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CHAPITRE VI CONCLUSIONS

Que reste-t-il donc aujourd'hui aux yeux de la science, de la vieille philosophie géocentrique, anthropocentrique et finaliste qui séduisait et satisfaisait comme nous l'avons dit, l'esprit de nos ancêtres ? Le naturalisme répond d'un seul mot : rien. La science a soufflé sur elle comme un vent de tempête. Elle a ruiné, jusque dans ses fondements, la doctrine naïve de nos aïeux. La terre n'est pas le centre du monde. L'homme n'est pas une exception dans l'univers. La finalité qui relie les vivants à leur milieu s'explique par les principes transformistes sans la supposition d'un créateur intelligent.

A la place de ces idées, la science en suggère d'autres sans toutefois leur donner un caractère absolu. Les philosophes naturalistes les prennent à la lettre. Ils les érigent en système.

A vrai dire,, les plus avisés d'entre eux renoncent à résoudre certains problèmes.

Ils éliminent, d'abord, comme absolument insoluble, le problème du pourquoi des choses. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? La question est vertigineuse. A-t-on la prétention de l'avoir résolue en suppo-

sant un Dieu créateur de l'univers ? On n'a fait que la reculer et l'obscurcir. Est-il plus facile de savoir pourquoi il y a un Dieu plutôt que rien, qu'il ne l'est de dire pourquoi il y a un univers plutôt que rien? D'autre part, comment comprendre qu'un être qu'on juge doué d'une perfection absolue ait pu se décider à sortir de son immobilité et à créer quelque chose ? Comment admettre qu'un monde organisé de telle sorte que le bien d'un être vivant suppose toujours le mal d'un autre soit l'œuvre d'un être parfait? Les animaux vivent des plantes et s'entre-dévorent. A-t-on donc exagéré en disant que le cri poussé vers le ciel par la terre était un hurlement de désespoir chargé de sanglots ? Et s'il en est ainsil comment faire venir l'univers de la volonté d'un Dieu bon ? En dernière analyse, le déisme pourrait bien être une naïveté anthropomorphique. Nous avons l'habitude de fabriquer des objets en vue d'un but. Dès que nous voyons quelque part une chose qui paraît avoir une fin,, nous sommes donc tentés de croire qu'un ouvrier en est l'auteur. C'est un raisonnement analogique de ce genre que nous faisons quand nous cherchons le pourquoi du monde. Mais un tel raisonnement a-t-il une valeur ? L'instrument que nous fabriquons a un pourquoi. Faut-il en conclure que l'univers en ait nécessairement un ? Le doute est permis. Les philosophes naturalistes les plus sages s'évitent aussi le ridicule de faire une hypothèse sur le premier état de l'univers considéré dans son ensemble. L'idée d'un premier état de ce genre est, au fond, tout à fait inintelligible. Notre esprit se lasse quand il remonte la chaîne des temps. Avec la disposition simpliste qui est en lui, il est tenté de supposer un premier anneau auquel tous les autres seraient suspendus. Mais l'existence d'un premier instant de l'univers peut fort bien n'être

Cresson. — Philos, natur. 10

qu'une de nos imaginations. De plus, la science ne nous donne, sur l'univers, dans sa totalité, que des renseignements fort vagues. Nous ne savons ni le nombre exact des étoiles, ni celui des planètes qui entourent sans doute les soleils lointains. Faire une hypothèse sur la constitution de l'ensemble de l'univers ne peut donc être qu'un acte arbitraire. Les philosophes naturalistes les plus réservés se refusent donc à construire ce qui ne pourrait être que le roman du ciel. Ils préfèrent se tenir sur un terrain plus solide et plus scientifique.

Ils limitent donc leur théorie à la formation du monde solaire. Ici la science nous fournit, sur certains points, des connaissances précises, sur d'autres, des probabilités plus ou moins solidement assises. L'univers n'a peut-être pas eu de commencement. Tout concourt, au contraire, à prouver que le monde solaire en a eu un. Il fut, sans doute, d'abord, comme le voulait Laplace, une nébuleuse très étendue et très chaude. Traduite en termes cinétiquesr cette théorie représente le monde solaire primitif comme un groupe d'atomes réunis en molécules et agités d'un mouvement très rapide. Traduite en termes de dynamique, elle en fait un groupe de forces combinées les unes avec les autres, de façon à se manifester aux sens sous l'aspect d'une masse de matière ardente. Cette nébuleuse tournait autour de son axe. Elle s'est refroidie. En même temps, elle s'est contractée. Elle a abandonné des zones de vapeurs qui ont continué à évoluer autour du centre de la nébuleuse tout en tournant sur elles-mêmes. Ces vapeurs ont été les planètes naissantes. A leur tour, celles-ci se sont contractées ; en le faisant, elles ont laissé derrière elles, à leur tourx des vapeurs moins importantes en quantité qui sont devenues les satel-

