies, ni visages. Son héros, mi-parti d'amour et d'amitié, est de race germanique, dit-elle ambitieusement, et agriculteur... Pourquoi agriculteur? Eh bien! pour qu'il y ait roman. Il n'y aurait pas roman, sans cette agriculture. C'est là, comme on dit, le nœud de la pièce. La femme aimée par le petit Triptolème de M"*^ Haller, préfère la ville à la campagne, quand lui, naturellement, le Triptolème, préfère la campagne à la ville. Choc de goûts, choc de destinées ! L'agriculteur n'épouse pas la femme, qu'il aime moins que sa charrue et se rejette à corps perdu dans l'amitié. Seulement, un jour, cette amitié consolatrice et sufflciente est, tout à coup, brisée — et je ne dirai pas de quelle sotte manière; je vous l'épargnerai. — AlorS; le pauvre ami, aussi malheureux que le pauvre amant, meurt d'un désespoir, compliqué, il est vrai, d'un fort anévrisme, et c'est ainsi que M'"»" Gustave Haller prouve du même coup la puissance de l'amitié chez son héros, et chez elle, la puissance de l'invention et de la pensée ! Enfantin et chétif, n'est-ce pas ? tel ce roman que je viens de vous raconter. Tel le ruisselet dans lequel se débat et se noie la thèse absolument fausse, d'ailleurs, de l'amitié entre homme et femme. Pour qui a pratiqué la vie, ou qui l'a seulement regardée, il n'est pas vrai que cette amitié puisse exister; et si on l'a cru quelquefois, ce n'a été que par piperie d'âme abusée, à qui les sens, maîtres en amour, ont donné bientôt le plus éclatant démenti ! L'amitié est un sentiment trop viril pour subsister jamais dans une âme de femme; et quand même, entre hommes, éclate cette chose rare et sublime, il n'y a qu'un homme du plus mâle génie, qui, comme Otway dans Venise sauvée^ puisse en montrer toute la beauté et la grandeur. Une femme y périrait, tuée par le sujet même et aussi par sa nature de femme, qui l'empêchera toujours de peindre ce qu'elle ne peut pas éprouver. Avec sa gracile élégance, M»'*^ Haller n'est point de

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force à creuser un sentiment, fait d'autant de raison que d'enthousiasme, le plus beau des sentiments dans la hiérarchie des sentiments de nos âmes, après le sentiment religieux ! Bluet d'intelligence elle-même, qui s'effeuille et se perd dans je ne sais quelle métaphysiquette de sentiments, car il faut employer les diminutifs pour parler convenablement du Bluet, de ce livre où tout est petit et qui, sans jouer sur les mots, n'est rien, après tout, qu'une bluette !

Quand il parut, c'est ainsi que je le traitai, en n'en parlant pas, je le traitai comme une chose légère et manquée... manquée par une femme, jolie peut-être, et qui, si elle est jolie, n'a pas besoin d'être bas-bleu. .. Je laissai les galantins de la Critique se ruer aux compliments, selon leur usage, dès que la moindre femme écrit la moindre chose ; et elle, je la laissai aussi faire sa compote de tous leurs compliments, entassés à la fin de

son volume. C'était innocent Mais aujourd'hui,

c'est une autre affaire, M'»« Gustave Haller publie un second livre. Le premier pouvait être un caprice, le second est une menace. Ce livre est même plus gros, plus long, plus lourd, et à plus grandes prétentions que le premier. M"'** Gustave Haller n'est plus une jolie femme, qui a voulu clianger de succès et qui a jeté, avec une grâce impertinente, au nez du public, un petit livre auquel elle ne pense déjà plus. Non, elle ne se joue plus de nous. Elle est sérieuse. Elle croit en Elle. La voilà qui s'établit définitivement bas-bleu. Elle ouvre boutique de littérature, et volontairement elle se place sous la coupe de la Critique, de celle-là qui n'est pas galante, et qui pourrait bien couper

Vertu. Ce titre abstrait est un roman encore, il est dédié à M'»^ Sand, ce qui inquiète. . ., et il porte sur sa

couverture un dessin de Carpeaux mourant. 11 paraît que les derniers moments de la vie de Carpeaux ont été consacrés à M"'^ Gustave Haller ; car sur la couverture du Bluet^ il y avait déjà un bluet dessiné par le célèbre sculpteur, qui faisait peu de bluets, quand il se portait bien. Ce ne sont pas des bluets, en effet, agités par les zéphirs, amoureux ordinaires des bluets, que ces Danseuses de l'Opéra, agitées par le delirium tremens du cancan^ la démocratique pavane du xix» siècle ! Le dessin de Carpeaux représente la Vertu du livre. Y a-t-il rais de la malice? Il faut se défier de la raillerie des hommes mourants. Cette Vertu est lymphatique, scrofuleuse, turgescente, avec de la ganache et une figure de travers : en somme, c'est une vertu très-difficile à embrasser!.,. Peu importe! Les noms sont tout, dans cet inepte monde. La Critique s'est sentie émue jusqu'aux larmes devant ce dessin de Carpeaux, et ce dessin, indigne de lui, a été une des causes du succès du livre, demandé passionnément, je le sais, dans les cabinets de lecture. On le comprend. Quand on voit cette Vertu, exposée sur sa couverture, avec le nom de M'"^ Sand au-dessous, on veut lire. Mais la déception n'est pas loin.

