DU BAS-BLEUISME CONTEMPORAIN
Ce n'est ni une inconséquence ni même une diversion, comme on pourrait le croire, que d'introduire dans un livre de critique intitulé: Les Œuvres et les Hommes au ATP siècle^ la série des femmes qui écrivent, car les femmes qui écrivent ne sont plus des femmes. Ce sont des hommes, — du moins de prétention, — et manques! Ce sont des Bas-bleus. Bas-bleu est masculin. Les Bas-bleus ont, plus ou moins, donné la démission de leur sexe. Même leur vanité n'est plus celle de la femme... Du fond de la vanité, très-souvent jolie de la femme, il leur en a poussé une autre qui a dévoré la première et qui est affreuse comme l'orteil impuissant. Les Bas-bleus [Blue stockings), ainsi nommés, à Londres, du temps de Pope, pour dire des femmes qui, de préoccupation intellectuelle, en étaient arrivées à ne plus faire leur toilette et qui portaient des bas comme tous les cuistres d'Angleterre, sont restés imperturbablement ce qu'ils étaient, du temps de Pope. La première punition de ces jalouses du génie des hommes a été de perdre le leur, — le génie de la mise, cette poésie d'elles^ mêmes, dont ell^s sont tout ensemble le poëme et le
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poëte. La seconde a été de n'avoir plus le moindre droit aux ménagements respectueux qu'on doit à la femme... Vous entendez, Mesdames? Quand on a osé se faire amazone, on ne doit pas craindre les massacres sur le Thermodon.
Nés, d'appellation, en Angleterre, les Bas-bleus sont de tous les pays. Pour qu'il en naisse un quelque part; il ne faut qu'une plume, une écritoire et un faux orgueil. En France, où ils se sont multipliés d'une manière si prodigieuse, qu'on peut croire que leur nombre l'emporte sur celui de tous les autres pays de l'Europe, en France, pays salique, encore plus de mœurs que de monarchie, et où le mot de littératrice n'était pas français, les Basbleus, avant ces derniers temps, n'existaient presque pas. Quand on en trouve un, comme M'^^ Scudéry, par exemple, on s'arrête surpris de ce vilain phénomène dans le pays de la Légèreté et de la Grâce. Il ne faut pas s'y méprendre : les femmes du salon bleu de l'hôtel de Rambouillet n'étaient pas des Bas-bleus. C'étaient des Précieuses d'une insupportable manière d'être, que le bon sens de Molière traita, dans la pièce de leur nom, comme les porteurs de Mascarille le traitent, avec les bâtons de leur chaise. Pilles touchèrent au bas-bleuisme, mais leurs bas restèrent toujours de soie, blanche ou rose...
D'un autre côté, qu'une femme comme M^i*' de Sévigné écrivît, si elle le pouvait, de charmants commérages à sa fille, ou comme M'"'' d'Aulnoy, des contes délicieux pour des enfants, ce n'étaient pas là non plus des Basbleus encore. Le Bas-bleu, c'est la femme littéraire. C'est la femme qui fait métier et marchandise de littérature. C'est la femme qui se croit cerveau d'homme et demande sa part dans la publicité etd^ns la gloire. Or,
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cette espèce est très-moderne en France et il a fallu les transformations successives par lesquelles nous sommes passés depuis la Révolution française, pour que des femmes qui n'étaient ni bossues, ni laides, ni bréhaignes, eussent l'idée de se mettre en équation av^ec l'homme, et que les hommes, devenus aussi femmes qu'elles, eussent la bassesse de le souffrir.
Car ils l'ont souffert, — et ils ont fait pis : ils l'ont accepté. Ils ont cru léj^itime la prétention de la femme en matière d'égalité cérébrale avec l'homme; et, si philosophiquement, ils ont reculé devant la thèse ellemême et l'absolu des termes sur lesquels elle s'appuie, la plupart, dans la pratique, ont parlé comme s'ils l'admettaient, môme ceux qui devaient.eS'y connaître, les brasseurs de choses intellectuelles, les gens qui, par métier, font observation d'esprit humain. Comptez combien il y a, en ce moment, de critiques en France qui n'aient déclaré sérieusement que M""' Sand est un génie ! Le méprisant Chateaubriand lui-même, qui a fini dans le mépris de tout, comme on finit à la Trappe, a eu la faiblesse de cette flatterie.
D'ailleurs il n'y a pas que la lâcheté des hommes visà-vis des femmes dans l'ambition qu'elles montrent aujourd'hui. Il y a un monde d'autres choses ; mais comptez en premier l'influence du principe qui commande au siècle, et qui, comme tout principe, doit se vider, un jour ou l'autre, intégralement de tout ce qu'il contient. Rudement mais nettement posé par la Révolution française, et toujours frémissant dans les limites entre lesquelles Napoléon, qui savait l'indomptabilité du monstre, l'enferma, le principe de l'Egalité sautera, dans un temps donné, ses barrières. L'Égalité civile et politique n'est qu'une égalité relative, une part faite à qui veut tout prendre, car les principes sont absolus. En ce moment du siècle, il roule dans les esprits, qui en tressaillent, l'idée d'une égalité bien autrement profonde que cette égalité chétive ; et les fenimes qui, en Gaule,
passaient pour prophétesses, la pressentent et pour leur compte, la provoquent, en la demandant.