lites. Le refroidissement continuant, les vapeurs en question se sont partiellement liquéfiées, puis solidifiées. Chaque planète, chaque satellite s'est alors ridé progressivement comme une pomme qui se dessèche. Les montagnes sont les rides des astres. Les parties liquides ont coulé vers les régions basses. Elles ont creusé les lits des fleuves, les vallées, rongé les hauteurs^ aplani les pénéplaines. Que la vie soit née, sans doute au fond des océans sous une ou plusieurs formes d'abord très simples, elle a dû se répandre dans des milieux différents. Sous l'action directe de chaque milieu physique, en raison aussi de la sélection naturelle qui conserve ici certaines particularités et là certaines autres, les vivants primitifs n'ont pu manquer d'évoluer, de se transformer. Il en a été ainsi des esprits, ainsi des sociétés. Notre monde solaire et tout ce qu'il contient pourrait donc bien être né automatiquement. Une certaine quantité de force persistante et soumise à des lois, peut-être aussi une certaine quantité de matière qui n'augmente et ne diminue jamais, il n'en faut pas plus pour expliquer ce que nous connaissons du monde.

Revenons à la comparaison dont nous nous sommes déjà servis. Qu'on jette dans différents milieux des glands pris au même chêne : ici dans un terrain desséché, là sous une haute futaie, ailleurs dans une vallée sans cesse balayée par des ouragans venus de l'ouest, ailleurs encore au milieu de prairies suffisamment humides et bien abritées. Il se développera, disionsnous, ici un chêne rabougri et malingre,, là un arbre qui étirera vers la voûte de feuillages et la lumière un grand tronc maigre et semblable à un fût de colonne, plus loin un chêne courbé vers l'est, bossu, modelé par l'action du vent sur ses branches,, ailleurs encore un

arbre d'une ampleur et d'une harmonie merveilleuses qui nous étonnent. Chacun de ces arbres s'expliquera par deux facteurs : l'embryon contenu dans le gland, le milieu qui réagit sur cet embryon.

C'est de cette façon-là que le naturalisme explique tout dans la nature. Seulement, icix le milieu ne concourt pas seulement au développement des germes ; c'est lui, au début, qui les a fournis. Les premières cellules vivantest les premières formes de l'esprit ont surgi dans l'univers par des synthèses inconnues de nous. Quant au reste de ce qui se passe dans le monde, on se l'explique suffisamment du moment qu'on a admis les grandes lois que dégagent la physique, la chimie et les sciences naturelles. Le monde solaire porte tout ce qui est en lui comme l'arbre pousse spontanément ses rameaux, ses feuilles, ses fleurs et ses fruits. L'univers est une sorte de dragon monstrueux qui se regarde luimême par mille yeux et se pense par mille têtes. Rien n'y est fait par le dehors. Tout s'y fait intérieurement, d'une façon à la fois inconsciente, spontanée et mécanique.

Des conclusions de ce genre se présentent, nul n'hésite à le reconnaître,, avec un caractère séduisant. La convergence des sciences les suggère. Elles ont un caractère simple qui plaît à l'imagination. On est donc tenté de s'y arrêter. Et cependant, il serait assurément d'un esprit peu scientifique de les affirmer incontestables. Quoique notre intention, en écrivant ce livre, ait été de faire une simple exposition des principes du naturalisme, nous nous en voudrions, en concluant, de n'en pas dire la principale raison.

Ceux qui pensent courent un grand danger : celui de

prendre des mots pour des choses, des façons de parler commodes et utiles pour la traduction exacte du réel. Un schéma clair et suggestif nous ravit. Quand nous en avons saisi un, nous sommes toujours tentés de dire que nous savons ce qui est.

Le vrai philosophe doit réagir contre une telle disposition d'esprit. Sans doutet il aurait tort de s'interdire de croire ce qui lui paraît le plus croyable. Mais il faut qu'il sache discerner ce qui, dans sa philosophie, est connaissance certaine et simple croyance. Il doit être le premier à dire ce qu'il en est.