On s'attendait à une audace, à quelque paradoxe hardi sous ce pavillon de Vertu, si fastueusement étalé et qui ne dit rien, s'il ne dit beaucoup ; car, excepté dansjei romans, marqués à la sale patte du Réalisme contera porain, où l'on abolit la loi d'art des contrastes et où l'ot vous sert du vice tout pur, sans aucun mélange; excepti dans ces monstrueuses compositions qui sont la fin d( toute littérature, il y a toujours dans les livres vrai comme dans les plus faux, une prétention à la verti quelconque, depuis l'admirable Clarisse de Richardsoi qui pourrait aussi s'appeler Fer^w, jusqu'à l'impossibU Jacques de M'"'' Sand, qui a de la vertu, selon elle, puis qu'il se sacrifie héroïquement à l'amant de sa femme el se tue pour lui donner son lit. Franchement, avec sa dédicacera George Sand, c'est à une vertu de ce genr

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que je m'attendais dans le roman de Mme Haller; mais la vertu de son livre est d'une invention moins philosophique et moins compliquée. C'est de la vertu, qui pourrait avoir le prix de vertu. C'est une des vertus des Jésuites, en leurs traités des Petites VetHus. La vertu du roman de M'"« Gustave Haller est le contrepied du vice de la femme de La Fontaine, qui fait de l'œuf pondu le matin par son mari, cent œufs au moins pondus par lui, à la fin de la journée. Discrète qui aime mieux se faire pendre que de révéler un secret! mais qui échappe à la corde; en fin de comi[>ie, beaucoup de bruit pour rien, comme dit Shalvspeare, puisqu'on ne la pend pas. Seulement, r?'e?i pourrait être toiit^ si l'art était grand. L'art élève au sublime, quand il est puissant, les plus simples données. C'est donc l'œuvre — et non pas l'idée, -- c'est l'artiste et non pas le penseur, qu'il faut voir dans le livre de M'"« Haller.

Eh bien, l'art y est grossier et vulgaire, ou plutôt, il n'y a pas d'art. Écartons ce grand mot ! La Psychologie, qui devrait être le fond de ce roman, y tient fort peu de place. Ce sont les événements qui y prennent tout et l6s événements y sont communs et incohérents, particulièrement incohérents ! L'incohérence est comme le caractère de ce livre, écrit, à ce qu'il semble, pour être publié en feuilletons. Humiliante Fourche Caudine pour le génie qui s'y heurte et y courbe sa lumineuse tête, le feuilleton est une forme littéraire, très-commode pour les esprits sans hauteur et débiles qui n'ont pas la force d'organiser un livre, avec ses développemente et ses difficiles transitions.... et M»"« Haller est, malheureusement, un de ces esprits. La vertu qu'elle peint est bien plus extérieure que profonde. Son roman n'est guère qu'un roman d'aventures. Il y a de l'adultère, du naufrage, de l'assassinat, de l'enfant enlevé, du procès criminel, de la pendaison, interrompue au moment final ; toutes les péripéties haletantes et pirouettantes des romans d'Alexandre Dumas et de Ponson du Terrail — ces

conteurs bas, aimés des esprits bas — tout le vieux jeu du mélodrame, retourné de la scène au récit ! L'analyse la plus attentive et la plus patiente se perdrait dans cet enchevêtrement d'incidents que rien n'explique, si ce n'est le train des choses, — ce hasard des circonstances, qui peuvent très-bien exister — c'est vrai, — aussi bètes ou aussi étranges que cela, dans la vie, mais qui, dans une œuvre littéraire, n'ont pas le droit de se montrer dans leur bêtise ou leur étrangeté natives, comme dans la vie, puisque l'art, c'est la vie arrangée, sublimée par rintelligence, en vue d'obtenir un effet quelconque de puissance, de pathétique et de beauté !

Mais l'auteur de Vertu manque de cette notion d'art, qui est l'exigence même de l'Idéal. Elle a dans l'esprit, je le veux bien, des besoins dramatiques, mais elle n'en a point la puissance. Elle invente des situations, singulières, inattendues, excitantes, mais elle se prend ellemême dans le lacet de ces situations. L'esprit intéressé et curieux se dit à chaque instant : « Comment s'en tirera-t-elle? » Mais elle ne s'en tire pas. Elle y reste... ou plutôt elle y resterait, si elle ne plantait tout là, quand elle est embarrassée, et ne sautait à une autre situation, ce qui fait de son récit une suite (peut-on dire une suite ?) de situations interrompues. A toute place elle y saute, elle y saute ! Elle aurait pu signer son roman Jenny la Sauteuse, tant elle est piquée de la tarentule de la situation ! Se dérober^ ce qui est bien femme, quand il faut aller de l'avant, voilà tout l'art de M™e Haller ! Et elle n'a nullement honte de cela. Pourquoi se gênerait-elle ? La femme, à qui on permet tout, envoie, en riant, promener les hommes et l'art et les théories ! Ce sont les charretiers qui, pour désembourber leurs voitures à foin, invoquent Hercule. M^e Haller ne désembourbe pas la sienne. Elle invoque, elle, le Diable boiteux et l'imite. Elle ôte le toit aux maisons pour voir ce qu'il y a dedans. Procédé, en art, grossier et élémen-

aire ; indigne d'un^ conteur, qui vient à cette heur^

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