‹ Les bas-bleusChapitre 36 sur 42 · M"^ CLARISSE BADER · texte numérisé non relu

M"^ CLARISSE BADER

Si M"<= Clarisse Bader est un bas- bleu, ce n'est pas encore un bas-bleu très-retentissant. Elle n'a point, comme tant d'autres bas-bleus, qui ne la valent peut-être pas, fait son irruption, cottes bouffantes, dans la publicité. Elle n'a pas la prélasserie insolente au soleil. Elle n'est guère connue que de l'Académie, qui lui a mis sa palme jaunâtre... L'Académie, cette Compagnie de vieillards qui aiment les femmes et qui les couronnent, ne pouvant faire mieux... ou pis, a décerné déjà deux prix à M"»^ Clarisse Bader ; mais, en les lui donnant, l'Académie, qui est pourtant de lauréats et surtout tant de lauréates^ une succursale du bureau de bienfaisance, n'a nullement fait une aumône à M^'« Bader, courageuse fille, quia bien et dûment gagné ses prix à la sueur de son front. . . et du nôtre ; car elle n'est pas très-facile et très-voluptueuse à lire, M'i« Clarisse Bader. C'est un bas-bleu grave..'., savante, à accabler. Gomme tous les bas-bleus qui se démènent dans toute gloire qu'on peut faire aux femmes, et qui croient, en s'y démenant, combattre pour leurs foyers et pour leurs autels, M''° Bader^

* La Femme de l'Inde. — La Femme de la Bible. — La Femme fif/Ycgz<^.—/.«Fe/?n7îe romaine. Chez Didier, Librairie académique.

qui ose aujourd'hui l'histoire, a consacré à la Femme (genre et espèce), sa puissance de talent et ses travaux historiques... Elle a déjà écrit la Femme de Vlnde, la Femme de la Bible, la Femme grecque et la Femme romaine, et elle nous promet la Femme chrétienne, la Femme du moyen âge et la Femme moderne. Et que n'y en a-t-il encore ! Toutes appartiennent à M"'' Bader. Elle veut épuiser le sujet de la Femme. C'est une glorification encyclopédique de son sexe. Elle a eu l'ambition du lion qui disait : « Si les lions savaient peindre ! » Et elle a voulu montrer aux hommes qui se croient les lions de l'Histoire, que les gazelles pouvaient l'écrire aussi bien qu'eux.

C'est la question, Mademoiselle Je ne suis point de

ceux qui pensent qne les femmes puissent faire de l'histoire, dans le sens réel et vigoureux de ce mot. La préparer, c'est différent ; en faire le ménage, en balayer les étagères, en ramasser les épingles, y tenir les comptes courants ; être des statisticiennes, des antiquaires, des archéologues, des érudites, des chercheuses ou des trouveuses de détails heureux ou utiles, je l'admets ; mais écrire l'histoire, mais juger de haut les choses et les hommes ; mais Voir, — cette intuition virile et qu'ont si peu d'hommes, tout hommes qu'ils soient, je ne l'admets pas pour les femmes. Les bornes de leur organisation s'élèvent entre elles et l'Histoire comme une muraille de la Chine et leur crient: Haltelà! De par leurs facultés mômes, elles sont excommuniées de l'histoire autant que de la métaphysique. Elles ont la poitrine trop étroite ou trop pleine pour pouvoir respirer à l'aise dans l'atmosphère des idées générales, et l'Histoire littéraire est là pour l'attester. Les pédants, qui se moquent de nous, ont glosé fort à leur aise sur Hypatia, l'Alexandrine, dont les écrits n'existent plus, et qui, d'ailleurs, n'avait écrit que des Commentaires sur Diophante et les Coniques d'Apollonius de Serge. Travail à la suite ! travail inférieur d'examen et d'éru-

