‹ Les bas-bleusChapitre 40 sur 42 · LA SOEUR EMMERICH · texte numérisé non relu

LA SOEUR EMMERICH

sainte, dans cette pauvre religieuse à névrose, et de rappeler, — mais non pas pour qu'il s'en corrige, — l'aimgJDle accueil que, de toute éternité, le monde fait également à ses poètes et à ses saints !

S'il n'y avait eu que le monde, en effet, autour de l'obscure religieuse de Westphalie, le monde du monde, ou le monde du couvent, — car le couvent parfois dans un certain sens est le monde, — qui saurait seulement son nom aujourd'hui ?... Cette Sœur Emmerich, que l'Église placera peut-être un jour entre les Brigitte et les Thérèse, aurait passé de l'extase au ciel, laissant dans les quelques yeux défiants, envieux, épouvantés, de ceux qui la virent, l'impression, ensevelie maintenant avec eux, d'un spectacle incompréhensible ! Mais heureusement pour nous, et j'ose dire heureusement pour elle,— car l'âme des saints doit être avide, même dans le ciel, de faire, par leur exemple, d'autres saints sur la terre, — il y eut dans sa vie, toujours cachée ou empêchée, le hasard providentiel de la rencontre d'un poëte et d'un cœur religieux, sans lequel nous n'aurions aujourd'hui ni l'immense poëte qu'elle fut, elle, ni la sainte aux grâces transcendantes, que M. Cazalés a traduites toutes les deux dans la langue catholique du monde, puisqu'il les a traduites en français.

Oui, pour rester inconnue, excepté de Di^u, il ne s'en est fallu qne de la mince épaisseur de l'homme qui admira, sans réserve et sans peur, le spectacle qu'elle faisait à elle seule et qui était d'une sublimité si déconcertante que les cœurs les plus forts en tremblaient, et que les esprits les plus ouverts aux choses de la foi se fermaient presque au témoignage de leurs yeux qui le contemplaient. Stolberg lui-même, malgré sa piété et sa candeur, n'aurait pas suffi. Il fallut Brentano, — Bren-

tano, ce poëte profond que le rationalisme allemand a dit égaré, parce qu'il est devenu catholique, — Clément Brentano qui, dès qu'il vit la sainte religieuse, s'arracha du front sa couronne de poëte, — de toutes les couronnes celle qui tient le plus au front des hommes, — et la mit aux pieds de l'Extatique, à ces pieds flamboyants et stigmatisés. A dater de ce jour, qui changea la vie de Brentano, Emmerich devint pour lui la poésie elle-même, devant laquelle toute autre poésie vaincue devait se taire... et il tut la sienne.

C'était beau pour un poëte, mais voici plus beau ! Emmerich, décloîtrée par les événements qui ruinèrent son couvent, dans les premières années de ce siècle, était retombée aux mains d'une famille à l'esprit étroit, peureux et abaissé ; et, par le fait, elle était plus durement cloîtrée entre les deux rideaux de son lit de douleur, qu'entre les murs d'un monastère. Eh bien ! Dieu seul sait les efforts affreux de courage et d'abnégation que fit Brentano, pour tirer parfois ces deux malheureux rideaux et se pencher sur ce miraculeux lit de douleur où gisait la Visionnaire, pâmée sous la griffe de vautour de toutes les souffrances et la foudre de ses intuitions ! C'est de là qu'il entendait vibrer cette harpe humaine de l'extase, aux cordes tordues, qui, à chaque vibration, saignaient comme des veines coupées au couteau !

C'est de là qu'il recueillit, pour la postérité et pour son temps qui ne le croyait pas et qui l'insulta pour sa peine, les paroles qui, créées ou exhalées, allaient s'évanouir, de ce poëte prodigieux qui en Emmerich ne chantait pas, rnsLis disait ce qu'il voyait et, plus que tous les poètes qui aient jamais souffert, souffrait sa poésie ! Brentano, l'ardent et hautain Brentano n'avait jamais beaucoup plié ; mais ici il alla jusqu'à effacer sa rebelle personnalité, jusqu'à n'être plus que le secrétaire qui écrit sous la dictée d'un maître difficile à comprendre, et il fit bien plus que d'écrire cette dictée fidèlement, il

LA SOEUR EMMERICn 335

la transposa, sans y rien changer, et la mit ainsi à la portée de ceux qui, à cette élévation, ne l'eussent jamais entendue.

Cette humble fonction de Brentano, la haine du catholicisme s'en est aussi emparée. On l'expliqua longtemps contre Emmerich, dont les visions seules font le génie, en insinuant que ce génie n'était pas uniquement le sien. Mais la meilleure réponse à cela c'ét aient les écrits mêmes de Brentano; c'étaient les visions de la Sainte, et leur inimitable accent, — à tout autre qu'à elle, évidemment inexprimables !