C'est ce qu'ont négligé de faire trop de philosophes naturalistes. Ils ont trop souvent donné leur doctrine comme un absolu. Elle en est peut-être un. Mais elle est peut-être autre chose : une façon provisoirement et partiellement commode et féconde de se représenter l'univers. C'est là un sujet sur lequel nous ne pouvons aujourd'hui et ne pourrons même jamais avoir aucune certitude. Nous sommes condamnés à trancher la question par un acte de foi. ••

Qu'est-ce, en effet, aujourd'hui, que la philosophie naturaliste, sinon une croyance qui dépasse la science ? Le naturaliste ne dit-il que ce qu'il sait? S'abstient-il de juger des choses qu'il ignore ? Au contraire : sa doctrine se développe parce qu'à chaque pas il fait crédit à la science. Implicitement ou explicitement, il affirme qu'elle résoudra des problèmes qu'elle n'a pas résolus, et qu'elle les tranchera précisément dans un certain sens. Les chimistes ont-ils réalisé la synthèse vitale et prouvé ainsi la possibilité de la génération spontanée? L'origine de la représentation consciente estelle expliquée ? Les principes de la philosophie transformiste sont-ils complets et ne souffrent-ils aucune difficulté ? La théorie de la matière et de la force est-

elle constituée d'une façon définitive ? Tous les savants sont-ils d'accord entre eux sur tous les points des questions qu'ils traitent ? Même est-il incontestable que tout, dans l'univers, soit soumis à un déterminisme inflexible ? N'y a-t-il nulle part nulle contingence, nulle liberté ? Sur tous ces points, un savant scrupuleux répondra qu'il a peut-être des croyances fondées sur des probabilités, mais qu'il ne peut rien dire avec la certitude que la science exige. Et pourtant, le philosophe naturaliste passe outre. Il bâtit son système avec la sérénité d'un homme sûr que les découvertes futures ne le démentiront pas. Partout, la science prudente et défiante sous-entend devant ses hypothèses : « Tout se passe comme si » telle ou telle théorie était véritable. Le métaphysicien naturaliste vient : il barre d'un trait de plume le sage : « Tout se passe comme si. » Et peutêtre a-t-il raison de le faire. Car la science a donné tant de preuves de la valeur de ses méthodes, qu'on peut lui faire crédit sans courir trop de risques. Pourtant, elle a été amenée très souvent à se corriger elle-même. Combien de fois a-t-elle trouvé autre chose que ce qu'elle attendait ? Combien de fois donc le trou ver a-t-elle encore ? Sur combien de sujets tâtonne-t-elle ? Avouons-le : le naturalisme peut se tromper en prévoyant que la science résoudrat dans le sens qu'il dit, les problèmes qui sont encore à l'étude. Il n'est donc pas aujourd'hui la traduction exacte de ce que nous savons. Il est une belle croyance, peut-être simpliste, bâtie avec des matériaux de rêve sur les assises fortement cimentées de quelques découvertes scientifiques.

Et non seulement le naturalisme n'est aujourd'hui que cela, mais encore il ne pourra jamais être autre chose.

Adopter les conclusions d'une philosophie naturaliste, c'est, en effet! admettre une métaphysique et la considérer comme véritable. Sans doute, le philosophe naturaliste renonce à se demander pourquoi les choses sont. Il n'en a pas moins la prétention de nous faire connaître ce qu'elles sont et comment elles se sont formées. 11 prend à la lettre la supposition de l'existence soit d'atomes réels, soit de formes réelles de l'énergie.

Or, tel est le problème de la nature de l'être qu'il est peut-être susceptible d'une solution, mais que nous sommes condamnés à ignorer toujours si nous l'avons ou ne l'avons pas résolu. Si satisfaisante que soit une hypothèse, si utile et si commode qu'elle nous paraisse pour classer les phénomènes, les prévoir et pourvoir aux nécessités de la vie, qui pourra, en effet, jamais dire ce qu'elle vaut par rapport au réel ?

Plaçons un ingénieur devant une montre remontée et supposons qu'il n'en ait jamais vu aucune. Laissonsle examiner le mouvement des aiguilles. Demandonslui ensuite de deviner le mécanisme qui cause ce mouvement. Après un certain nombre de tâtonnements, si cet ingénieur est suffisamment habile, il concevra, sans doute, un système de roues et de ressorts à l'aide desquels on pourrait construire une nouvelle montre qui marquerait l'heure comme la première. Le mécanisme, que notre ingénieur aurait inventé ainsi serait-il donc le véritable mécanisme de la montre en question? Peut-être. Il n'est pas impossible, en effet,, que notre ingénieur ait deviné parfaitement juste. Mais le contraire est également possible. Plusieurs mécanismes différents peuvent faire tourner les aiguilles d'une montre de la même façon. Or, qui sait si notre ingénieur a deviné la structure interne véritable de la montre qu'on lui a donnée ?