Et ce n'est pas d'hier qu'elles l'ont demandée. Ce n'est pas d'hier que l'idée d'égalité, en dehors du Code, s'est mise à poindre dans tous les horizons ; puis, par degrés, à insolemment rayonner. Bien avant ce célèbre club des femmes, organisé en 1848, et si ridiculement fameux; bien avant les publications de Mme Olympe Audouard, qui demande même des droits politiques, Mme Audouard, la plus avancée des révolutionnaires féminines; la Marat couleur dQ rose du parti, et que je ne tuerais pas dans sa baignoire ; bien avant toutes ces tentatives animées dont ont pu rire quelques esprits aristophanesques, quelques attardés dans leur t|^ps, qui ont encore dans le ventre de l'ancien esprit français, car nous portons malgré nous en nos veines quelque chose des mœurs de nos pères, l'idée d'égalité, qui pénètre tout, avait pénétré la perméable substance de l'esprit des femmes, et traversé, sans grande peine, la p ulpe de pêche de ces cerveaux.
M™^ de Staël qui commence le siècle, M"'e de Staël qui avait pour Napoléon une haine de femme dédaignée, et qui, naïvement, se croyait, en femme, ce que l'Empereur était, en homme, M""^ de Staël avait devancé et deviné Saint-Simon avec son pape et sa papesse égalitaires... Quoique mort sans papesse, en effet, le saint-simonisme en marqua la place dans sa hiérarchie ; et par cela seul qu'il la marqua, il fut tout de suite et il est resté une des causes les plus actives du remue-ménage qui s'est produit dans l'esprit et la vanité des femmes de ce temps, enragé de tous les genres d'émancipation. Ce qui n'avait été qu'à l'état de haute aspiration personnelle, dans M""-' de Staël, prit tout à coup, sous l'action du saint-simonisme, l'impérieuse généralité et la décision incisive du dogme.
A deux ou trois ans de la prédication saint-simonienne, parurent les premiers romans de M'»e Sand qui
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firent tant do bruit et trouvèrent tant de feuilletonistes à le.iL' service, évidemment parce que l'auteur était femme et femme en rupture de ban du mariage, un inappréciable avantage en France, ce pays de mauvais sujets ! Ces romans n'étaient point, comme on eût pu le supposer, desimpies plaidoyers en faveur des désordres d'une vie effrénée, mais une attaque directe et à fond contre l'inégalité matrimoniale, assez mal commode pour l'adultère. En posant la thèse de l'Égalité entre les époux, implicitement, du môme coup, M""' Sand appelait toutes les autres égalités.
Et les femmes ne s'y trompèrent pas. Elles l'en récompensèrent, en la prenant pour une preuve éclatante des idées qu'elle avait exprimées ou fait naître, et en disant aux hommes, à qui elles montrèrent ce qu'elles croyaient des chefs-d'œuvre, les pauvres diablesses: « Vous voyez bien que nous valons autant que vous ! » Et les hommes se laissèrent donner cette claque, d'une joue soumise, et furent heureux, quand ils la reçurent, comme Figaro quand il reçut celles de Suzanne ; mais Figaro avait pour excuse qu'il était amoureux. Ce jour-là, les femmes prirent, dans le monde de la publicité, une position et un pied qu'elles n'y avaient jamais pris. Elles n'avaient jamais été que des êtres charmants, parfaitement femmes et c'était là leur charme, et voilà qu'elles ne voulurent plus l'être. Elles en eurent honte comme d'une faiblesse. Elles ne voulurent plus être la vigne qui enivre et s'appuie, comme dit le nforaliste, et qui n'enivre que parce qu'elle s'appuie. . .
Elles répudièrent toute dépendance, celle de l'amant après celle du mari. Elles tendirent à devenir dans la réalité la femme libre, que le saint-simonisme avait révélée ; car des romans passionnés popularisent une idée et la font passer plus vite dans les idées et dans les mœurs que la plus crâne et la plus cambrée des théories. Ces Erygones, enivrées d'elles-mêmes, crurent pouvoir faire par elles-mêmes {[are da se) comme
l'Italie et elles le firent... comme l'Italie. Dans cette transformation de la femme, la jeune fille, qui est son expression la plus naïve et la plus vraie, disparut. C'est maintenant une espèce perdue. A présent, les jeunes filles ne sont plus que les petits êtres personnels et raisonneurs dont le^ comédies de M. Dumas fils sont l'exacte photographie.
Ce fut à dater des romans de M™^ Sand qu'on vit pulluler toutes sortes de livres en prose et en vers, écrits par des plumes féminines sur l'inégalité des conditions entre l'homme et la femme, et que le bas-bleu apparut, — le véritable bas-bleu, bien autrement foncé qu'en Angleterre, où le mariage, — une sauvegarde contre le bas-bleuisme, — est resté en honneur et où le mari s'appelle Lo?y/ encore... Comme il est beaucoup plus aisé de changer d'habit que de sexe, jamais, autant qu'en ce temps-là, on ne vit plus de femmes en habit d'homme, comme l'avait fait M™° George Sand, dont la redingote de velours noir, illustrée par Calamata, fut célèbre et qui s'appela longtemps George Sand tout court le voyoït^ comme elle le disait elle-même dans ses Lettres cVun Voyageur j; George Sand qui devait redevenir M"'*' Sand et presque M'"'' Dudevant dans sa vieillesse, — quand le terrible coup de locomotive de la vieillesse passe sur toutes les prétentions et les raffle, et qu'on acquiert la preuve alors qu'on n'était, de toute éternité, qu'une femme et que l'homme qu'on croyait faire n'a jamais dépassé le gamin !
Dans la lueur cruelle du bon sens de la dernière heure, M™*^ Sand l'aura- t-elle compris ? Mais qu'elle l'ait compris ou non, peu importe, du reste! Les idées répandues dans ses livres ou qui en découlent, ne continuent pas moins de s'infiltrer dans tous les esprits, — et comme l'huile, dont le temps grandit toujours la tache, à envahir de plus en plus nos mœurs. Les gouvernements euxmêmes qui se croient à la tête des mœurs, lorsqu'ils se traînent à leur queue, se laissent gagner et pénétrer