Ces visions, qui ne sont jamais que l'entre-deux des lignes de l'Evangile, écrit par une main inspirée; que les blancs remplis du Livre divin, ont, comme nous l'avons dit, trois parties distribuées maintenant en trois ouvrages : — la Vie de la Vierge^ — la Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, — et le Récit de sa Passion. Quoique l'intuition suraiguë de la Visionnaire ne défaille nulle part, non plus que l'expression, sous la plume qui écrit pour elle, cependant, à cause probablement du pathétique de la passion du Sauveur, qui écrase tous les pathétiques de toutes les tragédies humaines, le Récit de la Passion paraît supérieur à la Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ et à celle de sa Mère.

Or, c'est ce récit qui a été traduit en France et traduit le premier. Pour ceux donc qui lurent la traduction que M. l'abbé Gazalès en donna, il y a quelques années, et qui en furent émus, cette émotion de la première lecture sera certainement ravivée dans toute sa profondeur à la seconde ; mais les récits nouveaux qu'on*nous donne, quoique très-curieux souvent, très-beaux toujours et partout marqués du caractère particulier et distinctif de ce que j'ai osé appeler le talent de la sainte Mystique, n'ajouteront rien à cette émotion ravivée et à la connaissance qu'on avait déjà de ce talent, qui, ne le fùt-il pas d'une autre manière, par l'intensité seule de sa touche, -erait encore surnaturel !

Intensité de la couleur, mais intensité fulgurante, netteté coupante des lignes du dessin, inattendu et délié du détail, se dentelant et se détachant dans la transparence du récit, comme se dentellent et se détachent les rebords déchiquetés d'un édifice délicat et hardi dans la transparence de l'éther : voilà ce qui frappe d'abord dans les récits de cette visionnaire à l'œil perçant et clair qui a de Taigle et du lynx, qui y voit grand, qui y voit petit, qui y voit pur, qui y voit tout ! Son traducteur, qui a la haute prudence d'un prêtre, nous dit assez dans ses introductions que nulle obligation ne nous est faite, de par l'autorité de l'Eglise, d'admettre ou de rejeter la vérité objective des visions de la sœur P^mmerich. Subjectivement vraies pour elle, nous sommes également libres de les admettre et de les rejeter, puisqu'elles ne contredisent nulle part les livres qui obligent à la foi.

Mais, si théologiquement nous ne sommes pas liés visà-vis des récits de la sœur Emmerich, esthétiquement nous semblons l'être; car le beau, qui est la splendeur du vrai, disait Platon, est une tyrannie; et ici, il fait presque irrésistiblement croire à la vie et à la réalité ! Quand on lit ces détails impossibles à inventer, tant ils sont précis dans leur nouveauté, on ne s'imagine pas qu'on a vécu du temps de Jésus; mais on croit qu'on y vit encore et que ce n'est pas là de l'histoire, mais de la vie revécue^ comme diraient les Hégéliens.

Jérusalem, par exemple, la Jérusalem du matin de la passion du Christ, apparaît non comme un Herculanum retrouvé, figé et conservé merveilleusement sous sa poussière, mais comme un Herculanum tout chaud, tout vivant, tout mouvant et tout éclatant sans la couche de poussière qu'il n'a pas eu besoin d'essuyer. Lord Byron parle, dans ses Mémoires^ de la faculté congrègatoire des poètes comme de leur don le plus puissant et le plus mystérieux : eh bien ! cette faculté est suprêmement celle de la sœur Emmerich, laquelle n'est pas seulement

LA SOEUR EMMÈRICH 337

me Voyante qui vous fait voir ce qu'elle voit, mais irie Ravissante qui vous prend et qui vous transporte lu centre positif d'un monde que vous n'aviez jamais 3ntrevu jusque-là que dans les lointains de la pensée ndistincte ou la brume des souvenirs confus !

En effet, quoi de plus vague et déplus incertain que e terrain sur lequel elle nous bâtit, avec cette puissance de poëte que lui envieraient les plus grands, e monde au sein duquel elle nous fait vivre, puisque e l'ai dit, ce terrain, c'est le blanc laissé par les histoiens entre les lignes de l'histoire...? Qui jamais dans le Tionde naturel entendit parler d'une telle hardiesse ? suppléer au mutisme volontaire ou forcé de l'histoire, î'est déjà téméraire pour tout être (jui a le respect le la vérité humaine : mais ajouter à l'Evangile, le coninuer là où il s'arrête, cela peut être si facilement iacrilége pour qui doit avoir le respect chrétien de la mérité divine ! Et voilà pourtant ce qu'a fait la sœur ^Immerich, et avec une telle certitude, une telle sùroLé l'elle-môme, qu'elle a réussi de manière à ce que les héologiens l'absolvent, tout au moins, quand ils ne la çlorifient pas, et qn^ nous, critiques littéraires, nous idmirons au nom de la beauté, telle que l'art la conçoit, 'intuition, quelle qu'elle fût, qui fut en elle et qui nous L donné ces trois livres, comme on n'en avait pas vu îiicore dans la littérature sacrée, — ces tpois livres l'histoire qui, en définitive, sont trois poèmes ; car 'histoire se puise à des sources, et ici il n'y a pas d'autre iource qu'une âme en extase, — ces trois livres enfin lont on peut dire : « théologiquement, il n'est pas de 'igueur d'y croire, >> mais dont on n'oserait dire cepenlant : « théologiquement, ils sont faux ! »

