‹ Les bas-bleusChapitre 37 sur 42 · M^'-^ CLARISSE BADER 31 V · texte numérisé non relu

M^'-^ CLARISSE BADER 31 V

l'écrire ou la violer. On peut juger, en la lisant, de la médiocrité ambitieuse de VHistoire des Pays-I'as, par M™" Stern... Certes! je n'outragerai pas M"° Clarisse Bader, en la comparant à M">« Stern. Elle n'a rien de commun avec cette roide pédante, avec cet horrible Centaure littéraire, que d'avoir voulu être ux historien et de ne l'avoir pas été.

Elle apportait cependant dans l'histoire des qualités inconnues à M'^* Daniel Stern, qui n'y apportait, elle ! que la fausse métaphysique d'un esprit gâté par les philosophies allemandes, et qui lutta toute sa vie contre Itt deux impossibilités pour les femmes, la métaphysique et l'histoire. M'"" Stern a l'orgueil sophistique de la libre penseuse, et la première des qualités de j\I"o Clarisse Bader, et qui fait nappe de lumière sur toutes les autres, c'est qu'elle est chrétienne, de volonté, d'aveu et d'accent. . . Je ne me souviens pas qu'il y ait un mot dans ses livres qu'on puisse lui reprocher au nom du christianisme offensé. Ceci est vraiment du courage ! Evidemment, en effet, c'est par l'Académie que M"'' Bader a compté faire ou du moins commencer sa fortune d'écrivain. Eh bien, nulle part elle n'a sacrifié aux. préjugés haineux de ces vieux païens, qu'elle a pris pour juges de ses Œuvres! Elle a gardé fidèlement devant eux le christianisme de sa pensée. On peut lui reprocher sur le compte de quelques Académiciens, pris individuellement, des opinions dans lesquelles il y a un peu trop d'encens. Ainsi, elle traite résolument Villemain de « critique de génie, » Ainsi, encore, «lie appelle Mei' Dupanloup, non pas seulement un grand Évéque, — ce qui serait déjà bien joli et peut-être embarrassant pour l'humilité de ce prélat, — mais elle l'appelle le Grand ÉvÈQUE, ce qui est insolent pour les autres, et elle cite de lui, pour lui être agréable, avec une émotion maladroite, une petite sottise oratoire, sur la corruption glacée de notre temps. «< Le feu ne prend pas dans la boue, )> avait dit Ms^ Dupanloup. Ce qui est faux. Il y

prend, au contraire, et les marais les plus infects ont leur phosphore. Ainsi encore, la sentimentalité mouillée du père Gràtry la charme, quand il beurre cette tartine de miel pour attirer et prendre les femmes, ces mouches ! «c L'époux et l'épouse seront dans le ciel des amants éternels ! » Contrairement à la parole de Notre-Seigneur aux Sadducéens, tendeurs de pièges : « Vous ne savez «< ni les Écritures ni la puissance de Dieu ; car, au jour « de la résurrection, les hommes n'auront pas de femmes, « ni les femmes de maris. Ils seront comme les Anges « dans le ciel *. » Mais à part ces féminités^ à part ces révérences qui entrent trop dans le parquet, devant certaines personnes, le christianisme de M"'' Bader reste aldessus du parquet et ne s'abaisse ni ne se cache. Elle a le bon sens et le bon goût d'être chrétienne sans honte ; et parce qu'elle l'est, elle a la lucidité de cette lumière, et elle y ajoute le naturel, la simplicité, la loyauté du renseignement, l'étendue de l'érudition. Qualités véritablement historiques, qui pouvaient être fécondes, mais qui, sous cette plume de femme, n'ont rien donné de neuf ni par le fond ni par la forme, et ont, — il faut bien le dire, — avorté.

