Physiologie de l'esprit
détente des énergies emmagasinées dans notre système nerveux. Quand ces énergies sont employées intégralement pour l'exécution de l'action, celle-ci se fait sans qu'il y ait délibération consciente. Elle est alors automatique. Nous l'accomplissons sans avoir l'illusion d'avoir voulu consciemment l'accomplir. Quand elles ne le sont past l'excès d'énergie se change en conscience et en délibération. Volontiers alors, nous nous imaginons que c'est parce que nous avons pensé que nous avons agi. Le contraire est la vérité. C'est parce que nous avons agi que nous avons pensé. La conscience ressemble à ces fleurs stériles qui poussent sur les rosiers cultivées. Elles sont belles, mais elles ne servent pas à la vie de la plante ni à sa reproduction. De même, la conscience n'est pas la cause de l'action, elle n'en est que le signe. Naturellement, ce qui est vrai de l'individu l'est aussi de la société. On croit souvent que les idées des grands hommes sont les vrais facteurs de l'évolution sociale. L'idée germée dans l'esprit d'un Voltaire ou d'un Rousseau passerait de tête en tête ; elle se changerait en acte quand elle arriverait au peuple. Les raisonnements des ministres et des parlements expliqueraient la promulgation des lois. C'est là, aux yeux de nos philosophes, une illusion du même genre que la précédente. Le grand homme et la grande idée poussent sur la société comme sur un fumier favorable. Ils en traduisent les aspirations, les tendances, les coutumes. Mais les choses sociales qui se font avec eux se seraient faites aussi parfaitement sans eux. Les idées n'expliquent pas l'évolution individuelle ou sociale ; c'est l'évolution individuelle ou sociale qui explique les idées. Celles-ci ne sont qu'un facteur nul dans la formation des choses.
D'autres philosophes naturalistes se refusent, pour sauvegarder leur doctrine, à admettre un tel paradoxe. Selon eux, l'objection que nous discutons ne parait gênante que parce qu'on oublie la vraie nature du mécanisme de l'esprit. L'idée peut fort bien être un des chaînons du déterminisme universel. Il n'est nullement nécessaire, pour rester naturaliste, de supposer qu'elle soit inutile au développement de l'individu et de l'espèce. D'où vient-elle, en effet ? D'un état spécial du moi explicable par les facteurs d'hérédité et de milieu qui ont concouru à en faire ce qu'il est. Elle est donc l'effet du déterminisme. Pourquoi agit-elle, d'autre part ? Ici encore, l'analyse retrouve des causes multiples. Agit-elle par persuasion ? C'est que les esprits étaient mûrs pour la comprendre et la goûter. Agit-elle par réaction ? L'explication est inverse, mais du même genre. Or, d'où vient un tel état des esprits si ce n'est, encore une fois, de tout l'ensemble des causes qui concourent à faire partout et de tous les individus ce que, finalement, ils se trouvent être ? Née du déterminisme, l'idée agit comme facteur déterminant, et chez l'individu, et dans la société. La conscience et le grand homme ne tombent pas mystérieusement du ciel. Ils ne sont pas davantage des inutilités. Ils sont des produits de la vie individuelle et sociale qui réagissent sur elle et contribuent à expliquer leurs transformations subséquentes.
Sans doute, par conséquent, l'évolution de l'individu et celle de la société diffèrent de celle de l'arbre par l'intervention de la conscience. Mais si la conscience est à la fois déterminée et déterminante, la dissemblance qui existe entre elles est plus superficielle que véritable.
On le voit donc. Malgré l'insuffisance actuelle des résultats et même des méthodes de la sociologie naissante, les phénomènes sociaux ne paraissent pas devoir être inexplicables par les principes de la philosophie naturaliste. Assurément nul ne peut dire aujourd'hui avec une parfaite exactitude pourquoi telle institution a pris ici telle forme et là telle autre, en entrant dans tous les détails que comporterait une pareille explication. Assurément aussi, c'est seulement si la conscience est un effet de la vie qu'on peut interpréter les transformations sociales sans sortir de la doctrine naturaliste. Mais l'idée directrice de la sociologie naturaliste est évidemment, dès à présent, défendable. La société pourrait bien, comme l'individu vivant, être comparable à un vaste platane qui s'adapterait automatiquement aux circonstances dans lesquelles sa graine se serait trouvée jetée.