Et vraiment pour nous qui les admirons aujourd'hui

comme l'originalité la plus extraordinaire et la plus puissante, le plus incroyable à nos yeux n'est pa<^ d'avoir créé dans l'histoire ou vu ce qui, de fait, n'j est pas (car c'est la même chose), mais c'est de n'avoii pas brouillé les lignes en écrivant dans l'entre-deux c'est de n'avoir pas faussé l'histoire connue, en y ajou tant ; c'est d'avoir pu, par exemple, l'Évangile étan donné, l'Évangile qu'on peut, même sans être chrétien sans avoir l'âme bien haute, sans être Jean-Jacques trouver le plus beau livre qui ait jamais paru parm les hommes, ajouter aux faits qu'il renferme ; à soi esprit, à son langage, et cela sans que l'imagination s soulève avertie et dise précisément comme on dit d Père Lacordaire sur la Madeleine : « Prenons garde ! y a ici un romancier ! »

Si la sainte Mystique, fille de l'extase, n'a pas 1 vision surnaturelle de la vérité, elle a certainement ] génie de la vraisemblance qui, — le mot le dit, — pass bien près de la vérité. Lisez en effet tous ces récits c la sœur Emmerich, et entre tous, ce splendide et ai goissant récit de la Passion, suivie d'heure en heur de minute en minute, sans rien oublier ; et voyez si sublimité de l'Évangile a éteint les couleurs de ce réi et diminué son effet déchirant et profond ! Oui, mên à la lueur de la céleste lampe de l'Evangile, dites s'il n a pas là une simplicité approchant de celle du liv dont jusque-là rien ne s'était tant approché, et un gen de pathétique, qui du moins ne détonne pas, avec pathétique sans pareil du livre divin.

Tenez ! regardez les acteurs de ce drame qui se je une fois sur la terre et dont le ciel fut spectateur, jugez si la vision de notre Mystique ne nous les a p reproduits, dans l'esprit éternel de leur personnat quoique éclairés par mille côtés et rnille détails qi pour des raisons de providence, l'Évangéliste avi laissés dans l'ombre. La vision de laj sœur Emmeric J c'est, qu'on me passe le mot, V individualisation des pc

LA SOEUR EMxMERICH 339

tonnages des livres saints. Ils sont là tous, plus humainement particularisés avec le détail, les mille petits ou profonds coups de poinçon, qui les gravent dans l'esprit au fond duquel ils étaient déjà (mais moins avant), dans la beauté pure de leurs grandes lignes lumineuses ! Je ne puis citer. Que ne puis-je citer ! Que ne puis-je citer le dialogue de Pilate avec le peuple juif; ces railleries romaines, faites avec le retors d'un légiste et l'insolence d'un soldat, car ces Romains, sous leurs tuniques militaires, cachaient une race de procureurs !

Que ne puis-je citer Hérode, Caïphe, Anne, trois visages distincts maintenant et que je n'oublierai plus ! Et dans la Vie de Jésus, Jean le précurseur et Simon- Pierre, et Madeleine, et Hérode, et llérodiade et Salomé, et Judas, un chef-d'œuvre que ce Judas qui s'enfonce dans l'horreur qu'il inspire, et Marie la silencieuse^ cette sœur de Madeleine et de Marthe, et pour qui l'histoire devait s'appeler comme elle, et tant d'autres partout, plus tirés au jour par un seul trait ou par cent, car elle n'est pas sobre^ la fille de l'Extase, — tant d'autres sur lesquels on trouve ce qui distingue la manière de voir de cette Voyante implacable, la particularité du détail !

Malheureusement de ces trois livres, dont un seul a trois ou quatre volumes (la Vie de Notre Seigneur Jcsus- Clirisù)^ on ne peut rien citer, parce que, four donner une idée de cette manière et de ce langage, il faudrait citer plus que la dimension d'un chapitre. En effet, après la particularité du détail, ce qui caractérise la pensée, la poésie, la peinture, le faire de la sœur Emmerich (je cherche un mot juste, et je ne le trouve pas!), c'est la longueur de la vision^ c'est l'espace circulaire du panorama. Il faut donc renvoyer à ces livres qu'il est impossible d'analyser, car ils tombèrent, émiettés par

les douleurs qui la broyaient, des lèvres pâles de la Visionnaire sous la pieuse plume de Brentano !

On n'analyse point les soupirs, les cris, les oracles des Sibylles et des Prophètes, et la sœur Emmerich fut de cette race mystérieuse d'esprits. Qu'on en pense ce qu'on A^oudra lorsqu'on l'aura lue! Mais elle a cela de commun avec son divin Maître, qu'elle a tant aimé et qui serait plus incompréhensible s'il était homme qu'il ne l'est certainement étant Dieu, — c'est que si, elle, l'extatique de Dulhmen, fut visitée de Dieu et éclairée d'en haut, elle est bien moins étonnante, bien moins phénoménale que si elle n'est qu'une vile maladie humaine, — une lèpre, — un pian, — un tétanos !

Page 1