Certainement les quatre livres sur la femme indienne, biblique, grecque et romaine de M^'t< Clarisse Badcr expriment la volonté d'être une histoire, et une histoire particulièrement intéressante, puisque c'est Vhistoire

1 MUe Bader a éLo trop fommo ou trop... mouche pour ne pas donner dans ce miel. Elle est touchée par la i)hraso de romance (lu père Gratry. // eU évident^ dit-elle, que Jésus ne faisait que spirllualiser leurs relations. Non, Mademoiselle, Jésus dit le mot absolu. Ils seront comme des Anges, les Anges n'ont pas de relations de sexe spiriiualisées. . . Ceci est plus net ({ue l'explicalion dubitative de saint Thomas d'Aquin et tranclie tout.

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chine inpucnce et de la plus puissante des influences sur les hommes; mais cette histoire reste toujours à faire, et celle-ci n'est guère qu'un placage historique, plus ou moins industrieusement exécuté. Ces livres témoignent de beaucoup de connaissances, et les notes du bas des pages, de lectures nombreuses; mais la glaneuse d'érudition, qui a ramassé tant de glanes, dans le champ de tout le monde, n'a pas eu la main assez ferme pour les relier et en faire la robuste gerbe, plantée fièrement droit, qu'il aurait fallu ; — et encore aurait-il fallu davantage. La première condition de l'Histoire, l'exigible ayant toutes les autres, c'est la nouveauté, — c'est d'apprendre aux hommes quelque chose qu'ils ne savaient pas, — ou du moins de leur montrer, dans ce qu'ils savent, ce qu'ils n'avaient pas vu. Autrement l'Histoire n'est qu'une redite, et l'historien, sans personnalité, qu'un écho. Tel est l'essentiel reproche qu'on peut faire à cette ôrudite, qui entasse texte, sur texte et noms propres sur noms propres pournenousapprendre,endé{initive,que ce quenous savions, avant qu'elle prit la peine d'écrire. C'était-il bien la peine ? Est-ce bien la peine de la lire? Il n'y a pas dans les quatre livres de i\ri«Bader un seul fait (je dis : un seul! j qu'elle ait découvert, affermi ou purifié par une critique forte. Il n'y a pas une idée se produisant ou jaillissant tout à coup, à travers tous les faits qu'elle enfile ou défile d'un doigt délié, au lieu de les brasser d'un biceps puissant ! Son livre, — car ses quatre livres n'en forment qu'un par le sujet— est une espèce de tapisserie historique qui suppose plus de patience et d'attention que d'inspiration et d'émotion passionnée. M^i*' Bader n'est point une passionnée. C'est la vierge sage de l'Évangile, travaillant à là lueur d'une lampe qui ne s'éteindra pas et qui ne mettra le feu à rien. Avec elle, on n'a pas à craindre l'incendie. Elle mérite bien de porter ce nom de Clarisse^ cette fille si vertueuse, mais elle n'aura pas de Lovelace. Je n'ai pas l'honneur de connaître M^^*^ Bader; mais je me figure

une fille tempérante, estimable, ayant plus de moralité 'dans le talent que de talent même, lequel n'eut jamais, chez elle, les chaudes couleurs de la jeunesse et manqua toujours de la beauté du diable ; car la beauté du diable existe chez les femmes pour l'esprit autant que pour le visage. Elle me produit l'effet d'une fille de trente-cinq ans, plus mûre que savoureuse. Qui sait ? Elle a eu peut-être toujours trente-cinq ans... Il va des femmes qui naissent avec trente-cinq ans, comme il y en a d'autres qui ne les auront jamais. Cette bonne pioclieuse d'Académie qui pourrait recommencer de traduire Vlliade; cette Dacier, à plusieurs pans, qui pourrait aussi traduire les Yèdas^ ou le Talmud, ou les Pcëmes Scandinaves^ ou tout autre livre de provenance étrangère et lointaine, est une de ces polyglottes dont Rivarol disait qu'elles ont quatre mots contre une idée.... J'aimerais mieux l'idée ! Que n'a-t-elle pas lu? mais qu'a-t-elle pensé?... Elle a écouté à la porte des livres pour venir me commérer ce qu'il y a dedans... Mais je préfère à cette commère historique la moindre femme de chambre à la Dorine, qui écoute à la porte du salon de ses maîtres et qui me vient dire ce qu'elle y a entendu, avec ce brio de langue affilée que la pauvre M^'e Clarisse Bader ne connaît pas.