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dition, qui ne consistait qu'à frotter des œuvres faites comme on frotte des meubles pour les faire reluire. Au siècle dernier, on a parlé de M^'o Ferrand, qui aurait aidé Condillac dans son Traité des sensations. Mais cela n'est pas démontré d'abord; et d'ailleurs, cela serait certain, qu'après tout ce ne serait là qu'un mariage philosophique, dans lequel le mari serait resté, — comme toujours, en matière d'idées, — le chef de la communauté. Au commencement du xrx« siècle, une femme, il est vrai, certainement supérieure, par le but et la portée de ses travaux, à M"*' Clarisse Badei', — et supérieure aussi par la sagacité, quoique cette sagacité ait été bien trompée, — M'^" de La Lézardière eut l'ambition de continuer Montesquieu et publia la Théorie des lois politiques de lamonarchie française. Théorie qui est une erreur. Seulement pour parvenir à cette erreur savante, il fallait encore la poussée de l'épaule d'un homme. L'homme pour M"" de La Lézardière fut Feudrix de Brequigny. La Muse des femmes est toujours un homme, même en érudition, et je n'ai jamais dit, du reste, que les femmes soient inaptes en érudition. Patientes pour filer leur laine (quand elles la filaient), et tirer leur fil, elles peuvent très-bien trav^ailler sur le métier de l'érudition, comme sur leur métier à dentelles. Mais elles, dont le génie n'est que sensibilité et finesse, n'ont ni assez de sang-froid, ni assez d'étendue et de force de coup d'œil dans l'esprit, pour embrasser et étreindre ce vaste brouillamini de l'Histoire et pour voir clair dans ces ténèbres, coupées de jours trompeurs, qui la constituent.

Et si j'avais besoin d'une preuve et d'un exemple de plus, pour étayer cette opinion que les femmes trouvent probablement oppressive, je prendrais M"'' Bader ellemême. De notre temps, elle est la seule femme d'un

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esprit consistant et d'une instruction déterminée, qui ait eu, avec M^e Daniel Stern, la prétention d'écrire rtiistoire. En général, les prétentions du bas-bleuisme ne sont pas de ce côté. Le bas-bleu fait surtout du roman^ comme on dit industriellemenl; d'une chose qui devient de plus en plus industrielle, parce que le roman est la furie d'une société que l'ennui de la réalité tue, et qui n'a plus en elle de développé que deux facultés, — la faculté de l'imagination et la faculté des combinaisons scientifiques. Assurément je ne soutiendrais pas qu'il fût absolument impossible au bas-bleuisme contemporain de faire fleurir,dans quelque coin, quelque rude cactus de mathématicienne, quelque nouvelle Du Chàtelet qui tracasse plus ou moins Newton. Mais ce phénomène est... un phénomène, c'est-à-dire, une chose exceptionnellement rare, et ce n'est pas ordinairement de ce côté que s'envole ce bel oiseau bleu de basbleu, qui est au xix° siècle le bel oiseau bleu, couleur du temps! Il vole par ailleurs. L'imagination, ce singe de l'intelligence, a dit Schiller, — ce qui n'est pas mal pour un Allemand, — l'imagination, qui est la première des facultés de la femme et d'un misérable siècle, chez qui la Raison est épouvantablement affaiblie, doit entraîner la femme, quand elle veut être littéraire, vers le roman dans lequel, d'ailleurs, elle clrerche toujours un peu une place pour ses souvenirs et un miroir pour sa personne... D'un autre côté, par cela seul que le Roman est la forme la plus populaire des formes littéraires de ce temps, il rapporte du succès à plus bas prix... et l'Histoire, la sévère, l'Histoire, la désintéressée, n'a pas ces avantages...

Il faut se croire trés-liomme pour l'aborder. M'"" Daniel Stern se croyaitréellement (et comiquement) un homme, parce que dans sa jeunesse, elle en avait enlevé un, et elle croyait de même enlever l'Histoire. Mais l'Histoire, qui n'est ni un piano ni un pianiste, oppose plus de vertu et de difficultés aux dames Putiphar, qui veulent

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