‹ Les bas-bleusChapitre 30 sur 42 · M»"« GUSTAVE HALLE R · texte numérisé non relu

M»"« GUSTAVE HALLE R

avancée de la littérature. M™° Gustave Haller ne paraît pas se douter d'une loi souveraine en matière de roman, c'est qu'il faut que les événements sortent des développements et du choc des passions et des caractères, et non pas que les passions et les caractères y soient, comme dans les sots hasards de la vie, emboîtés dans les événements...

Quant aux passions et aux caractères qui pourraient exister fortement même dans un roman dont la trame serait aussi mal faite que celui de M™« Haller, les uns et les autres y sont posés^ oui ! mais prouvés^ non ! et restent dans les prétentions de l'auteur. L'œuvre confuse semble inachevée partout. Elle n'a nulle part ce vigoureux coup de pouce qui précise et qui fait saillir. Ce pouce-là n'est guère attaché à la main des femmes qui, pour la plupart sont, plus ou moins, de Petits Poucets, eu littérature. Le héros du roman de M™' Gustave Haller, lequel se passe en Angleterre et fait mille politesses à ce pays, est une espèce de Grandisson, membre de la Société de tempérance et qui fait boire de l'eau à son domestique, né Français (il nous en fait boire aussi !); c'est, dit textuellement et emphatiquement le roman, « l'homme nouveau qui jette dans l'esprit des hommes les semences destinées à fertiliser l'avenir. » En tant qu'il faille se rattachera son siècle par une Sottise, voilà celle par laquelle M"^*^ Gustave Haller se rattache au sien ; car la sottise à la mode au xix« siècle où tout meurt, usé et fini dans tous les ordres de faits et d'idées, c'est de croire béatement à l'avenir. Ce Grandisson réformateur, qui fait des livres (l'idéal du bas-bleu!) et qui est officier dans l'armée anglaise, on ne sait pourquoi, si ce n'est pour porter un joli uniforme, s'est doniié la mission de vivre pour les autres. Impérieuse vocation qui

7ie se donne pas, mais qu'on reçoit des mains de Dieu ! Dans le roman de M™*^ Haller, Dieu, il est vrai, se trouve nommé à plus d'une place, mais jamais il n'y agit directement... L'auteur ne croit guère qu'à la vertu purement humaine. L'héroïne de Vertu^ très au-dessus du héros, comme dans tous les romans de femme, est aussi une vertu humaine ; mais si elle est humaine dans tous les deux, les passions, certes ! ne le sont pas ! Je n'ai vu nulle part d'êtres (que l'on dit passionnés) aussi effacés et aussi froids. L'héroïne, lymphatique autant que dans le blême dessin de Carpeaux, est une institutrice française à Londres, rencontrée par le héros dans un naufrage (ils ont fait connaissance dans l'eau) et retrouvée dans une maison anglaise. C'est, elle ! la Vertu, dédiée à M™'' Sand, et qui, après ce qu'on croyait, étonne... Estce une épigramme ou une leçon ? Elle est une perfection, cette jeune personne que le roman s'est bien gardé de faire jolie, pour mieux mettre en relief l'influence, toute seule, de la vertu. Il ne s'agit point de ses mœurs, à cette demoiselle ; elles sont excellentes... Seulement, par le fait des bonds, sauts et ressauts du roman, il se rencontre qu'elle est accusée d'avoir tué. un enfant qui n'est pas le sien, et qu'elle n'a pas tué, et qu'elle aime mieux se faire pendre que de révéler le meurtrier, lequel n'est pas son amant. A coup sûr, c'est là un acte de vertu et de vertu désintéressée, quoique ce ne soit pas celle-là à laquelle l'imagination s'attendait. Un acte de vertu est un bout d'étoffe, un peu mince et un peu court, pour tailler là-dedans un roman qui ose s'appeler de ce grand nom : Vertu. 11 faut en vérité, pour un roman qui est un livre fondé sur la passion, un peu plus que cela., et le plus que cela n'y est pas !

Il n'y a rien de plus que ce que j'ai dit : des faits qui ne s'engendrent point et qui se succèdent; des tableaux épars, sans le clou auquel on puisse les accrocher; tout un bazar renversé d'aventures ! Un livre pareil, d'un tel tapage, d'un tel remue- ménage nous ferait peut-être

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mourir d'ennui, s'il ne nous tuait pas de fatigue. Dans ce livre, le récit n'est rien de plus que le récit. Il ne s'y mêle jamais comme dans M">'^ de Staël, qui était femme et que je cite pour cette raison à M'"'' Haller, un aperçu, en dehors et à propos de ce qu'on raconte; l'étoile d'une idée heureuse ou d'un mot brillant. Livre fait avec d'autres livres, non que l'auteur pille, mais il simprègne... Par exemple, le faux «marchand de coton » a jé té inspiré par le Peyrade de Balzac, déguisé en anglais. La découverte du morceau d'ébùnc appartenant au berceau brisé de l'enfant tué, retrouvé dans la cuisse de l'assassin, est manifestement de l'Edgar Poë. L'auteur de Vertu accomplit la loi de son être féminin, qui est de n'avoir pas d'individualité. C'est M'"« de Girardin, je crois, qui a dit spirituellement et sans crainte de se déshonorer que «le style de la femme, c'était l'homme, « mais je n'ai pas reconnu l'homme dans le style de M""' Haller.

Et maintenant vous connaissez ce livre de Vertu. C'est, comme vous venez de le voir, une production tourmentée et médiocre. Une médiocrité qui a du coûter immensément de peine à l'auteur. Hélas! le sort des femmes qui se vouent au bas-bleuisme, c'est de se donner beaucoup de mal pour arriver au niveau du premier homme médiocre qui écrit, et qi^, pour être médiocre, ne se donne pas tant de peine que cela. Certes, il vaudrait mieux garder sa quenouille, mais y a-t-il des quenouilles à présent?. .. Il y a des plumes qui se lèvent de partout. En voici une d'un bas-bleuisme spécial. Ce livre de « Vertu » dont le titre est un titre à la manière anglaise (les Anglais seuls ont de ces livres abstraits qui disent l'idée de Jeurs'^livres), ce livre dont les mœurs sont anglaises, semble avoir été écrit par un

bas-bleu anglais. Je ne crois pas que M"»» Gustave Haller soit Anglaise cependant : mais elle a dû aller et séjourner en Angleterre et elle s'y est faite Anglaise, avec la facilité et la souplesse alcibiadesques qu'ont les femmes à prendre une individualité et à la mettre à la place de celle qu'elles n'ont pas... La vertu même de sa Vertu est une vertu anglaise. Et la seule chose qui ne le soit pas — qui ne soit ni anglaise, ni vertu — c'est la scène du roman — la seule vraiment spirituelle — où une jeune fille qui n'est, elle ! que du pays de l'amour, vient indécemment chez l'homme qu'elle aime, et qui craint, le vertueux garçon, les petites sensations qu'elle lui donne, essayer de ces petites sensations-là et provoquer le baril de poudre à sauter, avec des coquetteries d'étincelle... J'ai assez dit, dans ce chapitre, de duretés à M™^ Haller pour ne pas lui avouer que j'ai trouvé cette scène charmante, et autrement dans sa main, qui n'est pas celle d'une prude anglaise, que les frigidités vertueuses et protestantes de son roman. Elle a fait Vertu. Si, à présent, elle faisait Vice?...

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