Et pourquoi l'aurait-elle affilée, la langue ou la plume?... Elle cultive un sujet vertueux et elle fait des apologies ! Malgré une simplicité et une modestie d( ton, étonnantes dans une femmes si bleue, M"'' Badei est bien plus bas-bleu qu'elle n'en a l'air. Elle l'esl jusque dans son sujet, qui est la supériorité de la femme prouvée par le degré de moralité et de civilisation du i l'influence qu'elle exerce dans une société. La femm< est l'égale de l'homme devant Dieu, dit Mii» Bader, ave» une naïveté qui n'a pas compris la portée du text( pieux qu'elle invoque. Les femmes moins naïves que M^'^ Bader font souvent, de ce texte, une bêtise à leu; profit, mais il faut l'entendre. L'égalité, ici, entr.

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l'homme et la femme, n'est ni une égalité de facultés ni une égalité de fonctions. C'est une égalité, devant Dieu, de responsabilités et de devoirs. La responsabilité est la môme, mais les devoirs sont différents. Un grand esprit, dont on ne parle plus, mais dont on reparlera, le profond et axiomatique Bonald a donné, avec une brièveté et une simplicité sublimes, la formule de cette loi que les femmes méconnaissent. « L'homme, dit-il, est le souverain; la femme, le ministre; l'enfant, le sujet ; » ce qui fait une hiérarchie devant Dieu, et non pas une égalité. Et cela est si profondément justifié par les faits, cette loi, et par toute l'organisation de la femme, que l'initiative même parmi celles que l'histoire appelle les plus grandes, leur a manqué*; l'initiative dans l'action comme dans la pensée. Ce serait là un ferme livre d'histoire h dresser contre les histoires flottantes de M"« Clarisse Bader, qui n'a pas plus d'initiative dans la pensée que tout son sexe, et dont tous les livres servent à le prouver.

Elle en a si peu, en effet, que je n'ai pas assez dit combien elle en a peu. Elle sait si bien qu'elle n'en a

1 Elisabeth et Catherine IL Catherine II, dite le Grand, comme si elle avait les deux sexes.

Elisabeth (le bas-bleu royal avant l'apparition des bashleus dans son royaume d'Angleterre) est doublée de Burleigh, et Catherine, de Pierre le Grand, dont elle repèle la politique et qui la pousse du côté de Constantinople, aidée par Souwaroff. Les femmes ne sont que la vertu décorative du trône. Elles ne sont pas faites pour la décision du commandement. Dans certains États de l'Europe, il y avait (il y a même encore)%ies régiments dont la femme du souverain était le colonel ; mais il y avait un autre colonel, Celui qui réellement commandait. Elles pouvaient piaffer, faire les belles à cheval, dans des costumes militaires, avoir même l'épée au poing, elles ne commandaient pas. La voix des femmes, cette musette, se perd dans un champ de Mars, tuée par l'espace.