Eh bien, notre situation devant le problème de la nature réelle de l'univers est précisément la môme que celle de notre ingénieur. Nous connaissons des phénomènes physiques de son, de lumière, d'électricité. Nous connaissons des combinaisons chimiques, des faits biologiques et psychiques. En observant et en expérimentant, nous avons dégagé des lois constantes auxquelles ces faits paraissent obéir. Maintenant, nous essayons de reconstituer dans notre esprit la nature de la matière et celle des forces de l'univers étant donnés ces phénomènes et ces lois. Nous nous faisons ainsi l'idée d'un monde réel dont les rouages seraient tels que, s'il existait,, nous constaterions les phénomènes que nous constatons, et les lois mêmes suivant lesquelles ces phénomènes se produisent. Cette idée est-elle donc ou n'est-elle pas conforme à ce qui existe ? Avons-nous deviné la véritable nature des choses ? Avons-nous simplement conçu un monde possible, qui, s'il existait, se manifesterait à nous comme le fait le monde réel et véritable ?

Une telle question est de telle nature qu'elle ne peut recevoir aucune solution définitive. Il y avait un certain nombre de chances pour que notre ingénieur eût deviné le mécanisme exact de la montre qu'on lui soumettait. Il y en a aussi un certain nombre pour que la science ait deviné la structure exacte et les lois véritables du monde réel. Il y en a donc aussi un certain nombre pour que, en érigeant en absolu les conclusions de la science, le philosophe naturaliste connaisse l'une et les autres. Mais il se pouvait fort bien que l'ingénieur eût vu faux. Il se peut également fort bien que la science et le naturalisme aient mal deviné. Un schéma nous représente d'une façon commode un groupe de phénomènes. Il nous permet de les classer et de les prévoir.

Mais il n'exprime pas exactement ce qui existe. Qui dira donc si le naturalisme nous fournit une idée du monde qui soit autre chose qu'un schéma infiniment satisfaisant pour l'esprit et infiniment utile ?

Impossible de résoudre le problème par l'expérience. Il faudraitt pour cela, pouvoir comparer au monde réel l'idée que notre esprit s'en fait. Mais il faudrait, pour être en état de faire une telle comparaison, déjà connaître le monde réel.

Impossible de résoudre le problème a priori. Il faudrait, pour cela, pouvoir démontrer que l'esprit est capable de connaître le réel, et que ce qui lui paraît à la fois intelligible et indiscutable est la mesure de ce qui est. Mais comment faire une pareille démonstration sans postuler ce qui est justement en question, c'est-àdire que ce qui paraîtra établi à notre esprit soit justement la mesure de ce qui est?

La valeur métaphysique de ce qui nous semble le plus prouvé et le plus certain reste donc toujours suspecte. Nul ne peut démontrer qu'elle est réelle. Nul ne peut établir qu'elle soit nulle. Chaque individu a le droit de croire que son esprit a ou n'a pas de valeur pour faire une métaphysique. Il ne peut et ne pourra jamais que croire à l'une des deux choses. L'établir est impossible.

Non seulement doncv comme nous le disions, la philosophie naturaliste n'est aujourd'hui qu'une croyance, mais encore elle ne pourra jamais être autre chose. Ne nous afïirme-t-elle pas, au moins implicitement, que ce qui nous paraît à la fois intelligible et indiscutable est l'expression de l'être ? Et cette proposition n'est-elle pas précisément une de celles dont il est et il sera toujours possible et légitime de douter ?

Concluons donc.

Bien qu'il soit depuis quelque temps à la mode dans certains milieux philosophiques de mépriser la philosophie naturaliste, cette philosophie reste féconde. Elle fournit une lorgnette des plus utiles pour regarder l'univers. Il faut savoir s'en servir, savoir contempler l'aspect simple que celui-ci présente quand on l'examine à travers elle. Parmi les croyances philosophiques actuelles, la croyance naturaliste est l'une de celles qui semblent encore le moins incohérentes. Elle s'est faite d'elle-même. Ea convergence des sciences pousse à la considérer comme véritable.

Mais celui qui se laisse séduire par les conclusions du naturalisme ne doit pas l'oublier : ces conclusions ne sont pas démontrées à la rigueur, et elles ne pourront jamais l'être. Elles dépassent infiniment la science actuelle. On ne peut du reste les déclarer vraies sans admettre cet immense postulat : « Ce dont notre esprit ne peut douter est l'expression du réel. » Bref, la philosophie naturaliste est pleine de croyances indémontrées et indémontrables.

Le philosophe naturaliste doit donc le reconnaître de bonne grâce : sa philosophie ne s'impose pas d'une façon absolue. Elle est peut-être l'expression exacte de ce qui est ; elle n'est peut-être qu'une vue schématique de l'univers éminemment commode, mais déformée et modifiable/ Nul n'a prouvé à la rigueur qu'elle soit l'un ou l'autre. Nul ne le prouvera jamais. Nous savons peut-être au moins partiellement ce qu'est le réel, et c'est peut-être le naturalisme qui nous le dit ; nous ne pouvons pas savoir d'une façon indiscutable si nous le savons ou si nous ne le savons pas.

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