Au Cirque, quand les femmes, dans un quadrille, commandent Une manœuvre, c'est un glapissement d'eunuque affreux I

pas, elle tremble tant, elle est si peu carrée, cette femme en bonnet carré qui professe la femme comme on professe l'astronomie, qu'elle se met toujours derrière quelqu'un lorsqu'elle s'avance. Se mettre derrière quelqu'un, c'est sa manière de s'avancer. Et si je voulais citer, que de citations ! Elle se met derrière Aristote, — non pas comme Sganarelle dans son chapitre des Chapeaux, mais dans sa Politique, quand elle dit que c'est chez les peuples guerriers que la femme a le plus d'influence, parce que plus on est fort, moins on est jaloux de son autorité. » Certes, une femme même timide, pouvait se risquer à dire cela sans citer si majestueusement Aristote ! Une femme, même sans beaucoup d'invention, pouvait inventer cela ! Et, d'ailleurs, la raison qu'elle donne, après Aristote, prouve plus la générosité de l'homme et son longanime oubli dans sa force, que la supériorité de la femme, qui était à démontrer. Dans d'autres endroits de ses livres, c'est derrière quelque autre écrivain que marchera M^^e Bader comme une dévote à la procession, derrière le saint sacrement. Partout ce n'estjamais qu'une dame de compagnie. Or, pour épuiser ses humbles condescendance;: de dame de compagnie, elle va jusqu'à porter la queue de la soutane du père Duboscq, auteur assez obscui d'un livre intitulé la Femme héroïque, dans la questior de savoir si la chaste Suzanne est plus grande que Lucrèce..., question, du reste, bien digne d'une discussion entre femmes !

Et garde-loi de rire, en ce grave sujet !

Elle s'en garde très-bien. Elle ne rit pas, elle ne souri i même pas, M"e Clarisse Bader, élans cette histoire de la supériorité de la femme, prise au sérieux par un esprit

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sérieux, qui parle des mérites de la femme comme saint Just portait les mérites de son visage. Sourire ! Les bas-bleus n'ont pas, en général, la grâce du sourire. Les femmes la perdent, quand elles se font bas-bleus, et elles tournent alors au solennel, comme M™^ André Léo en ses romans, quand ce n'est pas au rechigné... C'est aussi une institutrice que M'"'Bader.Jc ne sais pas si elle l'est en fait, mais elle l'est en puissance. Elle est institutrice, dans le sens religieux et moral, comme M»"^ André Léo l'est dans le sens de la plus piètre philosophie... Le malheur des femmes dont la destinée est de séduire, c'est, quand elles écrivent, d'endoctriner. Elles sont moins femmes que certains hommes et elles n'en sont pas plus hommes pour cela. Il y a des hommes qui ne pourraient pas être bas-bleus, et il y a des hommes qui le sont. Philarète Chasles (d'un grand talent) l'était. Je me souviens de l'avoir appelé Cidalise '. Le Prince de Ligne ne pouvait pas l'être. Le Prince de Ligne a touché à l'histoire, et il lui a mis sa livrée, qui était rose ! Voyez de quelle plume légère et profonde il l'écrit ! de quelle radieuse bonne humeur il l'illumine ! Mais les bas-bleus! ils croiraient faire un péché d'indécence si, dans un sujet grave, ils n'outraient pas la gravité. Ils croiraient laisser passer un bout de jupe compromettant à travers les déchirures du vêtement masculin qu'ils veulent porter et qu'ils crèvent, en y faisant entrer de vive force, des beautés faites pour un vêtement

tout à la fois plus voluptueux et plus chaste Les

livres de M'^° Clarisse Bader prouvent une millième fois de plus ce que la Critique prouvera toujoiîrs par des exemples, quand elle voudra le prouver : c'est que le bas-bleuisme roidit et défigure. Même les femmes qui, d'origine, étaient des esprits aimables, en entrant dans la science, entrent dans une gaine... La femme y disparaît pour ne plus montrer que sa tête. Elle pouvait

1 La Veilleuse.

rester une délicieuse statue vivante, et, ce n'est plus qu'un Hermès. C'était bien la peine d'être une charmante femme!... Ce n'est plus qu'un Hermès, et qu'on me permette cette légèreté, — car les femmes graves me font léger jusqu'à la dépravation, — un Hermès doni les livres doivent rester pour nous hermétiquement fermés.

La gaine peut très-bien monter jusque par-dessus h tète... Nous n'y perdrons pas !

^al

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